Nicolas Meilhan : « Il faut changer les imaginaires collectifs : sortir du rêve de tous en SUV électrique »

par | 5 Sep 2025

Expert en transport et en énergie, Nicolas Meilhan remet en cause les idées toutes faites en matière de transition et de mobilité, à l’instar de l’historien Jean-Baptiste Fressoz ou du chercheur Vincent Mignerot. Un constat parfois douloureux, mais lucide et nécessaire pour affronter les défis qui nous attendent. Interview.

L’Europe est-elle prête pour la transition énergétique ?

Tout dépend de ce qu’on appelle transition énergétique. Deux pays ont réellement opéré une telle transition : le Brésil, qui a remplacé le pétrole par des biocarburants, et la France, avec l’énergie nucléaire qui représente environ 40 % de l’énergie consommée. Une indépendance toute relative, car nous restons très dépendants de l’uranium. La transition énergétique telle qu’elle est définie aujourd’hui consiste principalement à remplacer les énergies fossiles, impliquant une forte demande en batteries, et donc en métaux comme le cuivre, le lithium, le manganèse, le cobalt ou encore les terres rares. Remplacer plus d’un milliard de véhicules thermiques par des véhicules électriques risque simplement de déplacer la contrainte des énergies fossiles vers les métaux.

« On préfère continuer sur la trajectoire actuelle, foncer dans le mur, puis réagir après. On ne sait pas quand ni où cela se produira, mais on sait que ça arrivera. »

Existe-t-il des solutions technologiques plus sobres ou alternatives ?

« L’Europe est pauvre en ressources. Avant la guerre en Ukraine, nous étions fortement dépendants de la Russie, ce qui déplaisait aux États-Unis. »

Oui, il est possible d’envisager des solutions plus sobres. Par exemple, j’avais proposé d’utiliser des voitures plus petites pour les trajets du quotidien, avec des batteries également plus petites. Cela permettrait d’éviter les métaux critiques en utilisant des batteries à base de sodium, un matériau disponible en quantités illimitées. Mais visiblement, ce n’est pas la voie que nous empruntons. On préfère continuer sur la trajectoire actuelle, foncer dans le mur, puis réagir après. On ne sait pas quand ni où cela se produira, mais on sait que ça arrivera.

Quels systèmes sont capables d’anticiper les crises ?

Certains systèmes politiques s’organisent sur le long terme, comme en Chine. À l’inverse, notre système est très court-termiste. Les décisions sont prises à l’horizon de la prochaine élection. Cela empêche d’anticiper et de prendre des mesures structurelles. Notre démocratie devient un frein lorsqu’il s’agit de planifier dans la durée.

« La transition doit être pensée en fonction des ressources disponibles, et non l’inverse. On ne peut plus raisonner comme si les ressources étaient infinies. »

L’accès aux ressources soulève-t-il des enjeux de souveraineté ?

Absolument. L’Europe est pauvre en ressources. Avant la guerre en Ukraine, nous étions fortement dépendants de la Russie, ce qui déplaisait aux États-Unis. Aujourd’hui, l’Europe se retrouve isolée face à des géants : les États-Unis, premiers producteurs mondiaux de pétrole et de gaz, la Russie, leader du gaz, et la Chine, qui renforce sa production de pétrole et multiplie les partenariats énergétiques. La souveraineté européenne se résume aujourd’hui à acheter des panneaux solaires fabriqués en utilisant du charbon en Chine… C’est une illusion. Le mot “souveraineté” est devenu un terme marketing vidé de sa substance. Il en va de même pour la taxe carbone aux frontières : cela sonne bien, mais la réalité est bien différente. La souveraineté énergétique, aujourd’hui, n’existe pas.

C’est-à-dire ?

Nous changeons simplement de dépendance. Et aujourd’hui, l’Europe est coincée entre les États-Unis et la Chine, sans véritable troisième voie. On continue de faire croire qu’il existe des solutions miracles, avec des compteurs intelligents, des promesses technologiques… Mais il n’y a pas de vrai plan structuré. Le seul plan viable, si l’on veut préserver notre modèle, serait de réduire notre consommation d’énergie et d’électricité. Sinon, nous perdrons notre industrie. La transition telle qu’elle est pensée aujourd’hui ne fonctionne pas. Il faut ouvrir les yeux. Elle doit être pensée en fonction des ressources disponibles, et non l’inverse. C’est un véritable changement de paradigme. On ne peut plus raisonner comme si les ressources étaient infinies.

« Le seul plan viable, si l’on veut préserver notre modèle, serait de réduire notre consommation d’énergie et d’électricité. »

Quel est le rôle des ingénieurs dans cette transformation ?

Ce sont eux qui vont devoir faire des arbitrages technologiques, comprendre les contraintes physiques, inventer des solutions sobres. On ne pourra plus construire des solutions complexes, massives, gourmandes. Il faudra miser sur la sobriété technologique, l’efficience, le pragmatisme. Il faut sortir du fantasme technologique et revenir à la réalité matérielle. Ce n’est pas enthousiasmant, mais c’est la vérité. Et c’est là tout le défi.

Comment les industries, notamment locales, peuvent-elles s’adapter ?

Prenons l’exemple de la vallée de l’Arve. C’est un territoire industriel fortement dépendant de l’automobile thermique, donc du moteur et du pétrole. Or, la transition génère beaucoup d’incertitudes : est-ce que le véhicule électrique va se généraliser ? Aura-t-on assez de batteries ? La petite voiture va-t-elle trouver sa place ? L’hydrogène va-t-il émerger ? Et pour les industriels, ces incertitudes sont très difficiles à gérer. Ils doivent investir, se projeter, former, tout en sachant que la cible bouge sans cesse. La transition doit donc être pensée comme un accompagnement, et non une injonction. Il faut de la visibilité, de la cohérence, et un soutien clair à l’innovation locale. Car ce sont les territoires qui font la transition, pas les annonces politiques venues de Paris ou de Bruxelles.

Cela va sûrement nous obliger à faire évoluer notre rapport à l’automobile…

Nous avons longtemps valorisé la puissance, la performance, la vitesse. Il faut aujourd’hui apprendre à valoriser la sobriété, la simplicité, l’agilité. Ce n’est pas évident. Il faut changer les imaginaires collectifs : sortir du rêve de tous en Tesla ou en SUV électrique. Nous devons imaginer des véhicules plus légers, plus simples, mieux adaptés aux usages réels. Cela passe par la formation, l’éducation, et un vrai débat public sur nos choix collectifs.

En conclusion, quel regard global portez-vous sur la transition énergétique ?

La transition énergétique est un changement de société, pas seulement une affaire de techniques. Elle met en jeu des contraintes physiques, des enjeux de souveraineté, des limites technologiques, des incertitudes économiques et des défis culturels. Il est temps de regarder les choses en face et de construire des réponses adaptées, sobres, cohérentes et réalistes.

« La transition énergétique est un changement de société, pas seulement une affaire de techniques. »

Nicolas Meilhan : CV express

2000 : ESTP, grande école d’ingénieurs de la construction
2003 : Master en ingénierie civile au Massachusetts Institute of Technology (MIT)
2005 : Ingénieur en crash chez Peugeot Automobiles et Consultant principal “énergie et transport” chez Frost & Sullivan
2018 : Conseiller scientifique pour France Stratégie et les services du Premier ministre et Conseiller senior indépendant (ev-volumes.com)


Propos recueillis par Sandra Molloy
Crédit photo à la une : Annegret Hilse/Reuters

1 Commentaire

  1. IMBAULT MARIE CLAUDE

    C’est pertinent !
    mais comment faire entrer cela dans la tete de ceux qui nous gouvernent et ne sont préocupés que par leur élection personnel,
    et ils sont nombreux !

    Réponse

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