Intérim : dans la tourmente de la crise

par | 21 septembre 2020

Entre juillet 2019 et juillet 2020, l’activité du travail temporaire a chuté d’un quart. Le secteur continue depuis à se relever. Il devrait terminer l’année en repli de 15 % par rapport à l’an dernier, et traverser 2021 à cet étiage bas. Faire le dos rond, donc, avant de repartir, estiment les dirigeants, pour qui les fondamentaux de la profession restent bons.

La crise du coronavirus a touché un secteur du travail temporaire en transformation. Après quatre années de croissance continue, l’année 2019 avait marqué un début de décrue, avec une activité en baisse de 4,4 %, soit 35 000 emplois intérimaires en moins. Une contraction toutefois relativisée par le syndicat professionnel du secteur, Prism’Emploi, d’une part à cause d’un possible effet rééquilibrage après la création de 280 000 emplois en quatre ans, d’autre part parce que le lancement du contrat à durée indéterminée intérimaire (CDII) avait soustrait 25 000 personnes des statistiques (en tout, la profession a signé 80 000 CDII).

Ce chiffre de -4,4 % n’est toutefois rien en comparaison des -70 % enregistrés sur le plan national en mars 2020. Un choc « quatre à cinq fois supérieur à celui de 2009 », assure Franck Bodikian, président de la commission sociale de Prism’Emploi, dans la dernière publication du syndicat. Certes, à l’image du reste de l’économie, les chiffres se redressent depuis. En mai, la baisse était encore de 47,4 % sur un an glissant. En juin, elle atteignait 39 % et en juillet, elle était mesurée à 26 %.

MARS 2020 A ÉTÉ UN CHOC QUATRE À CINQ FOIS SUPÉRIEUR À CELUI DE 2009.

Franck Bodikian, président de la commission sociale de Prism’Emploi

L’INDUSTRIE SOUFFRE

Le président de Prism’Emploi pour Auvergne-Rhône-Alpes, Philippe Giraud, confirme ces tendances, même si, dans la région, le coup d’arrêt de mars a été « seulement » de 60 %. C’était encore 55 % en avril, 50 % en mai, 32 % en juin et 26 % en juillet. Les destructions d’emplois, qui avaient atteint 450 000 équivalents temps plein au niveau national durant le confinement, ont été réduites mais sont encore de 225 000 en juillet. Selon le baromètre de la profession, les secteurs les plus touchés en juillet restent l’industrie (-31,1 %) et les services (-30,8 %).

Ce dernier chiffre est, en fait, en trompe-l’oeil, puisque le secteur agrège les chiffres désastreux de l’hôtellerie-restauration (-67 %) et de la banque-finance-assurance (-40 %), et ceux d’autres professions où la reprise est au contraire plus vigoureuse. Au global, les secteurs les mieux lotis sont le transport, qui ne recule “que” de 11,2 % sur un an glissant, devant le commerce (-15,9 %) et le BTP (-25,1 %).

L’hôtellerie-restauration est un des secteurs les plus touchés. Là aussi, les intérimaires sont la première variable d’ajustement.

« L’industrie souffre, soupire Philippe Giraud, tandis que l’activité repart mieux dans le secteur des services, et que la logistique-transport présente une activité “seulement” réduite de 10 à 15 %. En Auvergne- Rhône-Alpes, les derniers chiffres du BTP sont encourageants, avec une activité à -12 %. » Parmi les intérimaires, les catégories les plus touchées sont les cadres et professions intermédiaires (-28,6 %) et les employés (-27,3 %) ; l’intérim ouvrier déclinant un peu moins (-25 %). Auvergne-Rhône-Alpes tient son rang dans le concert des régions françaises.

Sur un an glissant, la baisse y est de 23,1 %, loin des 36,6 % enregistrés en Bourgogne-Franche-Comté, des 32,7 % d’Ile-de-France et 32,5 % du Grand Est. Dans le détail, la Haute-Savoie est à -26 %, la Savoie à -23,2 %, l’Ain à -22 %. Et depuis ? « Le mois d’août est toujours atypique et encore plus cette année », assure Philippe Giraud. « Mais notre indicateur hebdomadaire témoigne d’une activité début septembre à -15 %. Il n’a pas valeur de sondage, mais la tendance est là : nos adhérents, qui connaissent bien le marché, ont le sentiment que l’année va se terminer sur ce plateau. »

Certains indices ne trompent pas : la durée moyenne des missions était de deux semaines et demie avant le confinement. Elle est aujourd’hui de l’ordre d’une semaine. « Reconductible, bien sûr, complète Philippe Giraud, mais clairement, les entreprises ne prennent pas de risques » dans une période où la visibilité est réduite.

Certains indices ne trompent pas : la durée moyenne des missions était de deux semaines et demie avant le confinement. Elle est aujourd’hui de l’ordre d’une semaine. « Reconductible, bien sûr, complète Philippe Giraud, mais clairement, les entreprises ne prennent pas de risques » dans une période où la visibilité est réduite.

LE RECRUTEMENT À LA PEINE

Malgré l’incertitude, insiste le président régional, les agences d’emploi (Auvergne-Rhône-Alpes en compte 1 400) « ont pu maintenir l’emploi de CDI intérimaires ». « L’État a permis de leur faire bénéficier des mesures d’activité partielle, ce qui était une bonne mesure. Nous avons également joué le volet formation », explique-t-il. Les constats sont sensiblement les mêmes pour ce qui concerne le second métier des agences d’emploi : le recrutement. « Nous étions à -55 % en avril, -52 % en mai, -30 % en juin, -20 % en juillet… et nous sommes encore peu ou prou à ce niveau », estime Philippe Giraud.

« Les entreprises restent hyperprudentes. » Moins de propositions d’embauches, donc ; mais, paradoxalement, toujours les mêmes difficultés pour trouver les bonnes compétences. « Ce n’est pas un phénomène nouveau mais, l’an dernier, il s’expliquait facilement par l’étiage bas du chômage et par un niveau d’activité plutôt en hausse. Nous n’en sommes plus là, alors que se passe-t-il ? Les entreprises demandent-elles des compétences que les candidats n’ont pas ? Est-ce que les possibilités offertes par l’activité partielle dissuadent certains de chercher ailleurs ? En tout cas, nous devrions là encore finir l’année en recul de 15 % sur 2019. »

Et 2021 ? « Nous devrions rester sur ce plateau », assure le président régional. « Des activités vont rebondir, comme la santé par exemple. L’automobile se redresse. Mais d’autres sont durablement impactées, comme l’aéronautique. » Ce -15 % n’enlève pourtant pas son optimisme à Philippe Giraud. « Grâce aux moyens mis par l’État, à la capacité d’adaptation des entreprises, il faudra faire le dos rond en 2021 pour absorber le choc, mais la machine va repartir. » Pas dans les mêmes conditions toutefois : tout le monde souligne que les champions d’hier ne seront pas ceux d’aujourd’hui.

« Le monde de demain ne sera pas celui d’hier, nous en sommes persuadés. Nous nous employons d’ailleurs à développer dès aujourd’hui les compétences qui seront demandées demain. Nous avons profité du confinement pour former nos CDI intérimaires à la fibre, par exemple. Nous mettons les bouchées doubles pour les nouvelles technologies informatiques et l’environnement. En obtenant le CDI intérimaire, la profession a fait l’effort de décider d’un budget de formation supérieur de 0,5 % au seuil légal. Cela nous sert aujourd’hui. »

Bref, un discours plutôt offensif. « Tout n’est pas rose. Beaucoup de nos adhérents sont propriétaires de leur entreprise. Il s’en trouve dont la trésorerie n’était pas bonne avant la crise, pas meilleure aujourd’hui, et qui auront des difficultés à rembourser le prêt garanti par l’État. Mais, pour l’essentiel, nous serons au côté des entreprises dans cette reprise ! »

INDUSTRIE : UNE GRANDE PRUDENCE DOMINE

Au niveau national, tout montre que l’emploi intérimaire se redresse postconfinement grâce à la reprise de l’activité. Même si cette reprise s’amorce pour tous les secteurs, elle est plus importante dans la construction que dans l’industrie. En Auvergne Rhône-Alpes, l’emploi temporaire y baisse de -40,2 % au premier trimestre 2020. Dans le département de la Haute-Savoie, la chute est de -43,3 %. Le sondage mené en juillet par la chambre syndicale de la métallurgie (CSM) de la Haute- Savoie montre que 71 % des entreprises adhérentes n’ont pas eu recours aux intérimaires.

C’est le cas chez NTN-SNR, spécialiste des roulements dans l’automobile et l’aéronautique. Le directeur de la communication, Christophe Espine, explique : « Les signaux ne sont plus au rouge mais on se situe sur un fort retrait par rapport à l’année passée, notamment parce que les secteurs de l’automobile et de l’aéronautique sont fortement touchés par la crise. On limite donc au maximum la main-d’oeuvre intérimaire, elle est en baisse de 80 % chez NTN-SNR. Le mois de septembre a bien démarré car les commandes reprennent pour l’automobile, et on espère une reprise en 2021. »

Parmi les secteurs les plus touchés, le travail temporaire dans le bâtiment a baissé de 25 % au niveau national.

En Savoie, l’emploi temporaire a baissé de 39,6 %, toujours au premier trimestre. Selon le secrétaire général de l’UIMM (Union des industries et des métiers de la métallurgie) de Savoie, Jean-Patrick Bailhache, « l’emploi intérimaire reste contrasté d’une entreprise à une autre en fonction de son activité mais, globalement, l’activité reprend petit à petit, même si cela reste très inférieur par rapport à l’activité normale ». Le secrétaire général évoque un manque de visibilité pour l’avenir et des difficultés à trouver de la main-d’oeuvre qualifiée. « L’industrie savoyarde est particulière car très diversifiée. Et elle est plus tournée sur la sous-traitance que sur du produit. Or, la sous-traitance se porte plutôt bien. Cela a joué positivement pour nous » explique-t-il. En tout, l’industrie en Savoie représente 20 000 emplois dont 10 % d’emplois intérimaires.

L’entreprise agroalimentaire Alpina Savoie a recours de manière classique à l’intérim pour les postes en production et logistique, soit pour le remplacement de salariés absents (maladie, congés…), soit pour faire face à des surcroîts temporaires d’activité. Pendant le confinement, la main-d’oeuvre intérimaire a permis à l’entreprise de répondre à la poursuite de son activité, et aujourd’hui le recours à l’intérim subsiste ponctuellement pour les remplacements de salariés absents. Dans le département de l’Ain, l’emploi temporaire a baissé de 48,3 % pour le premier trimestre.

Pour Marie- Hélène Lebranchu, déléguée générale de l’UIMM de l’Ain, « les entreprises ont une visibilité réduite et restent donc prudentes, même si un certain nombre restent engagées. » « On est sur une activité baissière pour l’emploi temporaire », constate-t-elle. « Les contrats intérimaires arrivés à échéance n’ont pas pu se transformer en CDI ou CDD, mais on essaye de les repositionner dans des métiers en tension (soudeurs, chaudronniers). » L’UIMM de l’Ain ne dispose pas de chiffres précis sur l’évolution de l’emploi intérimaire dans le secteur industriel.

DANS LE BTP, LA REPRISE EST AMORCÉE

Parmi les secteurs les plus touchés, le travail temporaire dans le bâtiment a baissé de 25 % au niveau national. Pour le président de la fédération du BTP 74, Olivier Aubert (photo de gauche), « la reprise amorcée au mois d’avril a été lente et laborieuse ; mais, depuis le début du mois de juin, les entreprises du BTP ont repris à 100 % leur activité d’avant-crise puisque la quasi-totalité des chantiers a pu reprendre. » Les entreprises ont donc eu à nouveau recours à des emplois intérimaires à partir du mois de juin. Selon les derniers chiffres, en 2020 le secteur du BTP en Haute-Savoie emploie 17 000 salariés dont 2 000 intérimaires.

« On estime que 80 % d’entre eux ont repris leur activité aujourd’hui », détaille Olivier Aubert. L’activité dans le BTP est plutôt « soutenue aujourd’hui », même si des difficultés persistent « pour trouver de la main d’oeuvre qualifiée pour des métiers à haute technicité », conclut le président. En Savoie, le président de la fédération du BTP 73, Patrick Richiero (photo de droite), explique lui aussi que l’activité du secteur a repris depuis le mois de mai. « Pour l’instant, notre activité a repris sa vitesse de croisière jusqu’en décembre. C’est mieux que ce que l’on pouvait espérer, mais nous sommes inquiets pour l’année prochaine », tempère-t-il.

Le BTP en Savoie emploie 13 000 salariés dont 1 500 emplois intérimaires. Seuls 60 % de ces intérimaires auraient repris leur activité aujourd’hui, estime Patrick Richiero. Une baisse de 50 % du nombre d’intérimaires sur les mois de mars, avril, et mai a été observée. Ce qui inquiète le président du BTP 73, « c’est la chute des prix estimée à -20 % – plus importante que les autres années – qui pourrait provoquer des faillites d’entreprises à terme », si les prix n’augmentent pas rapidement.


Par Philippe Claret et Alexia Bontron

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