L’édito d’Alain Veyret : « À contre-courant »

par | 2 juin 2017 à 9H38

S’il est un point sur lequel l’ensemble des observateurs s’accordent à l’issue de la vague électorale que nous venons de vivre depuis plus d’un an, et pas seulement en France, c’est bien l’émergence dichotomique de deux électorats très typés, voire antagonistes, ne se retrouvant plus dans le “vivre ensemble”.

Que ce soit en Angleterre avec le Brexit, aux États-Unis avec le phénomène Trump, en Italie avec le mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo, désormais au centre incontournable de la vie politique, que ce soit en Espagne avec l’explosion de la gauche socialiste classique ou en France avec un dégagisme qui n’épargne rien.

Pourtant, un dénominateur commun s’impose : les repères habituels explosent. Les “systèmes” volent en éclat sans que l’on sache très bien ce que l’on met derrière le terme. Les colères latentes, aussi rentrées qu’inconscientes, remontent à la surface comme des bulles de méthane, provoquant des remous à peine formulés, mais négatifs. Contre l’étranger, mais aussi contre le voisin, contre tout ce qui n’est plus comme avant, contre le numérique qui fait perdre pied avec le monde immuable d’hier, contre les produits qu’on ne reconnaît plus, contre la mondialisation qui fait gagner les perdants et ruine les gagnants, contre des relations humaines inhumaines et sans contacts, contre des relations commerciales sans commerce, contre des boulots sans emploi, des revenus sans salaires et sans statuts, et, surtout, contre des regards sans reconnaissance.

Tous ces ressentiments qui se recoupent, se croisent, qui s’opposent même parfois sans logique, finissent par s’additionner dans un rejet global de tout ce à quoi il faudrait s’adapter. On ne cherche même plus à comprendre, à faire face, à évoluer, à se former. On refuse le système et les gardiens censés en profiter : les élites. Ainsi, sous nos yeux, en France et ailleurs, on voit s’éloigner deux mondes qui n’en faisaient qu’un. Ceux qui marchent – et l’allusion au mouvement éponyme du tout neuf président n’est pas fortuite – et ceux qui sont arrêtés, ou plus exactement ceux qui croyaient marcher et avancer et qui s’aperçoivent que, non seulement, ils n’avancent plus, mais qu’ils reculent et leurs enfants avec.

Alors partout – en Angleterre, aux États-Unis, en Europe –, ils ne votent plus avec leurs têtes, ni même avec leurs coeurs, mais avec leurs tripes et leurs poings. « Pas nouveau ! » dira-t-on, il y a bien longtemps que Marx et ses descendants avaient théorisé la lutte des classes et que des régimes avaient exploité le filon avec le succès que l’on sait. Mais hier, on était face à des catégories qui aspiraient à “monter” ; aujourd’hui, on est face à d’autres, notamment les classes dites “moyennes” qui ne veulent pas “descendre”. Situation à peu près inédite, que l’on n’a guère connue que pendant l’entre-deux-guerres en Allemagne avec l’issue dramatique que l’on connaît.

“ON NE CHERCHE MÊME PLUS À COMPRENDRE, À FAIRE FACE, À ÉVOLUER, À SE FORMER. ON REFUSE LE SYSTÈME ET LES GARDIENS CENSÉS EN PROFITER : LES ÉLITES.”

Et lorsque l’expression électorale de ces déclassements recoupe la géographie, la pyramide des âges ou le niveau de formation, on est bien en présence de deux France qui s’écartent l’une de l’autre en ne se comprenant plus, voire en ne se supportant plus. La première, plus jeune, plus active, plus diplômée, mieux rémunérée, plus citadine, plus ouverte et plus mobile se trouve globalement irriguée par les effets de la croissance et du modernisme. Elle vit avec son temps et se projette sur l’avenir. La seconde, à l’inverse, est plus âgée et moins active, peu formée, rurale ou périurbaine, aux emplois précaires, en difficulté structurelle, peu ou mal payée et très sédentaire. Cette France-là se sent dépassée, abandonnée, voire condamnée. Elle est la proie, la cause et le bonheur des populismes qu’ils soient de gauche comme de droite.

Melenchon-Le Pen, même combat. Les deux se haïssent et se déchirent précisément parce qu’ils ont les mêmes cibles, se nourrissent du même problème, et affichent les mêmes solutions illusoires et absurdes. Quoi faire ? Certainement pas attendre que la température soit telle que la marmite explose, ni qu’à chaque élection la panique gagne le pays, et même au-delà, dans la crainte que le plafond de verre qui sert de barrage se pulvérise en formant une majorité comme aux États-Unis. La France a bien des rigidités arthritiques et il faudra une sacrée cohorte de masseurs, kinésithérapeutes et autres ostéopathes pour débloquer les scléroses syndicales et autres conservatismes qui font qu’il y a de moins en moins de passages entre ces deux France.

Au-delà des paroles consensuelles que chacun se plaît à entendre, au-delà de la fascination découlant de la parfaite gestuelle présidentielle, on attend les actes forts qui feront craquer les articulations engourdies. Sur le terrain, il semble plutôt que l’on aille à contre-courant du souhaitable avec l’application de la loi NOTRe. De longue date, il est de bon ton de vilipender le millefeuille administratif territorial. Certes, il n’était pas parfait, doublons et recoupements le rendaient largement optimisable, mais c’était aussi ce millefeuille qui assurait une certaine péréquation tant financière qu’opérationnelle entre les territoires ; aujourd’hui, la densité de ce lien est clairement remise en cause.

Si l’on a renoncé à mettre les départements au peloton d’exécution, on les étrangle à petit feu au profit des intercos, des métropoles et des régions. La réalité des services s’éloigne des territoires réputés fragiles, au profit de centres urbains monopolisant services, infrastructures et niveau de vie. Ce phénomène ne fait qu’accroître le sentiment d’abandon, de désertification et de déclassement de la seconde France contre lequel on voudrait lutter, on est en train de jeter le bébé de la complémentarité territoriale avec l’eau du bain de la réforme. Aussi, sur le terrain et dans les urnes, le fossé entre les deux France se creuse de plus en plus profond.

Alain Veyret
Directeur de la publication
a.veyret@ecosavoie.fr

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