Sécurité des élus : l’écharpe tricolore n’est plus un rempart

par | 2 Oct 2025

En France, plus de 520 000 élus agissent au quotidien dont 35 000 maires. Un engagement citoyen qui parfois, vaut quelques désagréments, voire de la violence. Du débat d’idées enflammé aux menaces de mort en passant par les agressions physiques, la vie publique relève parfois du sacrifice personnel.

La récurrence des violences contre des élus de la République, ces dernières années, a incité le gouvernement à s’emparer de cette question. Ainsi, le Centre d’analyse et de lutte contre les atteintes aux élus (Calae), créé en 2023, a pour mission d’analyser ces phénomènes de violence et de porter les actions de prévention et d’accompagnement des victimes. Rattaché au ministère de l’Intérieur, le Calae mène également un travail de fond pour adapter les réponses juridiques aux réalités du terrain, en étant force de proposition.

Dans son premier rapport d’activité, le centre comptabilise 2 501 actes perpétrés contre des élus en France en 2024. Cette statistique témoigne d’une baisse de 9 %, à relativiser compte tenu du caractère exceptionnel de l’année 2023, secouée par les violences urbaines provoquées par la mort du jeune Nahel, victime d’un tir policier le 30 juin après un refus d’obtempérer. Ce furent également l’attaque à la voiture bélier enflammée du domicile du maire de L’Haÿ-les-Roses (94), ou la dégradation de permanences parlementaires lors des protestations contre la réforme des retraites.

La Haute-Savoie parmi les plus touchés

Le Calae fut d’ailleurs la réponse du gouvernement à cette fêlure républicaine. La cartographie des atteintes aux biens publics et aux élus, couvrant la période entre le 1er avril 2023 et le 31 mars 2025, place la Haute-Savoie parmi les 24 départements les plus concernés par l’insécurité des élus, avec près d’une centaine d’actes recensés, au même niveau que ses voisins réputés plus agités, le Rhône et l’Isère. Seules les métropoles de Paris, Lille, Roubaix et Marseille enregistrent des chiffres supérieurs.

À l’inverse, l’écosystème politique de la Savoie semble épargné, puisque moins de trente incidents ont été déclarés sur les vingt-quatre mois d’observation. Luc Berthoud, maire de La Motte-Servolex, vice-président de Grand Chambéry et président de la fédération des maires de Savoie, abonde : « Personnellement, je continue à dire, jusqu’au jour où les événements me démentiront, que nous avons affaire à une population relativement responsable en face de nous. Même si nous sommes conscients d’une détérioration du climat général, en Savoie, nous ne ressentons pas cette escalade. »

Les femmes élues ciblées

La majorité des atteintes envers les élus concerne les menaces et outrages, pour 68 % des cas, et 10 % d’agressions physiques. Les femmes élues de la République semblent particulièrement exposées, comme le faisait remarquer le sénateur de la Haute-Savoie Loïc Hervé, lui-même victime de plusieurs attaques personnelles, à la Conférence européenne des présidents de Parlements, à Strasbourg, en mars dernier : « Il est crucial de mettre en lumière les violences spécifiques subies par les femmes en politique.

Elles sont particulièrement ciblées. Il est de notre responsabilité de renforcer notre cadre juridique et institutionnel pour leur garantir, à elles, femmes élues, un soutien effectif et une protection renforcée. » La députée européenne Marie Dauchy, en Savoie, n’y verrait certainement aucune objection, après avoir vécu un moment de grande détresse en 2024 : « Je distribuais des tracts sur un marché lorsqu’un homme m’a prise à partie. Il mesurait 1,95 mètre, il était très baraqué, alors que moi, je suis toute petite (1,58 m). Il me pousse en hurlant : “On va te crever, t’es morte !”À cet instant, j’ai pris conscience que je pouvais mourir simplement en exerçant ma fonction » (voir p. 26).

Un bouton d’alerte qui sonne faux

Un plan national de prévention et de lutte contre les violences aux élus, doté de 5 M€, est en vigueur depuis le 7 juillet 2023. Plusieurs mesures ont été prises par l’État pour protéger davantage les élus dans l’exercice de leurs missions quotidiennes, ainsi que leurs familles, dès lors que l’écharpe tricolore a perdu son pouvoir de rempart. Un “pack sécurité” doté d’un dispositif d’alerte instantanée DR est distribué aux élus qui en font la demande auprès de la préfecture. Seuls 74 élus sur toute la France s’en sont équipés, dont le sénateur Loïc Hervé, confronté à quelques épisodes hostiles au cours de son mandat.

Pour lui, cette solution reste imparfaite : « Le bouton de sécurité qui m’a été fourni par la préfecture fonctionne comme une téléalarme. Lorsque vous l’enclenchez, il met en route votre téléphone portable et ainsi, votre conversation est partagée et votre appareil est géolocalisé. Pour ma part, je ne l’ai pas activé car ce dispositif n’est pas connecté à la gendarmerie. Ce sont vos proches ou vos collaborateurs qui reçoivent les appels. C’est sur eux que pèse la responsabilité d’évaluer si, oui ou non, vous avez besoin d’aide, et de trouver un second téléphone pour contacter les secours. C’est insensé, je m’y refuse. »

L’arsenal juridique de protection des élus est régulièrement complété* mais, déjà, les liens avec les forces de l’ordre et la justice sont renforcés et plus directs, avec un accès prioritaire en cas d’appel d’urgence. « Nous entretenons des échanges quasi quotidiens avec les élus », explique Marie Sachot, lieutenant-colonelle à la tête de la compagnie de gendarmerie de Chambéry. « Ils ont un contact privilégié avec les commandants des unités de gendarmerie, n’importe quel jour de l’année et à n’importe quelle heure. »

D’après son expérience, dans l’arrondissement de Chambéry, les agressions les plus courantes sont « verbales, notamment des insultes sur les réseaux sociaux, mais aussi des menaces et, plus rarement, des confrontations physiques directes ».

L’agresseur type est un homme français de 48 ans

Selon un profilage du Calae, en zone gendarmerie, l’auteur type des atteintes aux élus est un homme (85 % des cas), âgé de 48 ans (en moyenne), de nationalité française (98 %). Dans un cas sur quatre, les atteintes sont commises par une personne sans emploi. Il est à noter que 20 % des contrevenants sont des retraités, tandis que les jeunes de moins de 25 ans sont impliqués dans 11 % des faits recensés.

De son côté, Line Bonnet, procureure de la République à Annecy, s’est emparée de la question à sa manière : « Nous ne déplorons aucune difficulté particulière parmi les élus de l’arrondissement d’Annecy. J’organise tous les trimestres une journée d’immersion dans ma juridiction : une dizaine de maires viennent au tribunal pour s’imprégner des mécanismes de la justice. En outre, je leur envoie une lettre d’actualité trimestrielle et j’ai créé une adresse mail dédiée aux élus, afin de faciliter nos échanges. »

Ambiance toxique dans certaines assemblées

Toutefois, la violence vient parfois de l’intérieur, au sein même ou en marge des assemblées délibérantes, sur fond de divergences d’opinions entre élus. En témoigne, en HauteSavoie, la prochaine comparution d’un élu haut- savoyard pour une altercation (qu’il conteste en justice également) avec le sénateur Loïc Hervé ; ou encore, la condamnation de Jean-Marc Peillex, maire de Saint-Gervaisles-Bains, poursuivi par son homologue de Megève (lire ci-contre) pour une publication relayée sur Facebook.

Si les intéressés font preuve de combativité pour défendre leur intégrité, d’aucuns préfèrent jeter l’éponge. C’est le cas du maire démissionnaire d’Alby-sur-Chéran (74), Jean-Claude Martin, qui se retire avant la fin de son quatrième mandat.

« La politique avec un “p” minuscule ne m’intéresse pas : c’est celle qui nous gouverne actuellement, tant au niveau national que local », déplore le désormais conseiller municipal et membre du bureau de Grand Annecy. « Il n’y a pas de vision à long terme du territoire ; la politique partisane a pris le dessus, alimentée par l’influence toxique de certaines personnes. Ce qu’il se passe dans nos réunions est intenable. Cela va trop loin. »

*Parmi les mesures les plus saillantes, la désignation de 3 400 référents « atteintes élus » ; l’évaluation de la menace en préfecture ; le dispositif PHAROS pour les atteintes cyber ; le renforcement des sanctions pénales alignées sur celles qui touchent les personnes dépositaires de l’autorité publique ; des délais d’enquête et de jugement raccourcis ; la formation des élus par les forces de l’ordre…

Martine Berthet, sénatrice de la Savoie : l’insécurité se ressent davantage en période électorale

Martine Berthet, sénatrice de la Savoie.

Martine Berthet, sénatrice de la Savoie, ancienne maire d’Albertville, pose un regard lucide sur la vie publique : « Les sénateurs représentent les maires et les élus du département. Pour ma part, je n’ai jamais eu à me plaindre d’une agression directe. Pendant les élections, toutefois, je conviens que certaines attaques portées par les listes concurrentes sur les réseaux sociaux sont très dures à vivre, car elles touchent aussi nos familles et nos proches qui en sont très affectés. C’est sur ces périodes que je ressens de l’insécurité. Mais il est vrai que l’élu le plus exposé reste le maire. »

D’après les statistiques, les maires représentaient 64 % des victimes en 2024, les conseillers municipaux 18 %, les sénateurs 2 %.
« Un maire peut prendre des décisions qui ne plaisent pas à tout le monde. S’il change le sens d’une rue, par exemple, c’est pour le bien commun… mais certains administrés peuvent le ressentir comme une injustice et laisser libre cours à leur colère. Ils s’en prennent à la fonction élective, pas à
la personne. »

« En Savoie, poursuit la sénatrice, nous sommes relativement épargnés par les violences, même si je pense que certains élus font face à des interpellations un peu musclées sans en faire état. Pour moi, dès lors qu’un élu incarne l’esprit républicain, il se doit d’être respecté. Celles et ceux que je côtoie sont des personnes responsables, très investies dans le mandat qui leur est confié. »

Martine Berthet précise : « L’agressivité envers les élus monte vite. Elle n’est pas raisonnée et encore moins justifiée, parce que le principe même d’une démocratie, telle que nous avons encore la chance de la connaître en France, c’est la garantie d’exprimer des avis différents sans pour autant se faire agresser. Je ne connais pas de meilleur argument, en l’occurrence, que le bulletin de vote à chaque échéance électorale. »

Jean-Claude Martin, maire démissionnaire d’Alby-sur-Chéran (74) : frappé d’un coup de poing et renversé par un motard

Jean-Claude Martin a enchaîné quatre mandats de maire à Alby-sur-Chéran : il a démissionné en 2024.

Jean-Claude Martin, maire démissionnaire d’Alby-sur-Chéran, met fin à un engagement public débuté en 1995, au détour d’un premier mandat de maire-adjoint. En 2001, il brigue la mairie comme tête de liste : les électeurs lui renouvelleront leur confiance à quatre reprises jusqu’à ce mois de décembre 2024 où l’édile rend son écharpe tricolore (mais il conserve un siège de conseiller municipal).

Dans sa commune haut-savoyarde de 2 700 habitants, Jean-Claude Martin est très identifié par la population. Si la majorité des contacts est positive, à plusieurs reprises, sa sécurité a été menacée : « On est venu crever les pneus de ma voiture dans ma cour, par exemple. Un habitant a aussi été condamné pour m’avoir insulté à plusieurs reprises. Il est sous le coup d’une injonction d’éloignement et, pourtant, quand il passe en voiture, il se répand toujours en invectives ».

La pire des expériences est survenue en 2023, lorsque Jean-Claude Martin, en premier magistrat de la commune, a voulu calmer la hardiesse d’une bande de motards en plein rodéo dans les rues d’Alby. « J’ai aperçu, depuis mon jardin, des individus conduisant des motos sans plaque d’immatriculation, lancés à grande vitesse sur leurs roues arrières, raconte‑t-il. Je leur ai fait signe de ralentir et de mettre fin à leurs agissements. Je les ai ensuite retrouvés sur le parking du collège, à quelques minutes de la sortie des classes. Je me suis approché de l’un des motards, le visage dissimulé derrière son casque et après m’être présenté, je lui ai demandé d’arrêter son moteur pour que nous puissions nous entendre. La seconde d’après, je recevais un coup de poing au visage d’une violence telle que je tombais à la renverse. Ma tête a lourdement frappé un rocher au sol tandis que mon assaillant faisait rugir sa moto et disparaissait au loin. Cela m’a valu une journée d’hospitalisation. » L’agresseur et ses comparses n’ont jamais pu être identifiés. L’enquête aboutit à une impasse après trois mois d’investigations.

Marie Dauchy, députée européenne de la Savoie : bousculée et menacée de mort sur un marché

Marie Dauchy, députée européenne de la Savoie, se remet d’une agression en 2024.

« Si un jour nos routes se croisent de nouveau, mon agresseur ne manquera pas de s’en prendre à moi, j’en suis certaine », exprime avec crainte Marie Dauchy, jeune députée européenne (RN) de la Savoie, violemment prise à partie lors d’une opération de distribution de tracts sur un marché de Maurienne, en 2024.

« De manière générale, nous, les femmes, ressentons toujours une pointe d’appréhension, selon les situations où nous nous trouvons. Mon agression a eu lieu en pleine journée, au beau milieu d’un marché très fréquenté : c’était traumatisant, j’ai eu très peur que cela dégénère », se souvient la jeune femme.
« Les menaces de mort que j’ai reçues ont atteint leur objectif. Insidieuses, ces paroles s’impriment au plus profond de votre esprit et se transforment en certitude. Je me suis demandé si, être élue, représenter mes concitoyens, devenir leur porte-voix, devait se faire au péril de ma vie. J’ai fini par consulter une spécialiste des chocs post-traumatiques avec qui j’ai cheminé pour aller de l’avant », confie-t-elle, encore émue.

En décembre 2024, le tribunal correctionnel de Chambéry a reconnu coupable son agresseur, condamné à une peine pécuniaire. Mais au palais de justice, Marie Dauchy a été confrontée à une autre forme de violence : « La police m’a informée que des personnes brandissaient des banderoles de soutien à mon agresseur. J’ai dû emprunter la porte de derrière pour assister à l’audience, à laquelle je refusais de me soustraire car cette étape relève du processus de guérison. »

Après avoir obtenu justice, la jeune élue se reconstruit : « Je me sens beaucoup mieux. Je me suis inscrite à des cours d’autodéfense : je vais passer ma ceinture jaune. Cela m’a beaucoup aidée à reprendre confiance en moi. Je développe d’autres moyens de “survie” : j’ai acheté une alarme sonore que je porte sur moi en permanence, et je fais toujours très attention lors de mes déplacements. »

Jean-Marc Peillex, maire de Saint-Gervais-les-Bains (74) : tensions au sommet du Mont-Blanc

Jean-Marc Peillex, maire de Saint-Gervais-les-Bains, a reçu des menaces de mort enregistrées sur fichier audio.

« Tout a commencé en 2020, lorsque j’ai accueilli dans ma commune le président de la République, Emmanuel Macron. Cela m’a valu 800 messages de menaces de mort et d’insultes », clame le maire de Saint-Gervaisles-Bains, Jean-Marc Peillex. Le 13 février 2020, Emmanuel Macron avait prononcé un discours sur la protection de la biodiversité dans lequel il remerciait « Monsieur le maire de Saint‑Gervais pour son interpellation sur la question du mont Blanc et de la vallée de l’Arve ».

Il se sent aussi incompris après sa condamnation par la justice suite à une plainte déposée par la maire de Megève, Catherine Jullien-Brèches : « On m’a accusé d’être l’auteur des parodies inspirées du film La Chute [rebaptisées Megève annexe Saint-Gervais et Megève attaque Peillex, mettant en scène Hitler confronté à sa propre défaite, NDLR]. J’ai été condamné à 2 000 euros de dommages et intérêts pour injure publique, alors que je me suis contenté de relayer les vidéos sur Facebook avec un commentaire laconique : “Enfin un peu d’humour”. »

Jean-Marc Peillex peine à accepter ce verdict de culpabilité, d’autant que la plainte qu’il a déposée après avoir été menacé de mort, n’a pas connu les suites qu’il escomptait : « J’ai reçu des menaces proférées par un homme qui affirme, dans un enregistrement audio, être “prêt à consacrer 100 000 à 300 000 €” pour en finir avec moi. Cet individu avait déjà été condamné pour des propos diffamatoires à mon encontre. Sa sentence a finalement été annulée suite à des erreurs de procédure. Aujourd’hui, il y a prescription pour faire appel. »

Aux yeux de l’édile saint-gervolain, c’est une injustice, doublée d’un sentiment d’insécurité. « J’ai expliqué à la gendarmerie qu’en vertu des menaces proférées contre moi, il était incompréhensible que je ne bénéficie pas d’une protection ni même d’un bouton d’alerte… Mais il semblerait qu’ils n’ont plus de timbre pour me répondre », ironise le maire, avant de déplorer : « Ce climat est destructeur, vous y laissez votre santé, votre peau, vous rasez les murs pour voir d’où viennent les poignards, car les élus, contrairement à ce que l’on pense, ne sont pas solidaires entre eux. »

Concernant son différend avec la maire de Megève, l’objet des tensions vient de trouver une issue favorable, le 16 septembre, avec la signature du transfert de gestion, par la commune de Saint-Gervais-les-Bains à sa voisine, Megève, de sa partie du domaine skiable du Mont-d’Arbois et des remontées mécaniques qui s’y trouvent ; et ce jusqu’au 30 avril 2049.

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