Auto, micro… des entreprises comme les autres ?

Auto, micro… des entreprises comme les autres ?

Alors qu’il fête ses dix ans, le régime d’autoentrepreneur – devenu micro – continue à faire des émules. Un succès qui soulève autant de questions qu’il apporte de réponses.

«Ce n’est pas parce que l’on est micro, que l’on est entrepreneur. On le devient en créant un projet, en le formalisant, et par la formation, l’accompagnement. Le statut est juste la résultante d’une réflexion. » En reprenant les propos de Serge Vidal, président de la chambre régionale des métiers et de l’artisanat (CRMA) Auvergne- Rhône-Alpes, Nicolas Terrassier, le directeur régional du service économique et territorial de la CRMA a précisément introduit le sujet de l’autoentreprise.

Le régime a tout juste dix ans, mais cette décennie ne lui confère toujours pas la pleine maturité à laquelle ses bénéficiaires seraient en droit d’aspirer, malgré un intérêt indéniable pour sa souplesse et sa facilité d’accès.

Auto ou micro ?

Une simplicité d’apparat, comme dans tout bon système français qui se respecte. Son nom, tout d’abord, peut prêter à confusion. « Le régime de l’autoentrepreneur a été porté par Nicolas Sarkozy et Hervé Novelli. Sous François Hollande, et face à certains lobbies anti-autoentreprise, la loi Pinel a modifié son nom : il est devenu la microentreprise », décrit Grégoire Leclerc, président de la fédération nationale des autoentrepreneurs. Ce changement de nom s’apparente, pour Grégoire Leclerc comme pour d’autres, davantage à une opération de communication qu’à un réel remaniement.

« Ce régime a connu une grande instabilité, avec 17 modifications réglementaires et administratives lors de ces dix ans, rappelle-t-il. Il est agile mais, globalement, les gens sont perdus. Il nécessite davantage de clarté. » Selon lui, l’accompagnement – nécessaire pour valoriser l’expérience, prospecter, s’organiser – est souvent payant, et hors de portée de ces créateurs. Enfin, les autoentrepreneurs ne semblent que peu informés de la faible protection sociale offerte par ce régime, qui découle des cotisations.

Depuis dix ans, le statut d’auto-entreprise n’a pas cessé d’évoluer.

Le vent en poupe

Pour autant, le régime de l’autoentreprise connaît depuis sa création un réel engouement. Notamment ces deux dernières années et ce, par nombre de personnes tentées par l’aventure de l’entrepreneuriat, via une structure relativement légère et rapide à mettre en place, loin du carcan administratif qui entoure l’entreprise “classique” et son lot de charges diverses et variées. Étudiants, salariés ou retraités en quête d’une source de revenu complémentaire, entrepreneur tâchant de tester une idée ou un produit avant de se lancer, personne en recherche d’emploi voulant créer son propre poste… Les profils des “micro” sont légion.

Selon l’ étude de l’Insee sur la démographie des entreprises de 2017 (la plus récente), « les créations sous le statut de microentrepreneur accélèrent fortement et soutiennent la progression globale ». De plus, sur le deuxième trimestre 2018 (les dernières données chiffrées), « plus de 20 000 entreprises ont été créées, un nouveau record depuis 2000, selon l’Institut national de la statistique. En augmentation depuis près de deux ans, les créations d’entreprise progressent de 2,2 % par rapport au premier trimestre 2018.

Les microentreprises suivent le même chemin, avec 8 400 créations sur le trimestre (4 310 pour l’Ain), soit une hausse de 3,1 %. La majorité des entreprises créées en Auvergne- Rhône-Alpes reste des entreprises classiques, mais leur augmentation est plus limitée (+1,6 %) ». Sur l’année 2017, 70 160 entreprises ont été créées sous le régime micro, dont 4 310 dans l’Ain, 11 001 en Isère, 4 275 en Savoie, et 7 312 en Haute-Savoie.

Sous-traitance au rabais ?

« Nous dénombrons 1 790 000 entreprises artisanales en Auvergne-Rhône-Alpes, à fin 2018, dont 29 % des entreprises sont inscrites sous le régime micro, corrobore Nicolas Terrassier. Nous accompagnons chaque année 12 000 créateurs, dont une très grande majorité d’autoentrepreneurs. » Une dynamique suffisante pour booster l’économie ? « Il faut rester prudent, analyse Nicolas Terrassier. Cela répond à une demande des créateurs et favorise l’esprit d’entrepreneuriat. Si cette dynamique est réelle, il faudra identifier son apport dans le temps.»

D’autant que le statut n’est pas forcément adéquat pour favoriser l’embauche, et que les chiffres d’affaires déclarés peuvent s’avérer relativement faibles. Pour certains, ce statut a été dévoyé de son sens premier et permet à des professionnels peu scrupuleux de faire appel à des sous-traitants à moindres coûts. Pour d’autres, il révèle des difficultés sur le marché de l’emploi ou une faiblesse des rémunérations. Pour d’autres, encore, il valorise l’entrepreneuriat.

Petit autoentrepreneur devient grand

Cofondateur et dirigeant de France Propreté Immobilière, Johan Gonzalez a été l’un des premiers autoentrepreneurs à se lancer en France. Il est aujourd’hui à la tête d’une vingtaine de salariés.

En 2008, Johann Gonzalez décide de quitter son emploi d’électricien pour créer sa propre activité. « Je voulais me mettre à mon compte. J’avais des ambitions plutôt tournées vers une activité commerciale, mais le manque de moyen et la crise m’ont conduit à m’orienter dans le secteur du nettoyage, peu capitalistique », raconte-t-il. Le jeune hautsavoyard saisit l’opportunité du tout nouveau statut d’autoentrepreneur pour expérimenter son projet : « Entrepreneur dans le même domaine, mon père m’a aidé en me laissant deux contrats en sous-traitance. Il m’a fallu du temps pour me faire connaître et tisser une relation de confiance avec des clients que mon statut d’autoentrepreneur ne rassurait pas. »

Johan Gonzalez (à droite) et son associé, Sébastien Dassé.

En 2011, Johann Gonzalez s’est fait une place sur le marché et décide de s’associer avec Sébastien Dassé, un ami de lycée au parcours similaire, pour créer France Propreté Immobilière. La société a bouclé son exercice 2018 sur un chiffre d’affaires de 900 000 euros et compte bien franchir la barre du million en 2019. Elle emploie une vingtaine de salariés qui interviennent auprès d’une clientèle de professionnels (copropriétés, bureaux, industriels, agences immobilières) pour de l’entretien courant ou des travaux spéciaux (remise en Petit autoentrepreneur devient grand état de sols, nettoyage de façade…).

Elle est installée depuis trois ans à Meythet dans des locaux de 180 mètres carrés dont l’agencement a été particulièrement soigné. « Recruter dans nos métiers n’est pas facile. La fidélisation de notre personnel passe par des investissements en matériel, formation et des possibilités d’évolution de carrière », explique le Haut-Savoyard. Depuis le 1er novembre 2018, France Propreté Immobilière s’est étendue sur le Pays de Gex en s’associant avec Bruno Pais, son ancien sous-traitant sur le secteur.

Le travail au noir a-t-il diminué ?

L’autoentreprise avait en grande partie été adoptée pour faire diminuer le travail dissimulé…

«Au début de l’autoentreprise, les deux principales raisons invoquées étaient de pouvoir tester son projet ou de se créer des revenus supplémentaires, quand on était un salarié ». La lutte contre le travail dissimulé n’était donc pas l’objet premier. « Le statut ayant évolué vers la microentreprise, il est difficile de faire une corrélation avec la baisse du travail au noir », explique Pierre Ramon-Baldie, directeur adjoint de l’Urssaf Rhône- Alpes. D’autant que par construction, l’administration ne dispose pas de chiffres fiables sur la réalité du travail dissimulé. Ce statut de microentrepreneur n’est pas de ceux qui ravissent les Urssaf.

« C’est même un statut qu’on ne conseille pas à ceux qui veulent se lancer, on lui préfère des choses plus solides », poursuit Pierre Ramon-Baldie. Lancé en 1994, le Chèque Emploi Service avait par exemple mieux contribué à faire baisser le travail au noir, parce qu’il le ciblait plus précisément. Reste que l’État met les bouchées doubles pour lutter contre ce phénomène : le montant des recouvrements liés au travail dissimulé a progressé en France de près de 70 % en cinq ans. Près d’un demi)milliard d’euros, c’est aussi le montant des redressements liés au travail dissimulé en 2017, selon les chiffres dévoilés en mai dernier par l’Acoss, la caisse nationale gérant la trésorerie des branches de la Sécurité sociale et pilotant le réseau des Urssaf.

La nouvelle convention d’objectifs et de gestion, pour la période 2018-2022, fixe quant à elle un objectif de 3,5 milliards d’euros pour les cinq années à venir – une augmentation de plus de 50 %. Des chiffres qu’il convient de relativiser en ce qui concerne les travailleurs indépendants dont « seulement 2 à 3 euros sur 100 sont prélevés par les Urssaf », confie Pierre Ramon-Baldie. Notons qu’en ayant recours au travail au noir – même pour quelques heures supplémentaires non déclarées –, les employeurs s’évitent les cotisations et contributions sociales obligatoires qui sont pourtant une manne essentielle à la préservation du modèle social français. Selon la Cour des comptes, ces cotisations contribuent en effet à hauteur de 61 % au financement de la protection sociale.


Par Myriam Denis, Sophie Boutrelle, et Éliséo Mucciante.

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