Qu’est-ce qui anime les entrepreneurs sociaux ?

Qu’est-ce qui anime les entrepreneurs sociaux ?

Centre Ain Initiative organisait une table ronde sur le sujet, le 13 juin, en marge de son assemblée générale. Comment travaillent-ils ? Souhaitent-ils vraiment changer le monde ? Témoignages d’entrepreneurs sociaux engagés.

« Nous sommes partis du constat que, changer notre société, impliquait une évolution dans notre façon de consommer, a commencé Marie Nguyen, 26 ans, cofondatrice du site de e-commerce Wedressfair (Rhône). C’est relativement facile quand on parle d’alimentation, c’est moins évident pour ce qui concerne l’habillement ». La mode selon Wedressfair vise à répertorier l’ensemble des marques responsables pour permettre à tous de s’habiller de manière éthique, de la tête aux pieds. Un engagement social de taille. Ingénieure en biotechnologies de formation, Marie Nguyen a découvert dans l’entrepreneuriat social, la recherche de sens qu’elle poursuivait tant. Elle a détaillé, passionnée : « J’avais besoin de comprendre l’intérêt exact de mon métier, en plus de constater l’impact direct de mon travail. Si mon engagement entrepreneurial provient certainement de ma fibre familiale, la recherche de sens et l’aspect social sont des motivations personnelles. » Mais le choix de l’économie sociale et solidaire ou social business, trouve aussi son explication dans la politique. Guillaume Poignon a créé l’année dernière, l’Atelier Emmaüs (Francheville), une entreprise sociale sous statut associatif, spécialisée dans la menuiserie d’agencement. L’Atelier Emmaüs collabore avec des personnes par ailleurs prises en charge par des structures d’insertion sociale, dont les compagnons d’Emmaüs. Guillaume Poignon a raconté lors de la table ronde sur l’entrepreneuriat social organisée par Centre Ain Initiative à Valexpo en marge du Spido, le 13 juin, comment son engagement professionnel restait intrinsèquement lié à la projection qu’il imagine pour la société. « Les entrepreneurs sociaux ne sont pas davantage préoccupés par un enjeu social et environnemental. Il y a quelque chose de plus puissant qu’une simple préoccupation, a réagi le fondateur de l’Atelier Emmaüs. Ce qui me donne la force d’entreprendre au quotidien, ce sont des situations qui m’enragent. Et l’indignation telle qu’elle est présentée dans l’ouvrage de Stéphane Hessel (Indignez vous, 2013) peut être un carburant positif. Ce livre a contribué à me forger dans l’esprit que, le changement de la société comportait une dimension politique. L’entrepreneuriat social est un moyen de faire advenir cette évolution, au moins à l’échelle de son territoire. »

Économie traditionnelle vs économie sociale et solidaire ?

Dans le département, l’entrepreneuriat social contribue souvent à des prises de conscience écologique. Sur la thématique du plastique, par exemple. C’est l’un des combats de Trivéo (Brion), présidée par Cyril Kretzschmar. L’entreprise de la Plastics Vallée s’attache au recyclage des matières plastiques. « C’est un enjeu avant tout environnemental car l’on considère que le plastique est un matériau polluant, or tout repose sur l’usage que l’on en fait. »
Tout juste quinquagénaire, Armand Rosenberg dirige le groupe Valhorizon sur les territoires de la Dombes et du Val de Saône. « Je travaille depuis deux ans sur la mise en place d’un club d’entreprises avec d’autres dirigeants. Je ne vois pas dans l’entrepreneuriat social une forme d’économie qui viendra remplacer l’ensemble des autres opérateurs économiques. Nous devons échanger et apprendre les uns les autres. Dans l’entrepreneuriat social, nous sommes tellement proches des consommateurs, qu’ils participent même à l’activité de notre entreprise », a expliqué Armand Rosenberg. D’après Thomas Ondet, créateur et associé de la startup Innovapeek qui œuvre dans le secteur médical, « il est possible de travailler dans l’ESS sans le savoir. Un entrepreneur doit logiquement réfléchir avec une vision sociale. C’est l’une des valeurs qui doit irriguer l’économie française ». Même discours pour le directeur de Grenoble Alpes Initiative Active, Thierry Bataille : « Il ne faut pas opposer ESS et économie classique. Nous devons faire avancer le modèle économique social tous ensemble ».

Table ronde entrepreneurs sociaux

« Dans une logique de marché, l’impact de l’entrepreneuriat social n’aura pas le même écho », a nuancé Marie Nguyen, évoquant le risque de “social washing”.

20 328

C’est le nombre de salariés impliqués dans le secteur de l’économie sociale et solidaire (ESS), dans le département. Ils se répartissent entre 2 000 établissements, ce qui place l’Ain au 7e rang national pour le nombre de structures.

53 %

C’est le taux de création d’emplois dans l’ESS, au niveau régional, entre 2008 et 2014. Le secteur représente 7 % de l’emploi total en Auvergne-Rhône-Alpes, pour 30 000 structures et 302 000 employés.
Source : L’Ain en Chiffres 2018.

« Trouver des solutions à des besoins sociaux insatisfaits »

En préambule à la table ronde, le maître de conférences Saïd Yahiaoui a longuement défini les contours de l’entrepreneuriat social.

L’entrepreneuriat social existe-t-il vraiment ? C’est l’une des questions auxquelles a répondu Saïd Yahiaoui, maître de conférences en sciences de gestion à la faculté de sciences économiques et de gestion de l’Université Lumière Lyon 2, et codirecteur du M2 économie sociale et solidaire. L’universitaire était l’invité de Centre Ain Initiative le 13 juin. « Partout dans le monde, des entrepreneurs créent des structures avec un objectif particulier : trouver des solutions à des besoins sociaux insatisfaits. Ainsi, les premières sociétés de secours mutuel ont vu le jour au XIXe siècle », a introduit celui qui enseigne l’entrepreneuriat depuis 25 ans. Accès aux soins, aux énergies renouvelables, au logement, lutte contre le chômage de longue durée, l’exclusion et la pauvreté, développement de circuits courts, production biologique, croissance verte, aide aux migrants, l’entrepreneuriat social se rattache à une solution innovante censée provoquer un changement dans la société. « C’est une logique entrepreneuriale inversée, car la motivation de ces dirigeants réside dans le fait de réaliser le monde autrement », a avancé Saïd Yahiaoui. Justement, l’entrepreneuriat social promeut une gestion plus démocratique de l’organisation du travail et des ressources humaines. À savoir, une pleine implication des responsables, salariés, clients et fournisseurs, « l’ensemble des partenaires intéressés par le quotidien et le développement de l’entreprise », a complété le maître de conférences. D’après Saïd Yahiaoui, la force d’une entreprise sociale repose sur sa connexion avec un territoire, une caractéristique spécifique dans un marché mondialisé. « Est-ce que l’entrepreneuriat est destiné à s’enrichir sans tenir compte des effets sur la société à tous les niveaux ? s’est interrogé Saïd Yahiaoui. Un entrepreneur n’a-t-il pas la responsabilité première de questionner ses actions, leurs raisons et leurs impacts sur notre planète ? » La dimension sociale n’aurait ainsi, rien de plus naturel.


Utilité sociale

Les entreprises de l’ESS ont pour mission de créer de la valeur sociale (ressources humaines par l’insertion de personnes handicapées, par exemple), produire des biens et des services en garantissant un juste revenu au producteur (développer du lien entre producteurs et consommateurs). Le client étant perçu comme un bénéficiaire.

Centre Ain Initiative en action

AG Centre Ain Initiative« En 2017, nous avons maintenu le financement et l’accompagnement de 170 entrepreneurs (TPE, ESS, PME) correspondant à 455 emplois créés grâce à 1,5 million d’euros de prêts d’honneur ou solidaires accordés », a rappelé Jean Dupont, président de Centre Ain Initiative. L’association créée en 1999, représente le réseau France Active dans l’Ain ainsi qu’Initiative France sur les bassins de Bourg-en-Bresse, Oyonnax et la Veyle. Centre Ain Initiative soutient tous les entrepreneurs qui s’engagent dans un projet avec un impact positif : création de leur propre emploi et redynamisation de leur territoire, développement d’une activité à impact social et/ou environnemental, promotion de nouveaux modèles entrepreneuriaux, etc.

Qui sont les entrepreneurs sociaux ?

Saïd Yahiaoui a réagi à l’enquête publiée par les Échos Start en 2017, pour combattre quelques idées reçues sur l’entrepreneuriat social.

  1. Ils ne sont pas différents des autres entrepreneurs. « Chaque histoire est une tranche de vie, et tous les entrepreneurs mettent en avant les mêmes problématiques. »
  2. L’altruisme est leur seule motivation. « Leur objectif premier est la valeur d’utilité sociale, mais ils ont des préoccupations d’entrepreneur, en vivant l’aventure comme une opportunité professionnelle. »
  3. L’entrepreneuriat social ne trouve écho que dans le social. « C’est beaucoup plus diversifié que l’on imagine et concerne tous les secteurs d’activité. »
  4. L’inégalité hommes-femmes épargne le secteur de l’ESS. « L’emploi féminin domine l’entrepreneuriat social mais est moins présent pour les postes à responsabilité. »

Par Sarah N’tsia

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