Désindustrialisation : les services sur la première marche

Désindustrialisation : les services sur  la première marche

La désindustrialisation touche toutes les économies développées depuis plusieurs décennies, avec plus ou moins de force suivant les pays. La France n’échappe pas à cette tendance dans une société qualifiée de post-industrielle.

Les causes sont multiples et ne signifient pas forcément que l’outil industriel est détruit. Le secteur secondaire a subi une mutation dans la structure même de ses profils de poste, avec l’externalisation de certaines prestations et, surtout, un changement de mode de consommation du client final qui investit davantage dans les services que dans les produits manufacturés.

Qu’est-ce que la désindustrialisation ? Ce terme laisse supposer une perte, voire une destruction de l’outil industriel. Selon la Banque de France, qui a publié une étude de ce phénomène dans un billet intitulé Les causes de la désindustrialisation en France sur son blog “Blocnotes éco” en novembre 2017, la désindustrialisation correspond à la diminution de la part de la valeur ajoutée du secteur manufacturier dans l’économie globale de l’Hexagone. En clair, la part de l’industrie dans le PIB est ainsi passée de 19 % en 1975 à 10 % en 2015, selon l’institution. Il faut mettre ces chiffres en parallèle avec le nombre d’entreprises industrielles qui est également en baisse : de 315 000 en 2000 à 235 000 en 2016, d’après l’Insee. Et la réduction des effectifs du secteur secondaire.

« Entre 1980 et 2016, 2,6 millions d’emplois industriels ont été détruits en France, passant de 5,3 à 2,7 millions de salariés, soit 70 000 pertes par an, soit 48 % des effectifs », décrit Dalila Messaoudi, maître de conférences en géographie à l’Université de Versailles Saint- Quentin-en-Yvelines, spécialiste de la délocalisation des entreprises, qui estime que plusieurs facteurs peuvent l’expliquer, comme les évolutions technologiques et les gains de productivité. Elle se base sur une étude de la Direction générale du trésor et de la politique économique (DGTPE) qui estime que la hausse de la productivité aurait provoqué la suppression de 30 % des emplois industriels de l’Hexagone entre 1980 et 2007.

Avec François Bost, professeur des Universités à Reims Champagnes-Ardennes, ils ont publié en 2017 une approche comparative intitulée La désindustrialisation : quelles réalités dans le cas français ? qui s’appuie sur la chute du secteur automobile français, un des piliers de l’industrie hexagonale, pour souligner cette inquiétante tendance. Les deux universitaires relèvent que 100 000 emplois ont été détruits dans ce secteur entre 2000 et 2014.

Vase communicants

Certains postes ont ainsi été externalisés, comme l’entretien des locaux, la R&D ou le marketing, transférant ces emplois du secteur secondaire vers le tertiaire. Une mutation à laquelle s’ajoute la hausse du travail intérimaire qui dépend de sociétés de services et n’est pas comptabilisé dans l’emploi industriel. La spécialisation dans des produits de moyen de gamme, le nombre important de TPE et petites PME dans le tissu industriel français qui compte finalement assez peu d’entreprises de taille intermédiaire (ETI) présentes sur la scène internationale, le manque d’investissement en R&D et de compétitivité expliquent également la perte de vitesse de l’industrie nationale. Sans oublier la globalisation et la concurrence de pays émergents sur des segments identiques avec des produits d’entrée de gamme beaucoup moins chers, et les délocalisations qui ont contribué à appauvrir le tissu industriel français.

“ENTRE 1980 ET 2014, PLUS DE 10 MILLIONS D’EMPLOIS LIÉS AUX SERVICES MARCHANDS ONT ÉTÉ CRÉÉS EN FRANCE.”

Dalila Messaoudi

Croissance des services

Les ménages consomment donc de moins en moins de produits manufacturés au profit des services, ce qui réduit mécaniquement la production. Cette mutation de la consommation favorise la désindustrialisation à hauteur de 40 %, selon les estimations de la Banque de France. « Entre 1980 et 2014, plus de 10 millions d’emplois liés aux services marchands ont été créés en France. Ceux-ci sont passés de 8 à 18,7 millions de salariés, soit une augmentation de 295 000 postes par an et une croissance de 133 % des effectifs », souligne pour sa part Dalila Messaoudi.

Autre donnée intéressante, celle des investissements hors construction dont la part manufacturière est passée de plus de 60 % en 1975 à moins de 40 % en 2015. Des données qui illustrent la dématérialisation des investissements en quarante ans, de plus en plus orientés vers des achats de logiciels et de services. Par ailleurs, la baisse du prix relatif des biens industriels va de pair avec le progrès technique qui a fait des bonds extraordinaires. Un phénomène particulièrement visible dans le secteur informatique où les appareils sont de plus en plus performants, tout en étant de plus en plus abordables financièrement parlant.

Pour autant, l’innovation reste un moteur de développement de l’économie, car elle permet aux entreprises de rester compétitives et d’augmenter leurs gains de productivité en vendant moins en termes de volume, mais plus cher. Quant au commerce extérieur, les experts de la Banque de France estiment que son influence est minime dans la désindustrialisation. Le déficit de la balance commerciale conjugué à l’effet de spécialisation, c’est-à-dire le fait de concentrer sa capacité de production dans un domaine particulier, cause 13 % du recul de la part de l’industrie dans le PIB.

Les ménages français consommaient plus de 50 % de biens manufacturés en 1975, contre moins de 40 % en 2015.

À noter que l’industrie concentrait environ la moitié de la balance commerciale en 2015. La désindustrialisation pure et dure, c’est-à-dire celle qui correspond à la destruction de l’outil industriel, est stimulée par les faillites d’entreprises et les délocalisations massives vers l’Asie et les Pays d’Europe de l’Est. Rares sont les bassins non concernés par la désindustrialisation. Dans leur article, Dalila Messaoudi et François Bost évaluent à 83 % les zones concernées par les pertes nettes d’emploi entre 1998 et 2014.

Néanmoins, les vieilles régions industrielles spécialisées dans les activités textiles et sidérurgiques en particulier ont davantage souffert de cet affaiblissement, avec des fermetures d’usines massives dans les années 1980 et 1990, que d’autres territoires de l’Hexagone moins centrés sur une mono-industrie. Dès les années 1990, de nombreuses mesures politiques ont tenté de sauver les meubles, mais la crise économique de 2008 a contribué à doper l’affaiblissement industriel en France, à quelques rares exceptions près. Depuis un ou deux ans, les chefs d’entreprise sont plus optimistes, mais restent prudents… et personne n’est prêt à affirmer que la réindustrialisation de la France est en marche.

L’industrie savoyarde se réinvente pour durer

Certes moins industrialisée que sa voisine hautsavoyarde, où le secteur manufacturier représente environ 15 % du PIB du département, la Savoie affiche un véritable dynamisme industriel. « Beaucoup d’usines centenaires ont passé la crise, en se réinventant », décrit Jean-Patrick Bailhache, secrétaire général de l’Union des industries et des métiers de la métallurgie de Savoie (UIMM 73). Des entreprises historiques qui ont dopé l’activité de sous-traitance. « Ce qui nous sauve en Savoie, c’est le caractère très capitalistique de nos industries qui ne sont pas faciles à délocaliser », observe-t-il. Il estime également que la diversification des secteurs représentés contribue à protéger l’économie locale.

Quant au recul des effectifs, « l’hémorragie a été stoppée en 2018 et l’emploi aurait tendance à augmenter ». Des territoires qui, il y a encore quinze ans, étaient considérés comme sinistrés, tels que la Maurienne, affichent un taux de chômage inférieur à 7 %, « plus bas qu’à Albertville ou Chambéry », précise-t-il. Spécialisée dans la production d’aluminium en fil et en lingots, Trimet France (photo) est emblématique de cette dynamique retrouvée avec la renaissance d’une entreprise que tout le monde pensait condamnée voilà quelques années. En cinq ans, l’usine de Saint-Jeande- Maurienne baptisée “Alais, Froges et Camargue” à sa création en 1907, a effectué une formidable remontée suite à la reprise fin 2013 par le groupe allemand Trimet.

En 2012, la société canadienne Rio Tinto, propriétaire de l’usine de Maurienne dont le contrat d’énergie conclu en 1984 avec EDF expirait en 2014, propose deux options : la reprise par un autre groupe ou la fermeture. Un coup dur pour le site centenaire qui totalisait 450 salariés et dont la consommation d’électricité représente près du tiers de ses coûts de production. « C’est pour nous une véritable matière première, précise le directeur général Loïc Maenner. Nous avons besoin de signer des contrats à long terme pour avoir de la visibilité et investir. »

L’Union européenne valide le nouveau contrat dans la foulée pour une durée de dix ans à condition que EDF intègre le capital de Trimet France à hauteur de 35 %, le reste étant détenu par le groupe allemand. La reprise de Trimet signe un nouveau départ pour le site de Saint-Jean qui, cinq ans après, totalise un effectif de 600 collaborateurs, soit 150 de plus, et 330 millions d’euros de chiffre d’affaires au 30 juin 2018. La production a crû de 40 % pour atteindre un volume de 150 000 tonnes d’aluminium par an sur la base de 400 000 tonnes de matières premières consommées chaque année. Outre ses compétences techniques qui n’ont pas échappé au groupe Trimet, le site savoyard dispose d’un atout de taille face à ses concurrents : une grande proximité avec ses clients.

« 80 % d’entre eux sont à moins de deux jours en camion », détaille le directeur général. Le groupe allemand a investi 180 millions d’euros depuis 2013 pour ramener l’usine à sa pleine capacité, diversifier l’activité pour conquérir de nouveaux marchés comme l’automobile et recruter du personnel. « Nous avons frôlé la catastrophe », observe le directeur général qui reste vigilant : « Nous sommes à mi-parcours de notre contrat d’électricité ». Loïc Maenner tient à rester vigilant pour l’avenir : « Ce n’est jamais gagné ». Dans cinq ans, Trimet France devra conclure un nouvel accord énergétique avec EDF. « Il faut une volonté politique en France et en Europe pour maintenir l’activité industrielle. Mais nous savons nous mobiliser en Savoie quand une industrie est viable pour attirer des repreneurs, apprécie Loïc Maenner. Il y a de très belles entreprises en Maurienne. »


Dossier réalisé par Sandra Molloy

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