L’édito d’Alain Veyret : « Une belle occasion ratée »

par | 28 novembre 2016

Quand l’actualité va trop vite, il y a quelques difficultés à la suivre, surtout pour le chroniqueur hebdomadaire que je suis. En effet, au moment où j’écris ces lignes, et plus encore au moment où le lecteur les lira, les faits auront trouvé un épilogue définitif, alors qu’aujourd’hui (jeudi 24 novembre), il n’est qu’hypothétique, aléatoire et incertain.


editorial


alain-veyret

 

Dois-je conjuguer au passé, commenter au présent ou me risquer au futur ? Vaste débat métaphysique que je n’ouvrirai que pour, aussitôt, le refermer d’une pirouette en prenant les trois options à la fois.

 

Au passé : dimanche 20 novembre au soir, coup de tonnerre dans le landerneau politico-médiatique français, rien ne correspond aux prévisions. Au futur : dimanche 27 novembre au soir, l’Élysée connaîtra fort probablement (mais pas certainement) le nom de son prochain locataire. Au présent : au milieu de cette folle semaine, la droite a droit à ce qu’elle pouvait craindre avec le système des primaires : un combat fratricide !

 

Premier enseignement, dans le décryptage du présent et l’éclairage du futur, certains ont gagné, ces derniers temps, le droit de se taire ! En matière électorale, à la recherche des intentions de vote, les sondeurs se retrouvent systématiquement à côté de la plaque. Des deux côtés du Channel, les opinions publiques se sont réveillées stupéfaites du vote pro-Brexit que, la veille, personne ou presque n’avait vu venir, rebelote avec l’élection surprise du très fantasque Donald Trump. Dans les deux cas, le coup de théâtre restait toutefois dans l’épaisseur du trait.

 

Avec le résultat des primaires de la droite et du centre, on est dans le fourvoiement total ! Songez qu’il y a un mois, le score de François Fillon le situait derrière Bruno Le Maire, avec un pourcentage à un chiffre. Au final, le premier dépasse les 44 % et le deuxième se vautre à moins de 2,5 % ! Quant au grandissime favori, intouchable dans tous les cas de figure pour la quasi-totalité des commentateurs, il n’arrive en tête qu’à Bordeaux et sa périphérie. À ce stade, ce n’est plus de la bévue, mais de l’aveuglement, et les commanditaires se trouvent en droit de réclamer aux instituts de sondage plus qu’un geste commercial : des indemnités en dommages et intérêts pour préjudice moral ne seraient pas inconcevables !

 

« TOURNER LE DOS À AU MOINS 35 ANS DE PRATIQUES POLITIQUES QUI ONT PLOMBÉ LA FRANCE ET FAIT DÉVISSER LE PAYS DANS LA HIÉRARCHIE MONDIALE. »

 

Le second enseignement de dimanche dernier, c’est, à l’évidence, la forte mobilisation qui a vu plus de quatre millions d’électeurs se prêter à une consultation inédite au sein de la droite française. Les observateurs s’étaient servis de la référence des primaires de gauche de 2011 qui avaient déplacé 2,6 millions d’électeurs au 1er tour (2,8 millions au second). Pour la droite, les augures “pessimistes” tablaient sur un noyau dur autour de 2 millions d’électeurs “engagés”, les “optimistes” auguraient d’un succès autour de trois millions de participants, élargissant le premier cercle aux sympathisants. En fait, on le sait, c’est plus de 4,2 millions qui se déplacèrent, ce qui n’en rend que plus forts les enseignements politiques à en tirer.

 

Et effectivement, avec de tels écarts dans les scores et un tel décalage avec la prévision généralement admise de voir les trois favoris dans un mouchoir de poche autour de 30 % de voix chacun, le résultat prend une signification bien au-delà. Avec un François Fillon écrasant outrageusement la concurrence, mettant 16 points dans la vue au favori, et faisant plus que doubler le pécule de son ancien patron, on a une signification politique on ne peut plus claire. Le “peuple de droite”, sa majorité silencieuse, ne veut plus de compromissions, de consensus mou, de cohabitation plus ou moins formelle, d’immobilisme un peu lâche, de rafistolage et de bricolage à la petite semaine. Le message se veut même impératif : tourner le dos à au moins 35 ans de pratiques politiques qui ont plombé la France et fait dévisser le pays dans la hiérarchie mondiale, entraînant le chômage que l’on connaît et le sentiment de déclassement de pans entiers de notre société.

 

Le message est si clair, balayant violemment toutes les prévisions, que dimanche soir, je me suis pris à rêver que l’ensemble des candidats de la même famille se rallieraient d’un même élan derrière celui qui l’avait impulsé. Quelle gueule cela pourrait avoir de rallier dans l’heure un même panache ! Quel essor pourrait être donné à son camp ! Quelle impulsion pour porter ses idées devant l’opinion nationale ! Quelle rampe de lancement directe pour la campagne présidentielle ! Quel contraste avec la désunion des gauches “irréconciliables”, avec la voix présidentielle inaudible, avec les candidatures qui fusent dans tous les coins !

 

Très vite, Nicolas Sarkozy, pourtant sèchement battu, apporta avec dignité et élégance son soutien à son ancien Premier ministre ; Bruno Le Maire l’avait déjà fait quelques minutes auparavant. Avec la même altitude, on aurait pu espérer un Alain Juppé, trop distancé, bouclant la boucle et apportant lui aussi, avec altruisme, abnégation et courage, son soutien au nouveau leader, unifiant d’un seul coup sa famille et plaçant d’entrée la barre électorale très haut.

 

On le sait depuis, ce choix-là n’a pas été fait, “le combat continue” paraît-il. Beaucoup à droite le regrettent, d’autant que cet ultime combat risque de se révéler bien inutile pour le plus grand profit de la gauche, le ton se durcissant et les coups s’alourdissant, les plaies n’en seront que plus longues à cicatriser. Et que ce soit pour une simple cantonale ou pour une présidentielle, on a rarement vu un candidat doubler ses voix entre les deux tours, alors même que l’essentiel des désistements va vers son concurrent ou adversaire (c’est selon). Et c’est bien cela la question. En attendant, une belle occasion de ratée.

 

Alain Veyret
Directeur de la publication
a.veyret@ecosavoie.fr

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