Loïc Hervé : « le virus fait reculer nos libertés publiques »

par | 6 août 2021

par Philippe Claret

Depuis mars dernier, le sénateur de la Haute-Savoie s’est engagé contre l’obligation du passe sanitaire. Il persiste et signe, et s’en explique.

 

Loïc Hervé, vous vous êtes engagé dès le printemps contre le passe sanitaire. Pourquoi ?

Pour des raisons de principe et pour des raisons pratiques. Sur le principe, c’est la première fois dans notre république que l’on va contrôler massivement la santé de nos concitoyens et que cela aura une influence directe sur ce qu’ils peuvent faire ou pas. Quand j’ai écrit une première tribune en mars, on m’a traité de parano, mais tout ce que j’annonçais est en train de se réaliser. Nous voilà dans une logique d’escalier et l’on ne sait pas trop où ça va s’arrêter. Vaccination obligatoire ? Sanctions pénales ? C’est un coup porté aux libertés publiques, je le maintiens. Les trois sénateurs de Haute-Savoie ont d’ailleurs voté contre l’article premier de la loi, sur l’instauration du passe lui-même.

Vous parliez d’opposition sur des points plus pratiques ?

Nous sommes en train de donner des prérogatives de puissance publique à des privés. On m’objecte que le contrôle d’identité, qui était initialement prévu, a été retiré. Mais il figure toujours en filigrane dans le texte de loi. Nous verrons bien ce qu’en dira le Conseil constitutionnel.

Ce n’est tout de même pas la première fois que des cafetiers sont tenus de vérifier l’âge de leurs clients, par exemple…

Il est exact que la vente d’alcool et l’accès à des boîtes de nuit ne sont pas autorisés à tout le monde. J’ajoute un autre exemple, l’obligation de présenter sa carte d’identité pour entrer dans un établissement de jeux. Il y a bien un contrôle pour écarter les personnes interdites, mais il est effectué par des personnes agréées par le ministère de l’Intérieur après une enquête de moralité. Ça veut bien dire que l’État ne confie pas à n’importe qui ce type de prérogative de puissance publique. Et pourtant, avec le passe, on est dans une autre dimension…

Vous êtes vacciné ?

Oui, et j’y suis favorable. La vaccination des plus vulnérables est un objectif prioritaire en France et je ne suis pas sûr qu’il soit atteint avec le passe, qui va certes pousser beaucoup de monde à se vacciner, mais pas forcément ceux qu’il faudrait. Une personne âgée pourra se passer de voyage en TGV et même de cinéma…

Vous faites confiance au gouvernement quand il assure que les données de TousAntiCovid restent confidentielles ?

Oui. Les données ne sont pas conservées. On ne pourra pas dire que vous étiez à telle heure à tel endroit. Mais on a quand même affaire à un système de contrôle généralisé puisqu’il est obligatoire.

Pouvait-on faire autrement ?

Israël et la Grande-Bretagne ont abandonné l’idée du passe sanitaire. Il reste en place en Italie, mais de façon plus souple : les terrasses en sont exclues, par exemple. Relativement peu de pays (le Danemark, la Hongrie) l’ont adopté en définitive. En Suisse, on a beaucoup plus misé sur la responsabilité de chacun.

Mais ce qui est possible en Suisse l’est-il en France, où nous n’avons pas le même rapport à la confiance ?

Je suis libéral et modéré. Pour moi, le corollaire de la liberté c’est la responsabilité, pas la contrainte. C’est pour cela que je suis vacciné : pour moi, mais surtout pour les autres. Je suis convaincu que les Français ne sont pas des enfants.

Est-ce bien le moment de brandir vos convictions ?

Mon rôle de parlementaire, c’est d’écrire une loi juste, applicable, et qui ne tourne pas le dos à nos fondamentaux. J’ai été élu pour porter des convictions. Que l’on ne vienne pas me reprocher de le faire !

Cette fonction de débat que jouent les assemblées a-t-elle été respectée ?

Au Sénat, il a eu lieu dans des conditions épouvantables… Je n’avais jamais vu ça. La situation était vraiment délétère en termes de délais d’examen des textes, de possibilité d’interview de personnes… Il faut d’urgence revenir à un fonctionnement parlementaire normal.

Vous craignez pour les libertés publiques ?

Nous ne sommes pas en dictature et Emmanuel Macron n’est pas un dictateur. J’ai plus simplement l’impression que les préoccupations de santé publique ont pris le pas sur tout le reste. Le ministère de la Santé est plus écouté en ce moment que ceux de la Justice ou de l’Intérieur, pour le dire autrement.

Ne craignez-vous pas que certains contournent l’obligation du passe sanitaire, et que des formes d’économies parallèles se développent ?

Croire que les non vaccinés vont s’interdire toute vie sociale est une illusion ! Ils trouveront des moyens, et ce sera assez facile en période de vacances. La rentrée sera sans doute plus compliquée. Je ne me fais pas d’illusion, la loi va être appliquée dans toute sa rigueur. L’appareil d’État fera des contrôles. Il y aura des restaurateurs en garde à vue, vous verrez ! À plus long terme, je continue à penser qu’on va vers une vaccination obligatoire.

Globalement, que pensez-vous de la gestion gouvernementale de la pandémie ?

Depuis dix-huit mois, les Français sont plutôt dociles : ils ont accepté les confinements, le couvre-feu, ils acceptent le passe… Pour ce qui concerne le gouvernement, il faut reconnaître qu’une telle situation n’est pas facile à gérer. Mais il ne faut pas sacrifier nos valeurs. La France est un pays où la liberté veut dire quelque chose.

Comment expliquez-vous la vigueur du débat actuel et la radicalisation des différents points de vue ?

Ce n’est pas un signe de bonne santé pour notre société. Une démocratie a besoin de contradictions, de débat. Des pharmaciens, des journalistes se font agresser. Les politiques ne sont pas mieux considérés. Il y a une perte de confiance générale dans les représentants… J’ajoute que, selon moi, le débat se déplace dans la rue parce qu’il n’a pas eu lieu au bon endroit : au Parlement. On a organisé ça fin juillet, la nuit… Il y avait la volonté d’aller vite, d’accord. Et le débat a finalement eu lieu, parce que, malgré ce que j’ai lu ici ou là, les sénateurs étaient présents, ont porté et discuté des amendements. Mais les conditions étaient trop délétères.

Selon toute probabilité la loi va être votée. Quelle va être votre action ?

Le Sénat va exercer sa mission de contrôle. À titre personnel, je vais veiller à ce que la loi soit appliquée strictement. Toute la loi, mais rien que la loi. Ensuite, nous verrons bien. Emmanuel Macron annonce l’obligation du passe sanitaire jusqu’à la mi-décembre…

BIO EXPRESS

8 juin 1980

Naissance à Vénissieux (Rhône)

2004

Après des études primaires et secondaires à Marnaz, Scionzier et Cluses, il obtient une licence en droit à Grenoble, un mastère de droit européen à Fribourg et un mastère de droit public à Grenoble

2004-2008

Assistant parlementaire de Jean-Paul Amoudry, sénateur de la Haute-Savoie, puis directeur général des services d’Ambilly

2008-2017

Maire de Marnaz

2014

Sénateur de la Haute-Savoie. Depuis 2020, il est le secrétaire de l’Assemblée. Il est également président délégué de l’Association des petites villes de France

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