À un mois tout juste du premier tour de l’élection présidentielle, l’épais brouillard qui obscurcissait l’horizon électoral depuis des mois est bien loin de se dissiper. Au contraire.

Ce que l’on nomme à tort “l’affaire Fillon” empoisonne tout : le candidat lui-même, mais surtout son camp, la campagne, le débat d’idées qui devrait s’ensuivre et tout simplement l’avenir même d’un pays à la croisée des chemins d’un monde de plus en plus dangereux et incertain. Certes, le candidat Fillon aurait dû passer la main, il y a deux mois lorsque l’affaire est sortie, il s’est drapé dans le bon droit de l’innocence légale proclamée sans s’apercevoir que les dégâts les plus conséquents se cachaient dans une réprobation morale dévastatrice.
Aujourd’hui, le mal est fait et pourtant chacun entrevoit avec l’affaire Le Roux et bien d’autres, latentes, qui mijotent à feu doux dans les arrières cuisines médiatiques, qu’il s’agit beaucoup plus d’une affaire de pratiques douteuses d’une grande partie de la caste parlementaire et de moeurs bizarres remontant à la nuit des temps politiques. Hier, largement pratiquées sans honte, ni remords, aujourd’hui scandaleuses et désignées à la vindicte publique.
Dans le jeu politique détestable des chausse-trappes électorales, la foudre expiatoire est tombée sur ce que l’on voudrait désigner comme “la” brebis galeuse du troupeau alors qu’avec Le Roux et bien d’autres, c’est une grande partie du troupeau qui est contaminée. La démocratie ne se dédouane pas en jetant l’opprobre sur tel ou tel camp ou candidat en espérant que la brebis galeuse se transforme miraculeusement en bouc émissaire pour solder tous les comptes du troupeau aux yeux des électeurs, surtout si la manoeuvre a pour but à peine voilé de spolier l’expression électorale d’une bonne partie du pays. Il peut en découler des frustrations incontrôlables, des dérives et des réactions en chaîne autrement plus préjudiciables au pays que le coût du bien-fondé d’un(e) obscur(e) attaché(e) parlementaire dans une petite ville de province. On se trouve en présence d’un effet papillon que rien ne semble devoir arrêter, sinon une catastrophe annoncée.
À chaque fois que l’on espère que la boue du cloaque finira bien par sécher et que l’on pourra enfin parler de choses sérieuses, on balance un seau d’eau pour que le terrain redevienne bien glissant. Que ce soient des fuites bien dosées du secret des prétoires ou les très risibles déclarations de biens des candidats. Aussi, pour recentrer la campagne sur les sujets de fond qui visiblement ne présentent aucun intérêt, je reviens sur ma contribution pour une réforme de l’ISF (lire n° du 1er de l’an). Reposons la problématique, initialement dénommée : “Impôts sur les grandes fortunes”, devenu l’ISF qui touche bon an, mal an, 350 000 contribuables et rapporte facialement au fisc entre 5 et 6 milliards d’euros par exercice. L’ISF s’avère d’autant plus populaire, ce qui est rare pour un impôt, que la quasi-totalité des Français ne le paye pas, car non assujettie.
« ON SE TROUVE EN PRÉSENCE D’UN EFFET PAPILLON QUE RIEN NE SEMBLE DEVOIR ARRÊTER, SINON UNE CATASTROPHE ANNONCÉE. »
Dans notre ADN social, comprenant toujours un vieux fonds de lutte des classes et d’ostracisme envers les “riches”, on applaudit à cet aspect punitif et égalitariste. Sauf que dans les faits, cette taxation se révèle surtout contre productive : elle stigmatise les uns sans enrichir les autres puisqu’au final l’ISF contribue efficacement à faire fuir l’argent vers d’autres cieux plus cléments. Globalement pour la collectivité, c’est non seulement le manque à gagner de l’impôt qui disparaît, mais aussi la base de l’assiette sur laquelle l’ISF est assis. C’est ce que l’on peut appeler un système “perdant/perdant”. Alors faut-il le supprimer ? François Fillon le préconise, Emmanuel Macron aussi, avant de revenir dessus pour le transformer en une énième taxe immobilière au risque de déstabiliser le secteur. Sa suppression totale n’est sans doute pas souhaitable, il y a, à l’évidence, mieux à faire dans le contexte actuel.
Pour des raisons plus idéologiques que pratiques, l’opinion publique est massivement contre cette abolition. Selon les études, entre les deux tiers et les trois quarts de nos concitoyens verraient la mesure d’un très mauvais oeil. Alors, si au lieu de diviser les catégories sociales, on cherchait plutôt à les épauler les unes les autres. Par ailleurs, on peut faire deux constats collatéraux : 1. On a un souci de financement et de développement du tissu de TPE et PME de notre économie, terreau d’emploi et gage d’avenir. 2 Le monde associatif, dans toutes ces composantes (sociale, culturelle, sportives, humanitaires…), souffre devant la raréfaction de la subvention publique, notamment celles des collectivités locales, elles-mêmes atteintes par ailleurs, et c’est tout le lien social qui se délite avant de se déchirer. Ce qui n’est vraiment pas le moment.
Devant ce constat, je préconise une transformation de l’ISF en une contribution en deux parts égales, certes obligatoires, mais à affectation libre. Chaque contribuable assujetti à l’ISF devra écher le produit de son impôt à 50 % vers le capital des petites et moyennes entreprises (ce qui est un peu et partiellement le cas aujourd’hui). Restant propriétaire de ces actions souscrites, cela revient à diminuer l’impôt par deux pour le contribuable. Les autres 50 % devant s’impliquer dans le tissu associatif, sans retour cette fois, mais au choix du contribuable. Dans les deux cas, on réconcilie le pays avec ses “riches”. Mieux, au lieu de les inciter à fuir, on va rechercher leur implication, en espèces sonnantes et trébuchantes, mais aussi en attention personnelle pour les entreprises comme pour les associations. Le système devient dès lors “gagnant/gagnant” pour les deux parties.
Pour 5 ou 6 milliards et sans que la mécanique administrative et étatique ne s’en mêle, on peut transformer les rapports entre les couches sociales de ce pays. On peut insuffler un grand courant d’air frais et une synergie entre les tissus économiques et associatifs de notre société qui en a bien besoin, socialement comme financièrement. Ne vaudrait-il pas mieux débattre d’une telle idée plutôt que de déblatérer en boucle sur le paquet cadeau de deux costards déjà élimés dans les cohues électorales ?
Alain Veyret
Directeur de la publication
a.veyret@ecosavoie.fr












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