Daniel Lelièvre : «Pour jouer un rôle sur la scène mondiale, il faut être percutant»

par | 17 Juin 2018

Québécois d’origine et de cœur, Daniel Lelièvre, coach pour les entreprises et les dirigeants,a exercé durant plusieurs années chez Somfy. Il connaît les atouts industriels haut-savoyards et pousse à dresser des ponts entre la France et le Québec.

Vous êtes venu au Simodec en mars dernier avec quel objectif?

J’ai organisé une délégation d’entreprises québécoises en lien avec le pôle de compétitivité Mont-Blanc Industries pour leur faire découvrir le savoir-faire et les compétences des entreprises de la vallée de l’Arve. Le premier objectif était technologique : favoriser de futures collaborations et des partenariats potentiels entre entreprises françaises et québécoises. L’ouverture au commerce mondial passe par une prise de conscience de ses forces et faiblesses. Il faut voir ce qui se passe ailleurs. J’organise une mission retour l’automne prochain pour que les entreprises françaises comprennent le marché nord-américain.

Le salon dédié à la machine-outil du décolletage est-il réputé outre-Atlantique ?

Le Simodec est mal connu à l’international alors qu’il est pourtant d’un grand intérêt : ce manque de notoriété reflète mal sa qualité. Certaines entreprises qui connaissent le salon de Chicago ont dit que le Simodec est presque du même niveau.

Qu’est-ce qui a le plus intéressé les membres de la délégation?

Les entreprises québécoises ont été marquées par la technicité et l’organisation industrielle des entreprises de la vallée qui ont peu d’employés par rapport à
leurs volumes d’affaires. Même les PME, qui ont investi dans les équipements et l’automatisation, sont avancées dans l’industrie 4.0. Une société comme Bouverat Pernat est très avancée dans son processus usine du futur, des moyens que l’on n’imaginerait que dans des grandes structures au Québec.

La France est plus engagée dans l’industrie du futur…

Oui. Sur le 4.0, elle est plus avancée que le Québec : l’industrie française a amorcé le changement vers l’usine du futur bien avant que l’on ne s’y mette. Elle est globalement plus automatisée et elle sait planifier, contrairement aux entreprises nord-américaines.

Quels sont à votre avis ses atouts et ses faiblesses?

L’industrie française est performante, notamment grâce à des coûts élevés de main-d’œuvre, une valorisation de la technique et une vision stratégique à long terme qui l’ont poussé à investir dans l’outil industriel.
En revanche, la relation à l’argent en France est assez unique au monde. La perception négative du métier de vendeur, et du commerce en général, en est grandement responsable. Ce qui explique en grande partie les difficultés des entreprises françaises à s’exporter. Beaucoup de dirigeants partent du principe que s’ils produisent de la qualité, ça se vendra forcément.

Au Québec, l’approche est très différente ?

Nous parlons la même langue… et c’est un piège, car les différences culturelles sont importantes. Pour réussir, les entreprises françaises doivent impérativement se préparer : il faut savoir présenter son offre en cinq minutes, tenir une réunion commerciale en 60 minutes, poser les bonnes questions et faire le “closing” [ndlr : dans le sens d’être proche] sans être brusque, un art dans lequel les Nord-Américains excellent. En Amérique du Nord, nous sommes meilleurs sur la partie commerciale. Les Québécois peuvent vendre sur le marché américain, dont ils partagent les mêmes codes.

Les cultures françaises et québécoises sont à mon sens complémentaires et des collaborations entre nos entreprises ont vraiment du sens. En outre, la nouvelle entente de libre-échange entre le Canada et l’Europe favorise ces échanges. Le Québec peut être une véritable porte d’entrée vers le marché américain pour les industries françaises qui ont des difficultés à s’y implanter à cause de leur culture commerciale trop différente. Les Français maîtrisent leurs produits, leurs offres, mais pas le marché américain. De plus, le taux de change est actuellement favorable à l’acquisition, pas à l’exportation, c’est le moment idéal pour que les entreprises françaises s’installent sur place.

Au niveau du management, ce sont également deux mondes opposés?

Oui, notamment au niveau hiérarchique, en particulier en ce qui concerne la posture du patron et les attentes des salariés en face. En France, le manager est un expert technique qui connaît son métier, sait décider et avoir de la prestance. En Amérique du Nord, il faut amener son équipe à prendre ses responsabilités. Le manager est un chef d’orchestre qui ne doit pas se positionner comme expert, au risque de démotiver ses équipes. En France, si le manager ne sait pas décider dans un domaine d’expertise, il n’aura pas la crédibilité. Un dirigeant nord-américain est considéré comme mou en France et un dirigeant français comme autoritaire en Amérique du Nord.

Et la perception du travail?

Au Québec, le monde professionnel s’appuie sur le compromis plaisir-travail; aux États-Unis, c’est davantage l’idée de s’accomplir par le travail; en France, il est souvent synonyme d’obligation. L’approche est totalement différente. Au Québec, il faut avoir du plaisir au travail, mais rester tard est un signe de manque d’efficacité et d’organisation. La reconnaissance du statut social aux États-Unis se base en grande partie sur la réussite professionnelle et le salaire… alors qu’en France, c’est très mal vu d’afficher ce que l’on gagne.

Sur quels marchés les industries québécoises sont-elles présentes?

Montréal est le troisième grand centre du monde après Seattle et Toulouse pour l’industrie aéronautique. Beaucoup de grandes entreprises françaises sont installées sur place. Il y a également le secteur du transport terrestre, de type autobus, et des entreprises de l’industrie pharmaceutique. L’industrie du numérique et des jeux vidéo est également très présente, il y a de nombreuses universités et centres de recherche et les compétences reconnues mondialement. Le tissu industriel est composé de nombreuses PME.


Propos recueillis par Sandra Molloy


 

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