Maria Pelletier : « Il faut revoir la structure du monde agricole »

Maria Pelletier : « Il faut revoir la structure  du monde agricole »

Paris vit au rythme du salon de l’agriculture jusqu’au 4 mars. À Saint-Jean-sur-Veyle, Maria Pelletier, PDG de Moulin Marion, distille ses conseils en matière d’agriculture biologique. Experte reconnue depuis le Grenelle de l’Environnement, elle n’a pas fini d’alerter et de sensibiliser.

Qu’est ce que l’entreprise Moulin Marion ?
Moulin Marion représente deux entités juridiques, pour deux activités, la nutrition animale et la nutrition humaine. Nous sommes dans une logique globale. Nous travaillons avec un millier d’agriculteurs et d’éleveurs et des clients directs de la nutrition animale pour la semence, par exemple.
La présence du moulin remonte au XVIe siècle. La famille Marion a racheté l’entreprise en 1907, avant que la famille Marion-Pelletier devienne propriétaire en 1984. Côté nutrition animale, nous vendons des aliments pour les animaux d’élevage, des matières agricoles non contaminées et sans OGM telle que la réglementation le prévoit. Côté nutrition humaine, nous travaillons avec l’agroalimentaire, les boulangeries artisanales et les industriels de l’agrobiologie. Ce sont des marchés complémentaires et nos approvisionnements viennent de culture ou d’usines de première transformation.

Pourquoi vous êtes-vous lancée dans la bio ?
Nous avions des connaissances que d’autres n’avaient pas lorsque nous nous sommes lancés dans la bio en 1984. À cette époque, aucune structure du monde agricole ne travaillait sur l’agrobiologie. Or, nous ne voulions pas vendre des produits nocifs pour la santé. Nous avions nos propres ingénieurs et techniciens aux compétences agricoles. Notre première démarche a été de ne pas utiliser des produits de synthèse sur le site et de ne pas en vendre. Nous avons accompagné les agriculteurs. Le fait de passer en bio a permis à une entreprise comme la nôtre de se remettre en question en permanence, d’être extrêmement rigoureux sur ce qui touche à la qualité.

On sent un réel engagement de votre part.
En tant qu’entrepreneur et parents, nous pensions mon mari et moi-même, que nous avions un rôle à jouer sur la question environnementale qui est un enjeu de santé publique. Depuis les années 1980, nous avons constaté une hausse des maladies chroniques non transmissibles. Notre système alimentaire, de l’agriculture à la transformation agroalimentaire, joue un rôle néfaste, dans la mesure où l’on utilise le pesticide en culture. Il s’agit souvent de perturbateurs endocriniens, reconnus potentiellement cancérigènes, et qu’on s’obstine à utiliser massivement. Nous avons une réelle part de responsabilité en tant qu’acteur économique.

Vous avez été nommée chevalier de la Légion d’honneur en 2013, vous avez participé activement au Grenelle de l’environnement en 2007, vous avez aussi été mobilisée pour les Etats généraux de l’alimentation, votre expertise en matière d’agriculture biologique est largement reconnue.
Je fais partie de groupes de travail à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) ou au ministère de l’Agriculture. Je travaillais déjà dans la bio au moment où le cahier des charges a été mis en place en 1991, et j’ai été sollicitée sur cette thématique lors des premières réflexions.
Actuellement, je suis membre du comité national de l’agriculture biologique, je suis complètement engagée et en relation avec des chercheurs et des scientifiques. J’ai fait partie des membres fondateurs du Réseau Environnement Santé (RES) où on a travaillé, notamment, sur les perturbateurs endocriniens et la suppression du bisphénol A dans les biberons, en 2008. En réchauffant les biberons, le bisphénol A migrait dans l’aliment, or nous savons que les perturbateurs endocriniens sont héréditaires. Depuis 8 ans, je préside l’ONG Générations Futures où nous travaillons sur les pesticides. Nous ne sommes pas là pour casser l’agriculture mais bien pour proposer d’autres méthodes. Nous dénonçons des dérives et nous proposons des alternatives. Vous savez, ça me coûte plus que cela me rapporte d’être dans les ONG, mais j’estime que nous devons être conscients de la nécessité de changement. Une femme enceinte devrait manger bio, un bébé devrait manger bio.

« La bio implique un contrôle et une certification du sol à la table. »

Quel regard portez-vous sur la politique agricole du Gouvernement ?
Il faut qu’on aille plus loin. On veut faire croire à la population que l’agriculture est propre, mais c’est faux ! Le plan Ecophyto visait à réduire de 50% l’utilisation de pesticides, non seulement on ne l’a pas réduit mais au vu du tonnage consommé en France, on l’a même augmenté. Je trouve que les tendances qu’on entend actuellement vont plutôt dans le bon sens mais elles doivent être mises en application, car n’oublions pas que les lobbies sont puissants et disposent de moyens énormes par rapport à nos ONG, à nos entreprises, à ce que la population souhaite.

Dans quelle mesure l’agriculture et la bio revêtent une dimension économique ?
Toute l’agriculture est liée à l’économie. Depuis plusieurs décennies, nous avons changé notre paysage économique pour ce qui est de l’agroalimentaire et de l’agriculture. Plus de 25% des fermes ont disparu ces dernières années. Dans le même temps, la même proportion si ce n’est davantage de PME, ont disparu sur le territoire. On assiste non plus à des systèmes de filières mais d’intégration et on ne peut pas dire que ce soit une réussite quand on voit à quel point le monde agricole souffre. Je pense qu’il faut revoir la structure du monde agricole pour un meilleur maillage économique et environnemental, telle est la réflexion de l’agriculture biologique. Lactalis illustre bien mon propos : si on avait laissé un peu d’usines partout en France, il y en aurait peut-être une seule contaminée, là ce sont des parts de marché au niveau international qui sont menacés car nous sommes dans un système d’intégration et de monopole que je dénonce. Nous avons besoin d’un monde agricole fort, mais il faut aussi se remettre en question. En tant que coopérateur économique, nous avons une responsabilité forte puisque la bio implique un contrôle et une certification du sol à la table.

Pour Maria Pelletier, la bio est une évidenceAvez-vous le sentiment que les agriculteurs sont suffisamment sensibilisés ?
Il y a une désinformation totale mais pas seulement de la part des agriculteurs. On parle de la bio italienne ou espagnole alors qu’il s’agit de la même bio issue d’un cahier des charges européen. Une partie du monde agricole est hermétique et ne veut pas en entendre parler. Le problème, c’est qu’on cache la vérité aux agriculteurs eux-mêmes.

Comment le département appréhende-t-il la bio ?
Le département de l’Ain est très fermé. Il faut plus de fermes pilotes et d’engagement de la part de nos élus. L’Ain est loin d’être un modèle contrairement au Gers ou à la Drôme. On commence maintenant à s’ouvrir à ce type d’agriculture. Nos élus locaux n’ont pas cette sensibilité, ils ne réalisent pas que nos rivières sont polluées. Ils n’ont pas pris conscience de la demande forte des consommateurs et de ce besoin de changement de modèle économique agricole et agroalimentaire. J’ai assisté à des réunions locales dernièrement, j’étais effarée de la méconnaissance totale sur ce qu’est l’agriculture biologique. Les critiques sont aberrantes car le cahier des charges n’est pas connu.

Les produits bio restent chers…Comment manger sainement ?
Chez Moulin Marion, notre budget dédié aux contrôles et aux certifications représente 30 000 à 40 000 euros par an, tout cela justifie le prix du produit. C’est le mode alimentaire existant dans nos pays industrialisés qui nous donne l’impression que la bio est chère. Il faut éviter les plats cuisinés, cultiver ses fruits et légumes. Est-ce qu’on doit choisir de mettre un peu plus d’argent dans notre alimentation pour notre santé ?


Repères

    • 1955
      Naissance de Maria Pelletier.
    • 1984
      La famille Marion-Pelletier reprend l’entreprise.
    • 2007
      Participation en tant qu’experte au Grenelle de l’Environnement.
    • 2013
      Nommée Chevalier de la Légion d’honneur.
    • 2007
      Participation au Grenelle de l’Environnement
    • Activités de Moulin Marion :
      Meunerie bio, sans gluten bio, nutrition animale bio, conseil en agrobiologie/collecte et stockage, accompagnement à la reconversion.
      L’entreprise compte 36 salariés et a réalisé un chiffre d’affaires de 15 millions d’euros en 2017.

Propos recueillis par Sarah N’tsia

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