On dit que les phénomènes économiques, les innovations technologiques, les modes de vie ou les modes tout court mettent dix ans à traverser l’Atlantique d’ouest en est.


Pas sur les plages de Normandie qui virent débarquer les GI, mais dans les médias nationaux et plus particulièrement sur les petits écrans de télévision. Le délai de traversée peut varier, mais la démonstration a été maintes et maintes fois faite que c’est le Nouveau monde qui influence le Vieux continent et pas l’inverse.
Voilà donc que la France, contrairement aux pratiques et à l’esprit de plus d’un demi-siècle de Ve République, s’est entichée du système des primaires américaines. Cela a commencé en 2006, mais surtout en 2011 avec la désignation d’un candidat par le “peuple de gauche”, mais alors que la logique d’un tel système voudrait que le meilleur, le plus apte, le plus charismatique l’emporte, c’est le plus “normal” qui émergea, “monsieur 3 %” disait-on à l’époque, cinq ans après, le champion adoubé n’a guère fait fructifier son capital.
Cela continue depuis dix-huit mois avec la couverture médiatique en France de l’interminable campagne américaine entre Républicains et Démocrates pour remplacer Barack Obama, en fin de son double mandat.
Drôle de modèle que les Français ébahis, ont eu tout loisir d’observer et de décortiquer. Dans chaque camp une avalanche de surenchères, aussi utopiques que démagogiques, une multitude de coups bas et de poubelles renversées, une débauche d’argent pour financer des spots d’insultes.
Rebelote depuis les Conventions respectives des uns et des autres cet été et, là encore, la France, qui pensait découvrir une nouvelle fois l’Amérique et pouvoir importer des pratiques rafraîchissantes pour ses propres institutions, a découvert un ring de boxe où tous les coups semblent permis, où de chaque épreuve sortent des visages tuméfiés, où les idées et les programmes se perdent en route, et où seuls surnagent des anathèmes indélébiles proférés en boucle.
« UNE SEULE VÉRITÉ VRAIE DANS CE LIVRE, SA COUVERTURE : UN PRÉSIDENT NE DEVRAIT PAS DIRE ÇA…«
Dans moins d’un mois, il ressortira sans doute de cette bataille dans la boue, une victoire par KO technique, d’une Hillary Clinton amochée, affaiblie et privée d’une aura qui lui prédisait pourtant un parcours triomphal sur pétales de rose ! Quant à son concurrent, les Français ont découvert que la machine des primaires avait porté sur le devant de la scène un personnage rustre, brutal, inculte, démagogue et grossier, plus incroyable encore, ils ont découvert qu’une large partie de l’Amérique profonde, se reconnaissait en lui au point d’en perdre la tête, le cœur et la raison !
Pire encore, le focus médiatique de ce côté-ci de l’Atlantique a permis aux Français et à l’Europe de constater l’incroyable “ignardise” de l’Amérique, et pas seulement de celle que l’on dit « profonde », sur le reste du monde.
On le pressentait, on le savait, mais jamais on n’en avait eu une telle démonstration en direct. Situer une autre capitale que Washington sur une carte relève d’un exploit télévisuel, égrener quelques noms de dirigeants étrangers s’avère une impossibilité rédhibitoire. Quand on aspire à assurer un leadership mondial, c’est plus qu’inquiétant !
Voilà le magnifique modèle que la gauche et la droite française s’apprêtent à imiter ! Aucun des problèmes cruciaux de notre pays n’est réglé et pourtant notre Président passe le plus clair de son temps en préparation de la primaire de gauche. De tribunes en inaugurations. De déclarations d’autosatisfaction en bavardages intimistes réglant ses comptes avec les footballeurs, ce qui n’est pas grave, avec ses ex, ce qui ne nous regarde pas, avec les Verts où les frondeurs, normal, ils lui ont assez mis de peaux de banane sous les pieds, mais cocasses quand on veut les rassembler sous sa bannière, ou encore avec les magistrats et «leurs lâchetés, qui se planquent et jouent les vertueux». Attaque de la République d’une gravité sans égal dans la bouche de celui censé l’incarner en la présidant. Une seule vérité vraie dans ce livre, sa couverture : Un Président ne devrait pas dire ça…
À droite, le spectacle de la course à l’échalote n’est guère moins pitoyable rappelant les tirages de couettes dans un bac à sable de maternelle « c’est pas moi, c’est lui qui a commencé ». Après la chasse aux Pokémons-parrains, les concurrents se retrouvent à pas moins de sept sur la ligne de départ officielle, sans compter les officieux qui veulent jouer en solo “quoi qu’il arrive” !
Comme 100 millions d’Américains se sont retrouvés devant leur écran pour compter les coups, à quelques heures du débat télévisé de la primaire de la droite, on n’attend pas moins de 5 millions de téléspectateurs.
Sans doute, peut-on s’attendre à moins de noms d’oiseaux et d’invectives sur le plateau de TF1. Pour autant, aura-t-on un véritable débat d’idées motivant les électeurs de la droite et du centre ? Rien n’est moins sûr. Avec une minute chacun pour répondre à chaque question, on risque plus sûrement d’assister à sept monologues appris par cœur, bien loin d’une authenticité spontanée. On sera plus sur le registre du slogan racoleur ou du tweet ravageur, bien loin de la complexité et de la profondeur des problèmes en suspens depuis des décennies.
Mais résoudre le chômage ou la refonte de la fiscalité en 140 signes, c’est peut- être cela s’adresser à la génération 2.0. Le choc de simplification, voire de simplisme. Et c’est sans doute pour cela que je suis un adepte de l’édito beaucoup plus que du tweet !
Alain Veyret
Directeur de la publication
a.veyret@ecosavoie.fr







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