Le Président de l’Université Savoie-Mont-Blanc (USMB) pose un regard d’historien sur la crise du Covid-19. Il y aura un après, mais quel sera-t-il ? Peut-être pas si disruptif qu’on l’annonce, estime-t-il. Voici son interview.
Comment vivez-vous la période actuelle ?
Je vois se reproduire les mêmes schémas que dans toutes les crises majeures. Il y a d’abord eu le temps de la sidération, avec des discours publics de nature panglossienne [ndlr : du nom de Pangloss qui, dans Candide, affirme que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles »] : nous sommes une société moderne, nous sommes meilleurs qu’à l’étranger, nous avons tout prévu, nous ne manquerons de rien… Puis, est venu le temps de la déclamation, qui se termine peut-être déjà. Avec, d’un côté, la proclamation de valeurs de solidarité, de citoyenneté, l’expression de ferveurs laïques ou religieuses ; et, de l’autre, l’expression de sentiments de peur, des attitudes irresponsables, des réflexes de stockage qui reviennent… Nous venons aussi de vivre le temps des polémiques scientifiques. En donnant la parole aux experts, on remet en cause cette même parole puisque, par définition, il n’y a jamais unanimité dans la recherche ! Puis va venir le temps de la réflexion et de l’analyse : comment sortir de la crise ?

Le débat se pose beaucoup en termes économiques ?
C’est que les principaux piliers de l’économie mondiale (Chine, Europe, USA) sont touchés, et qu’on peut légitimement craindre une vague de faillites. Il s’agit bien cette fois d’une crise de l’économie réelle, et il est intéressant de constater que c’est la finance qui est appelée à la rescousse. C’est une première inversion du discours. Il y en a d’autres. C’est la fin du dogme – qui semblait intangible il y a quelques semaines – de l’orthodoxie budgétaire. La priorité va être de soutenir l’activité. Mais ce sera forcément pour un temps limité. Le risque est de voir repartir l’inflation, d’aggraver encore la dette publique, de plonger dans une crise budgétaire et financière.
« JE NE SUIS PAS SÛR QUE LES HABITUDES NE REVIENNENT PAS AU GALOP. »
Denis Varaschin
Pour autant, l’économie n’est pas le seul domaine impacté par la crise actuelle…
Les conséquences sont bien plus larges, bien sûr. Nous vivons une crise systémique globale où les enjeux sont également politiques, sociaux, moraux. On redécouvre que les risques sont constitutifs de la société. Nous vivons un moment révélateur d’une époque, de ses valeurs, de ses contradictions…
Comment va-t-on en sortir ?

On entend beaucoup le discours selon lequel plus rien ne sera comme avant, que l’épisode va inaugurer un changement de société. C’est un discours classique des temps de crise, mais je ne suis pas sûr que les habitudes ne reviennent pas au galop… Je pense que la place de l’État dans la société va être reconsidérée. Mais dans quel sens ? D’un côté, nous sentons bien la suspicion monter envers le discours public. Les responsables sont accusés de manquer de vision à long terme, d’avoir délaissé le principe de prévention. Mais, dans le même temps, les responsables renvoient chacun à un principe de précaution individuelle. D’un autre côté, on constate un retour en grâce d’une forme d’État providence. Il me semble qu’il faudra reconsidérer la question des services publics, notamment en matière de santé, d’éducation, de recherche. Un maître de conférences aujourd’hui commence sa carrière avec un salaire à peine supérieur au Smic. Après dix ans d’études… De même, est-ce que la situation actuelle va amener à remettre en cause la politique actuelle de métropolisation ? Va-t-on repenser le travail ? Accorder plus de place au travail à distance ? Va-t-on assister à un retour d’une forme d’hygiénisme comme on l’a connu au XIXe siècle ? Pour autant, est-ce que la société va être bouleversée ? Il convient d’être prudent.
La période marque en tout cas une fermeture des pays…
La mondialisation heureuse que chantait Alain Minc a du plomb dans l’aile, c’est vrai. On entend « relocalisation », « nationalisation »… Mais on accepte les masques chinois, les respirateurs suisses, que nos malades se fassent soigner en Allemagne. Ne pourrait-on pas aller, au contraire, vers une plus grande intégration mondiale ? Après tout, à risque mondial, réponse mondiale… Dans l’industrie automobile, cela pourrait déboucher sur une nouvelle vague de concentrations. Ce serait plus de mondialisation, donc. À crise globale, réponses diverses !
Propos recueillis par Philippe Claret








0 commentaires