Interview Luc Ferry : « L’émergence de l’intelligence artificielle impose de réguler la technique »

Interview Luc Ferry : « L’émergence de l’intelligence artificielle impose de réguler la technique »
Interview Luc Ferry : « L’émergence de l’intelligence artificielle impose de réguler la technique »
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“Il est temps que le monde politique et le monde intellectuel sortent de l’ignorance face à ces sujets”, estime le philosophe, politologue et écrivain Luc Ferry. Entretien.

Comment définiriez-vous l’intelligence artificielle (IA), présentée comme la 3e révolution industrielle ?

En réalité, il convient d’en distinguer trois sortes : l’IA dite faible qui se contente pour l’essentiel de résoudre des problèmes à l’aide d’algorithmes, lesquels permettent de traiter d’énormes masses de données. Au-delà, ce qui est fascinant, ce sont les résultats auxquels parvient cette forme d’IA et les retombées potentielles qui sont les siennes. Qui aurait parié un centime au début du siècle dernier sur le fait qu’une machine, l’ordinateur Deep Blue en l’occurrence, parviendrait un jour à battre aux échecs le meilleur joueur du monde ? Non seulement nous savons aujourd’hui que c’est possible, mais désormais, une simple application sur un smartphone est capable d’en faire autant ! Depuis, grâce à ce qu’on appelle le deep learning − l’apprentissage profond − qui, pour dire les choses simplement permet à la machine d’apprendre toute seule, en permanence, ne s’est jamais arrêté de progresser à tel point que l’IA a réussi à battre le champion du monde de jeu de Go.

À quoi faut-il donc s’attendre désormais ? De quelle(s) manière(s) serons-nous impactés ?

Il est évident qu’une telle performance ne pouvait pas rester sans conséquences dans des secteurs de l’existence humaine autrement plus importants que le jeu, à commencer par la médecine, le droit, la finance et, d’une manière plus générale, le monde du travail, tous les métiers, ou peu s’en faut, étant impactés, parfois de manière mortelle, par les progrès faramineux de l’IA faible. L’intelligence artificielle permet, dans nombre de secteurs, à des non professionnels de concurrencer les professionnels de l’activité. Elle aura des retombées, elles aussi majeures, dans les domaines de la défense, dans l’organisation du trafic routier ou aérien, dans la surveillance à domicile des personnes très dépendantes, dans la lutte contre la criminalité et le terrorisme, dans l’organisation des secours humanitaires, et dans mille autres secteurs encore. À vrai dire, presque aucun domaine ne sera épargné dans le monde du travail, l’IA étant capable de gérer des pans entiers de l’économie nouvelle. Ce qui est sidérant, c’est qu’on commence en France tout juste à s’en rendre compte alors que la recherche se développe de manière exponentielle aux États-Unis et en Chine depuis déjà plusieurs décennies.

Qu’est-ce qui caractérise les autres formes d’IA ?

Le deuxième visage de l’IA est celui de la “super IA”, qui reste encore une IA faible, mais qui serait à terme contextualisante, bien qu’elle en soit aujourd’hui encore assez peu capable. Son intelligence et ses performances sont, si l’on peut dire “verticales”, mais fort peu “horizontales”, de sorte qu’il lui faut parfois des efforts considérables pour trouver une solution là où un enfant de cinq ans réussit mieux qu’elle. C’est d’ailleurs en ce sens que travaillent aujourd’hui les chercheurs afin de lui apporter de la transversalité, qu’elle sorte de son couloir, qu’elle sache s’adapter. La super IA n’est pas encore au point, mais n’en doutez pas, en Chine et dans la Silicon Valley, on y travaille presque jour et nuit. Le troisième visage de l’IA serait − je mets au conditionnel car il s’agit encore d’une utopie − celui de l’“IA forte”, une intelligence dotée, comme la nôtre, de conscience de soi, de libre arbitre et d’émotions, mais incarnée, si l’on peut dire, sur une base de silicone et non plus de carbone. Si celle-ci devenait un jour une réalité concrète, alors nous aurions créé une post-humanité dont nous deviendrions, comme le pense Elon Musk, les animaux domestiques. Pour aller à l’essentiel, on pourrait dire que l’IA forte serait l’intelligence d’une machine capable, non pas seulement de mimer de l’extérieur l’intelligence humaine, mais qui serait bel et bien dotée de trois éléments jusqu’à présent exclusivement humains : la conscience de soi, la faculté de prendre des décisions et les émotions.

“TANT QUE L’ÊTRE HUMAIN SERA DANS UNE LOGIQUE DE PERFECTIBILITÉ, LE TRAVAIL N’A AUCUNE RAISON DE DISPARAÎTRE.”

En se substituant à l’homme, l’IA ne risque-t-elle pas de créer une sorte de dépendance, d’asservissement, et d’entraîner l’être humain vers la perte de ses repères et de ses valeurs ?

Mais de quels repères et de quelles valeurs parlons-nous ? Des valeurs des athées ou des valeurs religieuses traditionnelles des juifs, des chrétiens, des musulmans, des bouddhistes ? Des valeurs des socialistes ou des libéraux, de celles des aristocrates ou des démocrates, du Front national ou de la France insoumise, des valeurs qui furent portées par le nazisme, le stalinisme ou les djihadistes islamistes d’aujourd’hui ? Cette question semble postuler que les humains auraient des valeurs à la fois communes et magnifiques, des repères fondamentaux que l’intelligence artificielle pourrait abîmer, mais la réalité du XXe siècle montre qu’il n’en est rien et que nous nous sommes conduits en permanence comme des monstres. On a enfilé les génocides les uns après les autres, depuis celui des Arméniens jusqu’à celui des Tutsis, en passant par ceux des Juifs ou des Khmers, et ce fut quasiment sans interruption de sorte que j’ai quelque peine à voir ce que l’IA pourrait venir nous faire perdre de si précieux… En quoi l’IA va-t-elle modifier les rapports humains et les relations entre l’homme et la société, entre l’homme et l’entreprise ? Il ne faut pas se leurrer, l’IA va impacter la quasi-totalité des métiers et changer le monde davantage dans les trente ans qui viennent que dans les trois mille ans qui ont précédé. Quand bien même on resterait convaincu que l’IA forte n’est qu’une utopie, l’IA faible, qui dépasse désormais et de très loin certaines capacités intellectuelles des simples mortels, suffit à poser le problème crucial de la place de l’humain dans le monde qui vient. Si nous ne nous en rendons pas complémentaires, nous risquons d’être totalement dépassés par elle.

“La grande question qui vient est celle de l’éducation. Quelles compétences et quels savoirs transmettre à nos enfants pour qu’ils restent utiles dans le monde de l’IA ?”

Face à un tel scénario, que préconisez-vous ?

La grande question qui vient est celle de l’éducation. Quelles compétences et quels savoirs transmettre à nos enfants pour qu’ils restent utiles dans le monde de l’IA ? Le revenu universel de base serait sans nul doute la pire des solutions puisqu’il engendrerait le désastre d’une société où les deux tiers de la population deviendraient économiquement superflus. En outre, l’idée selon laquelle l’innovation va détruire les emplois sans compenser les destructions par des emplois nouveaux est non seulement vieille comme le monde, non seulement chaque fois infirmée par l’histoire, mais encore rien ne prouve que la robotique et l’IA vont changer la donne à ce point. Et rien ne prouve que l’hypothèse de la fin du travail soit autre chose que l’effet d’un singulier manque d’imagination. Comme toujours, les pessimistes ne voient que ce qui meurt, jamais ce qui naît. En réalité, qui pleure aujourd’hui la disparition des drapiers, étameurs, arpenteurs et autres ciriers, pour ne citer que quelques-uns des dizaines de métiers qui ont disparu au cours de l’histoire ? N’oublions pas que ce sont les besoins artificiels qui créent les emplois et ils sont par définition sans limite. Le développement des téléphones portables en est la parfaite illustration. D’aucuns diront que c’est affreux, qu’on a créé des besoins artificiels de toutes pièces, à quoi ceux qui aiment la perfectibilité répondront que c’est un progrès dont l’humanité s’était certes passée pendant des millénaires, ce qui ne prouve rien attendu qu’elle s’était aussi passée de scanners, d’hôpitaux, d’écoles, de trains, de voitures, de pharmacies et de mille autres choses encore qui font que nous vivons infiniment mieux et plus longtemps qu’avant ! Quoi qu’il en soit du débat sur le progrès, ce qui est certain, c’est que tant que l’être humain sera dans une logique de perfectibilité, le travail n’a aucune raison de disparaître. Le plus plausible est que les nouvelles technologies, loin de détruire les emplois sans en créer d’autres, multiplieront au contraire à l’infini les demandes et avec elles la création de nouveaux emplois.

Quelle(s) attitude(s) l’homme doit-il adopter face à l’émergence de l’IA et à l’importance qu’elle va prendre dans notre quotidien dans les années à venir ?

Il faudra réguler le monde de la technique. On ne pourra ni tout autoriser ni tout interdire, donc il faudra réguler, mais ce sera difficile car la technoscience nous échappe sans cesse pour trois raisons : elle va très vite, elle est très difficile à comprendre et elle est mondialisée, de sorte que les législations nationales n’ont plus grand sens. Seule une prise de conscience européenne, voire mondiale, pourra avoir une efficacité. Il est temps que le monde politique et le monde intellectuel sortent enfin de l’ignorance face à ces sujets…


Propos recueillis par Frédéric Rolland
INTERVIEW RÉALISÉE DANS LE CADRE DE RESO HEBDO ECO


Crédit photo image une : Getty Images – Stéphane Grangier

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