Ce territoire particulier souffre aujourd’hui d’être mis à l’écart malgré l’excellence reconnue de son tissu industriel.
Ce n’est pas le bout du monde, mais c’est en tout cas le bout de notre département. Le territoire de Bugey Sud a le regard tourné vers sa ville chef-lieu, le lointain centre de décision de Bourg, mais aussi, nécessairement, vers l’Isère, la Savoie et la Haute-Savoie, départements frontaliers. Est-ce cet éloignement géographique de l’épicentre décisionnaire du département qui fonde aujourd’hui le sentiment d’être le grand oublié de l’Ain ? Le constat doux-amer est pourtant présent et largement partagé, par les habitants, les élus, les entreprises de Bugey Sud. Ce sentiment d’être presque apatride et éloigné de tout, se trouve renforcé par un enclavement contraignant, qui ferme certaines perspectives. Ainsi, la question des infrastructures routières, ferroviaires, ou du numérique et de la téléphonie deviennent prégnantes. La chambre de commerce et d’industrie de l’Ain s’en émeut – une nouvelle fois – et a décidé d’interpeller les élus sur cette délicate question, via une motion rendue publique lors de son assemblée générale, le 3 avril dernier. Celle-ci, destinée au préfet, aux députés et sénateurs, au conseil départemental, vise à alerter sur une situation qui paraît impensable au sein d’un territoire aussi dynamique. « Et nous en attendons un retour », souffle-t-on à la CCI. Pas de vœux pieux, donc. Mais bel et bien une volonté d’équité et d’équilibre entre tous les visages de l’Ain.
Infrastructures… variées
La CCI, par la voix de son président, Jean-Marc Bailly, pointe trois grandes difficultés majeures. René Vuillerod, président de la communauté de communes de Bugey Sud et Pierre Roux, président de la commission économique, partagent ce constat. Les infrastructures routières, d’abord. « La liaison Belley-Aoste qui supporte un trafic de près de 10 000 véhicules par jour comporte des obstacles pénalisant l’accès des poids-lourds à l’autoroute A43, note la CCI. Or, l’accès au bassin est déjà limité par l’interdiction de circulation des poids-lourds de plus de 7,5 tonnes sous le tunnel du Chat, et de plus de 19 tonnes sur la RD 1504, dans la traversée de Saint-Rambert-en-Bugey. » « Lorsque l’on regarde les infrastructures au nord du département, à Oyonnax ou en direction de Lyon et Genève, nous nous rendons bien compte que pour nous, tout reste à faire, remarque, amère, la communauté de communes. Pourtant, nous sommes bien placés géographiquement, plaide-t-elle. Nous sommes au carrefour de Lyon, Genève, Grenoble, Annecy, Aix, Bourgoin, Chambéry et bien sûr, Bourg-en-Bresse. Mais pour venir dans le Bugey, c’est compliqué. » Oui. Si la rénovation de la gare de Culoz sera prochainement lancée, il est à noter que pour l’heure, elle n’accueille pas d’arrêt de TGV permettant une desserte correcte. Pour rappel, Ciat, à Culoz, compte parmi les plus importants employeurs privés du département de l’Ain. Enfin, les infrastructures ne sont rien sans la circulation de l’information. Là encore, le Bugey Sud fonctionne au ralenti, avec des zones blanches qui succèdent aux zones grises. J’exagère ? Pour notre interview, René Vuillerod, président de la communauté de communes devait s’accouder à la fenêtre, afin de garantir que nous puissions à peu près nous entendre. Certaines entreprises multiplient leurs abonnements auprès de différents opérateurs téléphoniques, souligne la CCI. Tandis que l’interco avance avoir trouvé un palliatif avec la technique de la radio fibrée. La desserte en très haut débit sera clairement vécue comme une libération pour ce territoire.
Compétitivité ?
Voilà pour le constat. Si l’on va plus loin dans l’analyse, on relève à quel point cette situation est préjudiciable au territoire. Non seulement pénalisante, elle semble difficilement acceptable à l’heure où la compétitivité doit être la priorité de nos entreprises. Or, « Bugey Sud est le second territoire pour l’importance de la part de l’emploi industriel dans l’emploi total, rappelle Jean-Marc Bailly pour la CCI. À l’heure où la situation de l’emploi reste préoccupante, les entreprises du Bugey ont besoin d’un environnement propice au maintien et au développement de leur activité ». La CCI considère que la priorité doit être donnée à la relance du projet d’amélioration de la liaison Belley / A43, concernant la desserte routière. De plus, en matière de très haut débit, elle souhaite « la mise en place de solutions pour accélérer le déploiement de la fibre optique dans les zones d’activités pour les entreprises ». La téléphonie, quant à elle, trouverait une solution avec l’identification de zones « non efficacement couvertes », puis de réflexions autour de solutions ad hoc. Enfin, concernant le train, la CCI souhaite, comme beaucoup, voir rétablir une liaison TGV avec Paris depuis Culoz.
De quoi pallier, peut-être, ce sentiment d’être au bout du bout du monde…
Une distance qui s’accroit ?
Comment les entreprises ressentent-elles l’enclavement de leur territoire ?

Le territoire de Bugey Sud représente 1/5e du département de l’Ain, compte 1738 établissements relevant du RCS, 44 zones d’activités (soit 12 % de l’Ain). Il totalise 52 708 habitants, un taux de chômage de 7%, inférieur à la moyenne nationale. Et surtout, 29 % de sa population active intervient dans l’industrie.
Bugey Sud aurait-il été trop « ouvert » en direction des territoires de Savoie/Haute-Savoie et donc, oublié des politiques de l’Ain ? Les opérateurs se désintéressent-ils de ce territoire enclavé ? Comment expliquer le fait qu’aujourd’hui encore, perdure une situation pourtant mise en lumière depuis des années ? « Les politiques locaux commencent à entendre cette problématique, confie un entrepreneur du cru. Néanmoins, il n’est pas évident de porter notre voix. Si vous regardez attentivement, par exemple, les vice-présidences du conseil départemental sont toutes centrées vers le nord de l’Ain, certainement pas sur le Bugey… Certains élus ne comprennent pas nos problématiques de transport, notamment. Considérant que les routes empruntées aujourd’hui par les poids lourds ne sont que peu fréquentées, ils mésestiment l’intérêt d’un axe privilégié, le projet de l’amélioration de l’accès à l’autoroute A 43. Nous sommes les oubliés de l’Ain ! Trop loin de Bourg, pas inscrits dans les départements limitrophes, on ne nous prend en compte finalement, nulle part. » Un constat amer, partagé un peu partout sur le territoire.
« Sans possibilité de joindre nos interlocuteurs, cela ne fait qu’accroître la distance qui nous sépare »
Alors, on s’organise. Via la très efficace association Bugey Développement, notamment. Hervé Joubert, par ailleurs salarié de Volvo Compact Equipment, à Belley, est membre de la commission des transports et de la couverture en téléphonie mobile… vaste programme. Depuis des années, il fait partie de ceux qui croient dur comme fer au projet d’amélioration de l’accès à la fameuse A43. Pour des raisons de sécurité, de fluidité du trafic. Quant à la téléphonie… « Lorsque l’on n’a pas la possibilité de joindre nos interlocuteurs, cela ne fait qu’accroître la distance qui nous sépare, analyse-t-il justement. Des zones entières ne sont pas couvertes. Dans notre entreprise, nous rencontrons régulièrement des problèmes de coupures. Le sujet est pris à bras le corps par les élus. »
Bugey Sud, un territoire industrialisé
Aujourd’hui, 1300 entreprises industrielles sont concentrées sur les territoires de Belley, Culoz, Hauteville-Lompnès et Briord. Des grands groupes côtoient les PME et un tissu de TPE particulièrement dense, dans différents secteurs : la métallurgie / mécanique, les équipements électriques et électrotechniques, l’agroalimentaire, la maroquinerie de luxe, la filière bois.
Autant d’entreprises qui nécessitent aujourd’hui de nouveaux relais de croissance. D’ailleurs, si l’emploi tertiaire est également représenté sur le territoire, force est de constater, selon l’association Bugey Développement, que malgré une volonté de favoriser l’innovation et les activités de recherche, peu d’emplois sont actuellement liés aux activités scientifiques (3%).
Par Myriam Denis







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