En vingt ans, Cyril Laurent a créé et revendu deux sociétés pionnières sur leurs marchés respectifs. Passionné par la mise sur orbite de projets entrepreneuriaux, le Chambérien s’investit désormais au sein de Pixminds, dont il est directeur marketing, et de WeSprint Alpes, dont il est l’un des fondateurs.
Quel est votre parcours ?
Je suis né à Chambéry. J’ai commencé ma scolarité à La Motte-Servolex où j’habitais avec mon frère et mes parents, puis à Chambéry jusqu’au lycée Vaugelas. Je me suis fait renvoyer en 1ère S… j’étais plutôt bon élève mais il m’était difficile de rester assis à longueur de journée. Mon père m’a simplement demandé de faire le choix entre un job et les études, j’ai choisi les études. J’ai été accepté à Lyon, à l’Institution Notre-Dame-des-Minimes, j’ai passé mon bac puis fait une classe préparatoire HEC. J’ai réussi les concours de plusieurs écoles dont l’Institut Supérieur du Commerce (ISC) à Paris que j’ai choisi d’intégrer. Après 3 ans à Lyon, direction “la Capitale” pour 3 ans aussi. J’ai été retenu pour un stage de 6 mois en vente chez Danone, puis j’ai eu la chance d’intégrer dans la foulée son siège pour une alternance au côté du directeur recherche et développement sur les logiciels de merchandising. Cela m’a permis de découvrir le géomarketing ou marketing local dans l’une des équipes parmi les meilleures au monde. Les dates limite de consommation des produits frais étant les plus courtes du marché, le niveau d’exigence était au maximum. J’ai compris ainsi l’importance des “datas” pour coller au mieux aux attentes des clients et optimiser les ventes… Même si Danone était le leader du marché, impossible de ne pas mettre des Savoie Yaourt dans les rayons de notre région !
Et ensuite ?
J’ai été diplômé en 1999 puis j’ai effectué mon service national. C’était la dernière année où il était obligatoire et je venais de me blesser au rugby, j’aurais pu facilement me faire réformer. Mais je ne l’ai pas fait car je suis attaché à mon pays, je suis également petit-fils de résistant et de gendarme, c’est un héritage fort. J’ai aussi la fierté d’avoir trouvé sans piston une Coopération du service national à l’étranger (CSNE), en franchissant chaque étape des processus de recrutement. Alors que ces postes étaient très recherchés, j’ai eu le choix entre plusieurs offres au sein des groupes Danone, Air France et d’une PME chambérienne, Mon passage chez Danone et mes différents jobs d’été dont un de 3 mois en vente aux Antilles étaient un gros plus sur mon CV.
Quelle offre avez-vous choisie ?
Air France. J’étais l’adjoint du directeur régional Suède, Finlande, Norvège, Danemark et des trois pays Baltes. C’était complémentaire, je découvrais le management de direction et la logistique internationale. J’ai en plus eu le privilège de vivre à Stockholm, la Venise du Nord, et visiter tous ces pays régulièrement pendant un an et demi, avec le boulot, mes amis coopérants ou mon équipe de rugby. Comme quoi j’ai bien fait de vouloir absolument faire mon service national, j’avais bien conscience de vivre une expérience exceptionnelle.
Qu’avez-vous fait à votre retour ?
Je cherchais un peu plus de soleil et la chaleur, j’ai donc choisi Marseille – Aix-en-Provence en rejoignant Kraft Foods (aujourd’hui Mondelez) en tant que directeur merchandising régional. Je pensais que travailler dans une entreprise américaine, n°2 mondial de l’agroalimentaire à l’époque (Danone était n°7), m’ouvrirait les portes de ce qui se faisait de mieux dans mon domaine. Mais non, erreur d’appréciation et donc de parcours, Danone était nettement plus en avance sur les logiciels de géomarketing, les français étaient les meilleurs. J’étais un peu dans une impasse. Avec Pierre-André Pochon, un copain du lycée Vaugelas lui aussi en plein virage professionnel, nous envisageons d’en profiter pour faire un tour du monde. Mais l’envie de créer notre entreprise et de revenir au pays a été plus forte, en 2001 nous avons décidé de créer ALCiiP, j’avais 25 ans.
En 2001-2002, l’économie mondiale subit un krach boursier et l’éclatement de la bulle internet. Ce contexte ne vous a pas dissuadé de vous lancer dans l’aventure de l’entreprenariat ?
Au contraire, Internet et les sociétés comme Google, Yahoo faisaient déjà rêver mais notre bon sens paysan et montagnard nous montrait aussi les limites du modèle de jeunes s startups qui levaient des millions sans gagner d’argent, et donc de cette bulle. ALCiiP n’était pas une startup mais une société de services créée en autofinancement comme la majorité des entreprises “normales”, qui cherchait des clients et visait la rentabilité. Nous nous sommes installés dans l’incubateur de Savoie Technolac, dans un bureau minuscule dont personne ne voulait, mais c’était le moins cher des loyers et cela nous convenait parfaitement pour démarrer.
Quelle était votre activité ?
ALCiiP était une agence web et de référencement, nous étions parmi les premiers en France voire au-delà à proposer du référencement dit “natif” (le terme n’est apparu que 5 ans plus tard). Les sites web que nous développions étaient complètement conçus en fonction des algorithmes des moteurs de recherche, et des mots clés visés avec nos clients. ALCiiP a connu une croissance rapide et employé jusqu’à une quinzaine de personnes pour se hisser au 3e rang régional des agences web indépendantes. Nous n’avons pas gagné d’argent mais elle nous a permis de vivre de notre travail et de tester pas mal de concepts. En 2009, nous l’avons vendu à deux clients qui voulaient se lancer dans l’aventure du web.
Pourquoi cette vente ?
Dès le départ nous voulions aller vers un modèle plus pérenne : ne plus être une société de services mais une société technologique. C’est ce que nous avons initié en 2007 avec le soutien d’un client d’ALCiiP qui venait de faire fortune et qui nous a fait confiance : Georges Koukis. Entrepreneur-investisseur, George était le fondateur de Temenos, un éditeur de logiciels pour les banques, coté en Bourse à Genève. Toujours basé à Technolac, Leadformance était cette fois-ci une startup, précurseur sur le marché du référencement local des commerces de proximité, pour les marques et les enseignes (le “web to store” ou le “marketing online 2 offline” chez les anglo-saxons). Et précurseur également en tant qu’éditeur en choisissant dès le départ le SaaS – Software as a Service (logiciel accessible via internet), générant des revenus récurrents.
Comment décririez-vous les activités de Leadformance ?
Dans les années 2010, le rêve du commerce en ligne a fait oublier à quasiment toutes les grandes entreprises qu’Internet était avant tout un outil d’information et très peu encore d’achat en ligne. Les clients cherchaient très largement les magasins à côté de chez eux pour acheter. Notre expertise en matière de référencement nous a permis de développer la première plateforme exploitant les données des points de vente (pour leur générer plus de trafic et de ventes. C’est pour cela que nous avons remporté le E-commerce Innovation Award en 2010. Nos clients s’appelaient Orange, LVMH, L’Oréal, Michelin, Darty… Leader en France et en Europe, Leadformance a conquis plus de 250 clients grands comptes représentant des centaines de milliers de magasins partout dans le monde, et nous avons pu recruter plus d’une centaine de collaborateurs.
En 2014, vous cédez la totalité du capital de Leadformance à Solocal Group (ex PagesJaunes). Comment s’est effectué le rapprochement ?
C’est une belle histoire. Après Temenos cela s’est encore fait par le biais d’un client, Bouygues Telecom. Bouygues m’a demandé de me rapprocher de Solocal dont il était aussi client pour leur transmettre automatiquement leurs données et assurer ainsi les mises à jour sur Pagesjaunes et Mappy. Nos pages web locales pouvaient générer plus de 50% du trafic global des sites de nos clients, et Solocal, leader de la recherche locale en France s’est tout naturellement intéressé aux données et informations que nous exploitions pour mieux renseigner ses propres sites. Son entrée au capital de Leadformance qui s’est faite en 2011, nous a donné la possibilité d’accélérer nos développements tout en permettant à nos clients communs d’avoir leurs données à jour sur les principaux annuaires dont Google Maps.
Que s’est-il passé entre 2014 et votre départ en 2018 ?
En 2014, nous avons vendu la totalité du capital de Leadformance à Solocal. J’ai donc continué de diriger l’entreprise fondée avec Pierre-André mais simplement elle ne nous appartenait plus. Dans les deux années qui suivent une cession, le dirigeant a un intérêt économique à demeurer en poste car il bénéficie d’un complément de prix à la vente. Mais je suis resté après ces deux ans car il était essentiel pour moi que l’entreprise perdure et que tout se passe au mieux pour nos équipes. Dès que j’ai eu la certitude en 2017 que Leadformance était bien dans les plans stratégiques du groupe, j’ai passé le relais. J’ai donc pu partir avec le sentiment du devoir accompli, la gestion quotidienne d’une entreprise de taille intermédiaire correspond moins à ce que j’aime faire : partir de zéro et mettre sur orbite des projets.
Dans quelles circonstances vous êtes-vous engagé dans la French Tech ?
En 2014, juste après la vente de Leadformance, on m’a proposé de participer à l’élection pour la présidence du mouvement French Tech qui se déployait sur le sillon alpin. J’ai accepté car c’était l’occasion de rendre un peu tout ce que ma région et mon pays m’avait apporté. Je crois à cette initiative pour contribuer à la transformation de notre économie. Nous avons donc fondé French Tech in the Alps avec mes homologues d’Annecy, Grenoble et Valence mais la chose la plus concrète que j’ai initiée pour les startups a sans doute été l’implantation du Village by CA à Technolac. Une fois le mouvement lancé, j’ai voulu aller plus loin et créer avec d’autres entrepreneurs locaux un accélérateur de startups, en 2017. Le Growspot a pris son envol sur les Savoie pour accompagner une quinzaine de startups avant se rapprocher cette année de WeSprint, un autre accélérateur basé dans le Sud de la France. Nous apportons un accompagnement stratégique et opérationnel à plus d’une cinquantaine de startups aujourd’hui ; l’accélérateur investit financièrement dans les startups sélectionnées (entre 25 000 et 50 000 euros) et nous abondons avec nos partenaires financiers et personnellement via notre réseau d’une cinquantaine d’entrepreneurs investisseurs (près de 800 000 euros en moyenne investis en amorçage pour des projets à potentiel). Notre fusion avec WeSprint vient d’être signée, c’est une excellente nouvelle car nous pourrons investir plus et dans un nombre plus important de startups. En parallèle, je suis entré au capital de deux sociétés plus matures.
Lesquelles ?
Implantée à Annecy et à Lyon, Genky est un “build up” dans le secteur de la gestion externalisée de la relation clients. Genky a successivement acquis les sociétés Force Plus, Performance Directe, E-Satisfaction, Citizen Call, et Upmybiz. Je suis aussi associé au sein de Pixminds, sans doute plus connu dans la région. Depuis le fameux Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas 2019 où Pixminds a fini 3ème mondial au classement des Innovation Award, je travaille au côté de Lionel Chataignier, son fondateur. Malgré les difficultés nous avons réussi à lancer notre technologie Ark d’écran interactif avec la Classe du futur ouverte en septembre à l’Inseec U Chambéry. Toujours à Savoie Technolac.
Quel regard portez-vous sur les outils mis en place pour favoriser l’émergence de startups en France ?
Franchement, l’accompagnement se structure et devient de plus en plus pertinent. Les aides sont multiples et importantes, à commencer par la possibilité de pouvoir utiliser ses droits au chômage pour créer son entreprise. Je ne connais pas d’équivalent sur la planète. Puis l’intérêt manifesté par les français et le chef de l’Etat directement pour les startups est incontestable, cela va porter ses fruits. Les montants investis dans les startups n’ont jamais été aussi importants, plus de 4 milliards d’euros en France en 2019, soit plus de 40% en un an. On peut toujours mieux faire mais c’est déjà bien. S’il y a des efforts à faire, c’est sans doute en termes de clarté dans l’ensemble des dispositifs existants, le fameux mille feuille français. Nous avons surtout besoin à mon sens d’un patriotisme économique plus fort et clairement affiché par tous les français, le tout adossé à une stratégie numérique et tech européenne plus ambitieuse, pour mieux rivaliser avec les géants US ou asiatiques. Pour faire simple en attendant, achetons français..
Êtes-vous un entrepreneur comblé ?
Oui ! .. j’ai eu la chance d’avoir un parcours passionnant et déjà bien garni, d’avoir vécu plusieurs vies entrepreneuriales, dont certaines avec de beaux succès. Après 7 ans marqués par des déplacements toutes les semaines à Paris, j’ai davantage de temps à consacrer à mes 3 enfants, Chloé, Lea et Quentin, et ma femme Amélie sans qui je n’aurais jamais pu aussi construire ma famille. Et malgré cette crise soudaine et lourde que nous vivons, nous pouvons encore rêver à de belles réussites avec Pixminds, Genky, Wesprint ou les jeunes pousses que nous aidons. La nouvelle génération de startupers et d’entrepreneurs est fantastique, très consciente et mobilisée sur les enjeux actuels du monde et de notre planète. Ils me surprennent tous les jours. Ils m’apprennent énormément et c’est une source d’énergie inépuisable. La vie d’entrepreneur est trépidante, exigeante et pas facile tous les jours, mais aucun des “happy few” que je connais n’a eu de parcours linéaire, sans embûches, il faut donc toujours garder la foi, l’aventure en vaut la peine.








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