BTP : la réglementation environnementale RE 2020 redistribue les cartes

par | 18 mai 2021 à 10H01

Appelée à remplacer la réglementation thermique 2012, la Réglementation environnementale 2020 renforcera les performances énergétiques des bâtiments et garantira le confort d’été. Elle s’attachera aussi à réduire l’impact environnemental de la construction. Après des années de crispation, les ajustements apportés au calendrier et à des indicateurs ont permis d’aboutir à un certain consensus.

Alors que les textes constituant la réglementation environnementale 2020 (RE 2020) commencent à prendre forme, les tensions entre professionnels de la construction et pouvoirs publics s’apaisent. Le Conseil supérieur de la construction et de l’efficacité énergétique (CSCEE) du 13 avril 2021 a débouché sur un accord malgré deux voix contre et cinq abstentions. « Il convenait de trouver le chemin de crête entre la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique et la faisabilité technique et économique. Quatre mois de dialogue et d’échanges techniques de haute intensité ont permis d’y parvenir », se félicite le Haut-Savoyard Grégory Monod, président du pôle “habitat” de la Fédération française du bâtiment (FFB). L’organisation professionnelle, qui représente les aménageurs, constructeurs et promoteurs, est cosignataire, avec sept autres grandes structures (Capeb, FFB, FPI, Scop-BTP, Unsfa, Untec, USH) d’un communiqué évoquant une « réussite collective pour la transition énergétique et environnementale ».

Issue d’engagements politiques nationaux et internationaux pour le climat, la RE 2020 est prévue par la loi “Évolution du logement, de l’aménagement et du numérique” (Élan). Initialement annoncée au 1er janvier 2020 (d’où son nom), sa mise en application a été plusieurs fois repoussée. Elle est désormais fixée au 1er janvier 2022 pour les nouveaux permis de construire, avec une montée en puissance progressive – et différents paliers – jusqu’en 2031.

Trois priorités

L’objectif des pouvoirs publics est de réduire les émissions de CO2 des bâtiments (construction et usage), afin de lutter contre le changement climatique et atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Pour y parvenir, la performance énergétique des bâtiments neufs sera améliorée, en allant au-delà des exigences de la réglementation actuelle, la RT 2012. « La notion de confort d’été est également introduite, au regard des épisodes futurs de canicule, qui seront plus fréquents et plus intenses du fait du réchauffement climatique. Il s’agit enfin de réduire l’impact de la construction sur le climat, en prenant en compte l’ensemble des émissions, dès la construction et jusqu’à la fin du cycle de vie », détaille l’architecte Brigitte De Jong, cogérante de DJA Architectes.

Si les objectifs visés au travers de la RE 2020 font globalement l’unanimité, la méthode retenue et les incidences envisagées sont plus discutées. « C’est un sujet extrêmement technique et pointu. Il faut une armée de techniciens et d’ingénieurs ultraspécialisés dans leur domaine pour comprendre de quoi on parle », observe Olivier Aubert, le président du BTP 74. Exemple avec l’analyse du cycle de vie (ACV) des matériaux, de la construction jusqu’à la démolition. Alors qu’un mode de calcul statique (chaque étape de la vie d’un matériau a la même valeur) avait été expérimenté par les professionnels depuis 2016, la France est finalement le seul pays européen à opter pour un mode de calcul dynamique prenant en compte les capacités de stockage temporaire du carbone et imposant des coefficients qui diminuent en fin de vie.

Des réserves

« Un matériau consommant beaucoup de carbone en fin de vie sera pénalisé, même s’il en consomme peu durant l’ensemble de son cycle de vie. Introduire un indice carbone en plus de l’indice thermique est une belle opportunité, mais on espère que des aménagements pourront être apportés au mode de calcul », résume Thibault Richard, président de la commission “environnement et construction durable” à la FFB Auvergne-Rhône-Alpes. « Nous demander aujourd’hui d’imaginer comment on détruira les bâtiments dans cinquante ans, cela revient un peu à jouer aux apprentis sorciers », renchérit Olivier Aubert.

Patrick Richiero, son homologue savoyard, est tout aussi circonspect sur la mise au ban des énergies fossiles comme le gaz au profit des énergies décarbonées : « En 1973, lors du premier choc pétrolier, on nous a expliqué qu’il fallait passer au chauffage électrique. Avec la RT 2012, le gaz est devenu l’énergie à privilégier. La RE 2020 va déboucher sur son abandon, mais par quoi va-t-on le remplacer ? », interroge le président de la fédération du BTP Savoie. Pour Thibault Richard, les évolutions qui s’engagent sont intéressantes mais exigent du temps : « Comme pour les réglementations thermiques mises en œuvre dans le passé, les entreprises se mettront à niveau, les maîtres d’ouvrage s’informeront… Cette phase d’expérimentation est indispensable pour que les filières puissent se structurer et pour procéder à d’éventuels ajustements. »

Un laboratoire pour la construction

Parce qu’elle constitue un changement de modèle radical, touchant à la fois les modes constructifs et les matériaux utilisés, la RE 2020 devrait constituer un laboratoire d’innovations. Parmi les changements attendus : un usage plus intensif des matériaux recyclés ou biosourcés comme le bois. « Avec cette réglementation, ce en quoi on croit et ce pour quoi on s’est énormément battu depuis trente ans devient la norme. Mais il est essentiel de rester dans une démarche holistique, avec des projets bien étudiés et innovants répondant à la demande », souligne Yasmina Sandoz, responsable marketing et communication du concepteur et constructeur de bâtiments en bois Cbs-Lifteam (120 salariés pour un chiffre d’affaires de 15 millions d’euros en 2020, 28 millions en 2021). Le groupe implanté, entre autres, à Valgelon La Rochette est régulièrement distingué pour ses réalisations comme le Palazzo Méridia (Nice), l’immeuble de bureaux en structure bois le plus haut (9 étages et 35 m) de France. Auparavant poussée par les collectivités pour des équipements publics, la construction bois s’est désormais généralisée à la maison individuelle, au logement collectif et même à l’industrie. Mais l’ossature béton et le chauffage gaz représentent encore la grande majorité des programmes de logements collectifs neufs. « Pour les bâtiments publics, la norme va changer mais la pratique est déjà bien installée : quelle que soit leur couleur politique, les élus sont attachés à la sobriété énergétique, estime Brigitte De Jong. En revanche, nous ne pourrons plus faire de logements collectifs en 100 % béton et chauffage à gaz. L’abandon des énergies fossiles passera sans doute par des solutions mixtes de type pompe à chaleur et solaire. »

Sceptique face au tout bois, la filière plaide pour l’utilisation des « bons matériaux au bon endroit » et s’inquiète d’un contexte plutôt défavorable : pour le foncier comme pour les matériaux, la pénurie fait grimper les prix, au risque d’aggraver la hausse des coûts de construction et de compliquer encore l’équation pour les ménages qui souhaitent accéder à la propriété.

Sophie Boutrelle

Photo : Le Palaz

______________________________

«Concilier RE 2020 et maîtrise des coûts de construction »

« L’enjeu environnemental est important, nous devons l’intégrer et avoir une réflexion globale sur la conception des bâtiments et leur vie, les matériaux mis en œuvre avec par exemple des isolants plus naturels. Nous construirons au final des logements pour économes et plus agréables », sourit Bérangère Servat, la directrice générale de Cis Promotion, CIS Habitat et Procivis Savoie (groupe Habiter Alpes ; 120 salariés pour un chiffre d’affaires annuel oscillant entre 10 et 14 millions d’euros). Le constructeur s’appuiera sur les équipes de maîtrise d’œuvre et les entreprises du BTP avec lesquelles il travaille pour conduire les réflexions liées à la RE2020. « Tout l’enjeu va être de concilier la réglementation avec des coûts de construction correspondant aux capacités des ménages, poursuit Bérangère Servat. Le gouvernement prévoit une hausse de 3 %, nos fédérations de constructeurs annoncent une fourchette large, allant de 3 à 12 % ». Compte tenu de la durée moyenne de détention d’un bien immobilier – entre six et sept ans – le surcoût va être difficile à amortir.

SB.

_______________________

Halpades : des objectifs en ligne avec la RE 2020

Déjà mobilisée autour de la performance énergétique de son patrimoine (environ 18 000 logements), Halpades se prépare à la prochaine RE2020. « Par rapport aux réglementations thermiques qui se préoccupaient principalement du chauffage, le principe change puisque les modes constructifs et les produits mis en œuvre sont également remis en question. La prise en compte du carbone et des filières de matériaux biosourcés sont conformes à notre stratégie », souligne Didier Ferras, directeur du développement et de la maîtrise d’ouvrage. Cette adhésion aux principes n’empêche pas les inquiétudes liées notamment à l’absence des données techniques qui devront être appliquées pour les permis de construire déposés à partir du 1er janvier 2022. La SA d’HLM prédit également une hausse des coûts liée à l’abandon des référentiels de construction (béton, gaz…). « Nous sommes évidemment favorables aux énergies renouvelables mais leur déploiement est plus simple sur des opérations d’envergure. Quand on fait une dizaine de logements dans une commune, c’est plus compliqué », poursuit Didier Ferras. La place de l’énergie électrique dans la RE2020 soulève encore des questions liées à la facture énergétique des futurs locataires : « il se pourrait que les constructions avec des chauffages électriques soient plus nombreuses, notamment pour les logements que nous achetons auprès de promoteurs dans le cadre de vente en état futur d’achèvement. Même si cette évolution répond à la RE2020, nos locataires préfèrent nettement des chauffages au gaz, plus performant et moins onéreux. » Même préoccupation concernant les matériaux : au-delà des problèmes actuels de pénurie et de hausse de prix, la structuration des filières est déterminante pour construire de manière plus vertueuse et remplacer par exemple des menuiseries PVC par du bois.

Sur le patrimoine existant, la RE2020 va peu influer à la différence du nouveau DPE (diagnostic de performance énergétique) qui entrera en vigueur au 1er juillet 2021. Destiné à lutter contre les passoires énergétiques, ce nouveau DPE se veut plus fiable, plus lisible et sera opposable au bailleur ou au vendeur. « L’état de notre parc est plutôt bon et nous avons pour objectif de ne plus avoir aucun bâtiment classé F en 2023, en sachant que le nouveau DPE intègre la quantité d’émissions de gaz à effet de serre. Un mauvais bilan carbone fait baisser la note », explique Stephen Martres, directeur technique du patrimoine chez Halpades. Si la RE2020 se concentre sur le neuf, la rénovation ne devrait pas échapper, à terme, à la dynamique impulsée en particulier au niveau des matériaux biosourcés, de l’économie circulaire et du réemploi des matériaux.

S.B.

__________

Le bois entre optimisme et vigilance

« Dans la RE2020 telle qu’elle s’annonce, les signaux sont au vert pour les matériaux biosourcés. Mais, les modalités ne sont encore pas connues. Par exemple, un indicateur carbone doit être mis en place qui serait plutôt favorable au bois, mais nous n’avons pas encore les détails. Et à ce stade, nous restons très vigilants », commente Valérie Chevalon, directrice de la Fédération interprofessionnelle du bois de l’Ain (Fibois 01). De fait, l’interprofession a reporté les conférences qu’elle prévoyait d’organiser pour l’information et la sensibilisation de ses adhérents. La représentante de Fibois salue toutefois « des objectifs ambitieux pour réduire l’impact environnemental et énergétique des bâtiments qui constituent des marges de progression importantes pour la construction bois comme pour le bois énergie ».

Des précisions attendues

Si Fibois se tient sur la réserve, c’est que d’autres matériaux ou systèmes constructifs moins avantagés par la future réglémentation pourraient, à force de lobbying, édulcorer le texte et le rendre moins intéressant pour la filière. « Notre objectif n’est pas non plus d’aller vers des constructions 100 % bois, tempère cependant Valérie Chevalon. Nous ne cherchons pas à nous développer au détriment des autres. Nous avons aussi besoin d’un développement harmonieux de notre filière. Notre credo, c’est plutôt “le bois au bon endroit pour le bon usage”. Nous plaidons surtout pour une mixité bois béton, bois pierre… Ce que nous espérons, c’est une réglementation de nature à favoriser des solutions innovantes, notamment en mélange de matériaux. »

Sébastien Jacquart

______________________

« Les artisans ont plaisir à relever des défis »

Pour la Capeb Isère (Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment) la réglementation environnementale (RE2020) qui s’appliquera à partir du 1er janvier 2022 est plutôt une bonne chose. Elle va favoriser des matériaux comme le bois, la terre crue ou encore la pierre qui étaient, jusqu’à présent peu utilisés. Par ailleurs, les fabricants vont devoir démontrer qu’ils importent peu d’énergie avec la brique, le béton armé ou la construction métallique. « Même si, évidemment, ça bouscule, il faut revenir à une gestion en bon père de famille, rappelle Laurent Marmonier, son coprésident. Les artisans sont plutôt confiants et ils ont plaisir à relever des défis. Cela fait partie de leur quotidien. Aujourd’hui, une très grande partie d’entre eux intervient essentiellement sur des marchés d’entretien et de rénovation. Ils ont les compétences nécessaires en matière de performance énergétique des bâtiments. Dans la RE 2020 on doit s’efforcer d’économiser tant dans la construction que dans les matériaux mis en oeuvre et la consommation du bâtiment. »

Carole Muet

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bourse : tout voir >

PUBLIEZ VOTRE ANNONCE LÉGALE EN LIGNE

Devis immédiat 24h/24
Attestation parution par mail
Paiement CB sécurisé

LE CHIFFRE DE LA SEMAINE

Dans un contexte de forte contraction de l’activité, la profession du BTP observe une baisse d’environ 20 % du nombre d’appels d’offres dans l’Ain sur les huit premiers mois de 2026 par rapport à 2025.

ABONNEZ-VOUS

10.90€ / mois
Paiement CB sécurisé
Déblocage immédiat
Tous les contenus premium
Résiliable à tout moment

À lire également :

La phase 2 de l’interconnexion ferroviaire de Saint-Jean-de-Maurienne terminée

Lancée en 2023, la phase 2 du chantier préparant le raccordement de la ligne nouvelle Lyon – Turin au tunnel de base du Mont-Cenis, tout en maintenant les fonctionnalités de la ligne historique est achevée. Lundi 19 octobre 2026, un train inaugural transportant élus...

MND : année record pour le n°1 mondial du déclenchement préventif d’avalanches

Avec plus de 17 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2026, en hausse de 42 % sur un an, la division MND Safety confirme son leadership. L’industriel savoyard a déployé 25 projets sur quatre continents, porté notamment par la demande en matière de protection des...

À la montagne, l’immobilier ne connaît pas la crise

Le marché immobilier en station fait preuve de résilience et reste globalement orienté vers le haut de gamme. L’immobilier de montagne affiche une belle vitalité, en particulier dans les stations de Savoie Mont Blanc, prisées des clientèles française et internationale...

De la montagne aux métropoles, Poma affiche ses ambitions

Alors qu'il vient de fêter son 90e anniversaire, le groupe Poma accélère sa stratégie industrielle et internationale. Avec 558 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, le spécialiste français du transport par câble mise sur l’innovation et la...

Pilot Europe : 1 milliard de stylos produits en Haute-Savoie

Installé depuis 1996  en Haute-Savoie, le groupe japonais d'instruments d’écriture a franchi le cap du milliard de stylos fabriqués sur son site d’Allonzier-la-Caille. Pour se développer, il mise sur l’innovation et l’écoconception. Après avoir ouvert son premier...

Newsletter

Abonnez-vous à notre newsletter hebdomadaire (chaque lundi à 7H00)

Linkedin

Suivez-nous sur nos pages Linkedin dédiées à l'économie de vos territoires

Abonnement

Restez informé.e en vous abonnant à nos publications économiques

Annonce légale

Devis instantané, publication et attestation sans délai, paiement CB sécurisé