Si la “grande démission” ne touche pas vraiment l’Ain et les Pays de Savoie, ses entrepreneurs n’en sont pas moins préoccupés par les comportements de générations x ou y toujours aussi zappeuses et en demande de sens dans le travail. Ce pourrait être l’opportunité d’en finir avec une vision trop financière de l’entreprise pour revenir aux fondamentaux.
En mai dernier, le discours de 8 étudiants rebelles d’Agro- Paris-tech, le jour de la remise des diplômes, a été vu plus de 12 millions de fois. « Quelle vie voulons-nous ? Un salaire qui permet de prendre l’avion ? Un burn-out à quarante ans ? N’attendons pas le 12e rapport du Giec. Vous pouvez bifurquer maintenant. » Un manifeste, alors que quelques mois plus tôt le monde du travail s’affolait du phénomène de “big quit” ou “great resignation” (“Grande démission”) aux États- Unis, avec 47 millions d’Américains quittant leur poste en 2021.
Nous n’en sommes pas là en France. Selon la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) du Ministère du travail, le nombre des démissions au plan national a effectivement atteint un niveau historiquement haut fin 2021 et début 2022, à près de 520 000 par trimestre, dont environ 470 000 démissions de CDI. Mais rapporté au nombre total de salariés, s’empresse de relativiser l’administration, cela donne un taux de démission de 2,7 % au premier trimestre 2022, qui n’est pas un record (il fut dépassé début 2008).
La bascule de la Covid
Pour autant, la Grande démission ne doit pas être prise pour un simple buzz. Tous nos interlocuteurs se retrouvent pour dire que le phénomène doit être relativisé… mais pris au sérieux parce qu’il est symptomatique des nouveaux rapports, notamment des jeunes générations, au travail. « Nous avons toujours reçu des cadres qui quittaient leur entreprise pour reprendre ou créer la leur », assure Isabelle Dumoget, secrétaire générale de Réseau Entreprendre Haute- Savoie. « Mais c’est vrai que depuis un an, nous en recevons plus qui se lancent dans une création passion ».

« Toutes les années je reçois des personnes qui veulent changer de vie, appuie Ève-Line Burlet, chargée d’affaires Auvergne- Rhône-Alpes Entreprises et animatrice du réseau Initiative Savoie. Je me souviens d’un biologiste devenu cordonnier. Mais c’est vrai que la tendance s’accentue depuis la covid ». « Les porteurs de projet ont un autre rapport au travail, confirme Caroline Lecacheux, animatrice de la plateforme Initiative Plaine de l’Ain Côtière. Ils veulent se sentir utile, quitte à gagner moins. C’est un vrai phénomène. Et si juste pendant la crise de la covid on a vu arriver des projets parfois peu travaillés, ce n’est plus le cas ».
« Depuis une grosse année, c’est vrai que nous recevons de plus en plus de cadres qui souhaitent démissionner pour faire autre chose », assure Olivier Quivy, consultant de l’Association pour l’emploi des cadres (Apec) d’Annecy. Il livre quatre clés d’explication au phénomène. L’effet générationnel d’abord. « Ce sont souvent des gens à mi-parcours, ces générations X ou Y qui n’ont plus le même rapport au travail que leurs prédécesseurs, qui recherchent plus de sens ».
Autrement dit, on les savait zappeurs, eh bien ils continuent à zapper… La période que l’on traverse offre une deuxième clé de lecture. « La pandémie, les confinements ont rendu cette recherche de sens plus aiguë et en même temps les nouvelles organisations du travail changent la donne. Il y a cinq ans un cadre annécien postulant à Lyon, c’était une aventure. Aujourd’hui avec deux jours de télétravail, pourquoi pas ? »
« La précarité ne fait plus peur »
Une troisième clé est tout simplement le contexte législatif : « aujourd’hui les salariés ont la possibilité de démissionner en conservant des droits à l’assurance chômage, s’ils présentent un projet réel et sérieux de création d’activité ou de reconversion professionnelle. Et, de fait, les projets se multiplient ». Le dernier levier de compréhension du phénomène, c’est très concrètement l’inversion du rapport de force entre employeur et salarié. « Un salarié aura plus tendance à faire le dos rond s’il sait qu’il aura du mal à retrouver un emploi. À l’inverse, si le marché de l’emploi est moins tendu, il démissionnera plus facilement ».

Ces quatre clés de lecture ne disent finalement pas grand chose de l’évolution du rapport au travail que traduisent ces démissions plus faciles. Car on ne démissionne plus tellement pour gagner plus dans son métier, bref pour « faire carrière ». « On change pour mieux articuler vie personnelle et vie professionnelle, observe Ève-Line Burlet, ou pour trouver du sens à ce qu’on fait. La dimension RSE (responsabilité sociétale des entreprises) est souvent citée : on veut faire un métier utile aux autres, à la planète. Certains porteurs de projet acceptent de diminuer leurs revenus pour cela ».
Pour Frédéric Lemetais, président de Réseau Entreprendre Savoie et dirigeant de Covermétal, derrière le phénomène des démissions se cache l’évolution de l’engagement dans l’entreprise. « De plus en plus souvent, les intérimaires à qui nous proposons une embauche refusent. Le CDI n’est plus le Saint-Graal, la précarité ne fait plus peur. » « Il n’y a pas de mouvement de Grande démission en France, assure Christelle Gonidec, gérante de InnovRH, mais assurément la crise covid a fait bouger les mentalités. Elle est un moment de bascule : les salariés partent pour un meilleur poste, comme avant (et sur ce volet il y a sans doute un effet rattrapage après une pandémie qui a “gelé” ces mouvements), mais aussi parce qu’ils ont maintenant besoin d’un emploi plus porteur de sens ».
Dit autrement, les jeunes se précipitent moins sur des entreprises du CAC 40 polluantes, même pour un bon salaire… Et ils n’hésitent plus à claquer la porte s’ils ne sont plus en phase avec l’entreprise. « Il n’y a rien d’alarmant dans ce phénomène, poursuit Christelle Gonidec, mais il faut en tenir compte, c’est-à-dire retravailler les organisations, réinventer les manières de travailler, proposer de meilleurs équilibres vie professionnelle / vie personnelle, partir des besoins des gens, adopter un management plus transverse. Et d’autant plus travailler la marque employeur que la concurrence est vive dans nos départements attractifs. » Bref, rendre intelligible le projet d’entreprise, valoriser l’impact RSE sur le territoire. Et ne pas hésiter : « C’est une super opportunité pour embarquer tout le monde dans un projet commun. »
Fabriquer des employés
Car le problème des démissions cache en fait un problème plus important : celui des recrutements… Les patrons nous confient régulièrement leur désarroi de ne parfois recevoir aucune réponse à leur offre d’emploi, ou avec si peu de motivation… Certains suggèrent même à Réseau Entreprendre qu’avant de « créer des employeurs » pour « créer de l’emploi » (formule du créateur du réseau André Mulliez), il faudrait maintenant « créer des employés » ! « Tout dépend des entreprises, tempère Frédéric Lemetais. Oui, recruter est devenu un casse-tête dans des entreprises classiques qui ne font pas rêver. Mais des structures de l’économie verte ou porteuses de sens reçoivent à l’inverse des candidatures spontanées, parfois pour un salaire moindre ou des risques plus élevés ».

Pour de nombreuses entreprises, ces difficultés de recrutement sont un réel problème. « Il faut maintenant prévoir des temps de recrutement allongés, plus de candidats, voir identifier plus rapidement de la sous-traitance potentielle », assure Perrine Bois, directrice de Réseau Entreprendre Savoie. « Notre démarche Impact permet de mieux travailler la partie RSE d’un projet, complète son homologue haut-savoyarde Isabelle Dumoget. Mais sans jamais perdre de vue sa viabilité économique ».
« Il n’y a pas trop de casse au niveau des projets, assure Caroline Lecacheux, notamment parce que Pôle Emploi peut maintenant aider le porteur pendant deux ans. » Pour Frédéric Lemetais, la solution tient en trois lettres : RSE. Pour Responsabilité sociétale des entreprises, bien sûr : « il faut redire ce que fait l’entreprise. Pour le personnel, comment elle l’intègre, le responsabilise, l’implique dans les décisions. Pour son environnement humain (s’impliquer dans les associations, rester en lien avec les établissements de formation) ; et l’environnement au sens large, avec de vrais choix pour limiter son impact, économiser l’énergie. Pour réconcilier avec l’engagement, nous devons être force d’exemplarité ». RSE pour Redonner du Sens à l’Entreprise, finalement.
Pierre Véron, le Jouet Simple : « Aligner convictions et expérience »

Après huit ans dans plusieurs entreprises du monde du jouet (dont Hasbro, au siège français de Savoie Technolac), Pierre Véron a créé Le Jouet Simple en avril 2021. Crise de la trentaine (c’est son âge) ? « J’aimais beaucoup Hasbro et l’entreprise m’a beaucoup appris, beaucoup apporté, mais je n’étais plus en phase avec ce système de multinationale qui fabrique à l’autre bout du monde et se soucie peu de ce que deviennent ses produits. Je me suis toujours intéressé à l’écologie. Mon père est agriculteur bio. J’ai fait mon parcours dans le monde du jouet, que j’adore. Il y a trois-quatre ans j’ai commencé à ressentir le besoin d’aligner mes convictions profondes avec mon expérience. J’ai eu la chance d’avoir une famille qui me soutient. C’est comme ça qu’est né Le Jouet Simple ».
Un choix de cohérence que Pierre Véron ne regrette pas, même si « c’est vraiment une aventure de tous les jours. Être mon propre patron n’a pas été le déclencheur pour moi, mais je suis heureux de voir que le projet rencontre un bel écho. J’ai le sentiment d’être au bon moment au bon endroit : mon concept, des jouets mono matière, en plastique recyclé, consignés, répondent à une attente. Pour l’instant nous respectons notre business plan. Nous avons sorti trois jouets d’éveil l’an dernier, nous lançons une nouvelle gamme, un nouveau packaging, nous avons pu baisser les prix de vente en réduisant les coûts de fabrication, 500 points de vente distribueront nos produits cette fin d’année. Il est un peu tôt pour savoir si notre système de consigne va fonctionner mais je reste persuadé que c’est une bonne solution, pour nous qui devons réfléchir dès le début à la fin de vie du produit, comme pour les consommateurs ».
François-Xavier Delemotte, Boulangerie Aristide : « Ce qui fait qu’on se lève tôt… »
Ce n’est pas que son travail ne l’intéressait pas : directeur des ventes et du marketing chez Blue Ice, à Chamonix, après vingt ans de carrière dans l’outdoor, en France et au Canada. Mais François-Xavier Delemotte avait envie d’autre chose. « J’étais très heureux là-dedans, je ne renie rien à ma vie d’avant. Mais j’avais besoin d’une aventure entrepreneuriale, de me recentrer sur plus de proximité… et de ne plus être tout le temps derrière un écran. Envie de raccourcir la relation entre le consommateur final et moi, en fait ». C’est comme ça que François-Xavier est devenu… boulanger.

« Le métier a toujours été dans un coin de ma tête. La découverte de l’école internationale de boulangerie, près de Sisteron, a été un déclencheur. J’ai réalisé qu’on pouvait faire des produits sains pour le corps et l’environnement, bons, sans se casser le dos, et en vivre décemment ». Banco : François-Xavier Delemotte se forme et ouvre au printemps 2021 la boulangerie Aristide, à Annecy, avec quatre compagnons… tous en reconversion : deux ex-ingénieurs, une ex-financière, un ex-cadre en couture. « Une super équipe. Nous partageons la même approche, la même envie de créer des produits différents dont on soit fier. Et puis de retrouver le toucher, le contact avec les produits, les relations vraies avec les clients… »
Une utopie plutôt rentable puisque l’embauche d’une sixième personne est prévue. « Tous les voyants sont au vert, sur une niche bien précise puisque nous ne fabriquons à peu près que du pain : pas de sandwichs, pas de café, pas de viennoiseries ». Un travail de puriste qui plaît à des consommateurs amoureux du bon pain, et à une douzaine de restaurateurs, dont plusieurs réputés. Un an après, François-Xavier Delemotte ne regrette rien. « On gagnait plus ailleurs mais on est mieux là. Ce qui fait qu’on se lève tôt, c’est la joie de faire des produits qui nous plaisent, qui nous rendent fiers ».
Clémentine Chiflet, la Cueillette du Colibri : « Un nouveau projet de vie, pour moi et les autres »
Comment passe-t-on de key account manager (responsable grands comptes) dans la grande distribution à créatrice d’un drive bio, local et zéro déchet ?

« Je menais les négociations avec la grande distribution pour un grand fabricant de salons de jardins pour particuliers et professionnels. Des meubles en plastique, ce qui me chiffonnait déjà. Mon conjoint est décédé d’un cancer il y a quelques années. Nous avions déjà décidé de changer d’alimentation, et je me rendais compte que s’approvisionner en bio et en vrac supposait une logistique complexe et beaucoup de charge mentale : tarer ses bocaux, passer d’un magasin à l’autre… D’où l’idée d’un concept de drive, qui rendrait tout ça plus simple pour le consommateur. Si on veut que les gens changent leur manière de se nourrir et de consommer, il faut leur apporter un moyen simple de le faire. Puis sont arrivés les confinements et, pour m’occuper, j’ai lancé une étude de marché, commencé à prospecter les banques, chercher un local, mais sans vraiment franchir le pas. C’est le comptable qui m’a fait comprendre que si je n’y allais pas, quelqu’un d’autre le ferait. Je me suis rendu compte que ma vie de key account manager n’avait plus de sens pour moi. Je me suis aussi dit que le covid allait réveiller les gens, que c’était le moment de lancer l’activité. J’ai appelé mon patron et j’ai démissionné ».
Et Clémentine a foncé. Le drive La Cueillette du Colibri a ouvert à Pringy en octobre 2020 et poursuit son bonhomme de chemin avec deux salariés. « On y arrive mais rien n’est simple, confie Clémentine : les gens sont revenus à leurs bonnes vieilles habitudes de consommation ». Mais Clémentine a tourné la page du plastique pour écrire sa propre aventure.
Deborah Jachym, Debojardain : « L’envie de retrouver des valeurs saines »
« Quand j’en avais trop marre, au boulot, je lançais souvent pour rire que si ça continuait j’allais me mettre à planter des carottes. J’ai appris depuis que les carottes ça se sème, ça ne se plante pas… et finalement je m’y suis mis ! » De l’enthousiasme et de l’humour, Deborah Jachym n’en manque pas.
Pourtant « mon cursus est basique. Je voulais faire infographiste, j’ai passé un bac pro, un BTS assistante de direction, puis j’ai travaillé douze ans dans l’administratif. Des postes à responsabilité, sans compter les heures. Jusqu’à ne plus me reconnaître dans cette société de consommation où plus on a de l’argent, plus on en dépense. J’en étais arrivé à un stade où mes collègues m’insupportaient. Je me suis dit qu’il fallait que je réagisse. J’ai réfléchi : pourquoi pas travailler avec la nature ? Je me suis renseignée. J’ai fait ma première formation Adema pour valider que c’était bien le maraîchage qui me plaisait. J’ai ouvert un dossier à la Région (qui a pris en charge la formation), passé un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole, et je me suis lancée. J’ai quitté l’entreprise fin 2017 pour créer l’exploitation en mai 2020 à Lagnieu, dans l’Ain, et faire mes premières ventes en juillet 2021 ».
Un vrai parcours du combattant… « la crise sanitaire a tout ralenti, et comme je partais avec zéro budget, trouver une banque a été compliqué. Ma motivation a été mise à rude épreuve. L’an dernier, un grave accident de la route m’a forcé à m’arrêter. Mais je suis repartie. Et je ne regrette rien, vraiment. J’aurais dû le faire plus tôt, mais comme beaucoup de gens, j’imagine, je me disais que bon, j’avais au moins un métier, un salaire… oui mais voilà : quand tous les weekends on a des migraines, que le corps ne suit plus, qu’on devient grincheux, insatisfait… il faut savoir s’écouter ! ».
Puis oser. « Une secrétaire, maquillée et talons aiguilles, qui se met à travailler la terre, il a fallu convaincre que ce n’était pas une lubie, c’est clair. Il faut casser les préjugés, sortir de sa zone de confort. Même si plein de portes se ferment, se dire qu’une va s’ouvrir derrière ».
Noémie Charrière, Nuances Ceramics : « Toujours du stress, mais différent »

Après dix ans dans le commerce, la communication et déjà une expérience dans l’entrepreneuriat, l’Annécienne Noémie Charrière a… déménagé sur Chambéry. Et réfléchi à son parcours. « J’ai compris que j’avais envie d’exercer un métier passion. Je pratiquais en amateur la céramique et franchement je n’avais jamais pensé en faire un métier mais l’idée a fait son chemin ». Et les confinements de la crise sanitaire ont apporté le temps nécessaire pour se former de manière professionnelle. Noémie Charrière a finalement lancé Nuances Ceramics à Montmélian il y a un an (lire Eco du 1er avril 2022). Elle ne regrette rien.
« Je voulais retrouver le frisson de la création et de la gestion d’entreprise, et j’avais besoin d’une activité manuelle. Je me sens pleinement épanouie, la création de pièces en céramique me comble, même si l’artisanat d’art reste un secteur compliqué, forcément : il faut trouver sa cible, être à la fois vendeur et fabricant, communiquer, gérer sa comptabilité, s’impliquer dans des boutiques de créateurs (je suis cogérante de l’une d’elles), multiplier les points de vente, la vente en ligne, les salons, vendre aux particuliers mais chercher également les clients professionnels… mais ce métier à la fois technique et artistique me comble. Ma vie me correspond mieux. J’ai toujours du stress mais ce n’est pas le même parce que j’ai prise dessus. »
Dans son beau local dans la vieille ville de Montmélian, Noémie garde les pieds sur terre. « J’ai atteint mes objectifs mais je vois bien que le marché est compliqué avec le retour de l’inflation. Rien ne se fera tout seul mais j’y crois ! »
Dossier réalisé par Philippe Claret








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