Le Mont-Blanc, sous "haute protection"

par | 31 Août 2017

Quand on évoque le Mont-Blanc, on a (trop) souvent tendance à ne considérer que son sommet mythique et haut lieu de l’alpinisme. Mais ce territoire, à bien des titres exceptionnel, est également une terre d’espaces naturels protégés constitués en partie de réserves nationales reconnues pour leur diversité.

Un patrimoine sur lequel veillent jalousement les collectivités, conscientes de son attrait et de l’intérêt de le préserver, et d’autres organismes comme le Centre de recherches sur les écosystèmes d’altitude (Créa), qui en fait son laboratoire à ciel ouvert pour l’éternité.

Des réserves naturelles, entre vallées et sommets

S’il est des espaces protégés autour du mont Blanc, ce sont bien les réserves naturelles nationales. Elles sont de vrais coeurs de nature, au même titre que les parcs nationaux, répondant aussi à des critères de protection réglementaire. « Elles sont la carte de visite du territoire », annonce d’emblée Christian Schwoehrer, directeur d’Asters, conservatoire des espaces naturels de Haute-Savoie, qui compte le plus grand nombre de réserves terrestres de France (neuf au total, dont cinq autour du mont Blanc). Du nord au sud, les quatre réserves de Passy et des Aiguilles Rouges, dont celles de Carlaveyron et du vallon de Bérard, forment un ensemble contigu de 6 300 hectares… et de 12 000 hectares en incluant la réserve des Contamines-Montjoie, située de l’autre côté de la vallée de l’Arve. Avec, pour le plaisir des yeux, une diversité incroyable de paysages et de milieux que seule peut offrir une nature préservée.
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Cinq réserves nationales sur 20% du territoire

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Direction la réserve naturelle de Passy (1 888 hectares), dominée par la chaîne des Fiz aux formes arrondies d’où tombent des parois abruptes, avec à leurs pieds, des alpages fleuris à perte de vue. Zone charnière entre cristallin et calcaire, elle est plus sauvage et aussi moins fréquentée que ses voisines. « C’est le royaume des randonneurs amoureux de nature indomptée au coeur de grands espaces », raconte son garde Julien Heuret, ajoutant que la vue sur le mont Blanc depuis le chalet d’accueil de la réserve à Plaine-Joux est de loin la plus belle. Cet automne, la réserve fêtera la première réintroduction du gypaète barbu en France il y a trente ans.
Autre ambiance aux Aiguilles Rouges, monde de rocailles où l’hiver s’éternise durant de longs mois et où la marmotte vit au ralenti… « L’essentiel de la réserve est constitué de zones rocheuses, d’éboulis et de parois érodées par le passage des glaciers », explique Marion Guitteny, conservatrice-adjointe des réserves des Aiguilles Rouges. On y accède principalement par le Brévent, avec sa vue imprenable sur la chaîne du mont Blanc, et le col des Montets. Le lac Blanc, à 2 352 mètres, enneigé même en été, fait partie des incontournables. Sur ses 3 279 hectares, 60 espèces animales – bouquetins, chamois, marmottes… et aigles royaux – et 575 espèces végétales sont recensées… jusqu’à la réserve de Carlaveyron, jardin suspendu d’où émergent tourbières et petits lacs en passant par le vallon de Bérard, où au-dessus des glaciers face nord, l’Aiguille du Belvédère pointe sa cime à 2 965 mètres.
À l’opposé, de l’autre côté de la vallée, la réserve naturelle des Contamines-Monjoie est la plus haute de France. Sa forte amplitude altitudinale lui confère une diversité impressionnante. Des espaces naturels protégés qu’Asters, gestionnaire pour le compte de l’État, a pour mission de préserver et de valoriser, depuis sa création en 1982. Au-delà de la surveillance, le conservatoire informe les publics, réalise des inventaires, initie des expertises scientifiques (étude sur le glacier de Tré-la-Tête, suivi des lacs d’altitude…), forme les professionnels et accompagne les politiques publiques. « Nous organisons de nombreuses animations – expositions, conférences, sorties sur le terrain… – en lien avec les collectivités et autres structures sur le territoire », explique Christian Schwoehrer, le directeur d’Asters (45 salariés) qui dispose d’un budget annuel de 3,5 millions d’euros. Excepté sur le massif des Aiguilles Rouges où cette compétence a été déléguée à la communauté de communes de la vallée de Chamonix Mont-Blanc, soutenue par l’association de la réserve, l’Arnar.
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« Nous mettons à disposition deux animateurs au chalet des Montets pour informer les visiteurs et participons à l’entretien des sentiers, la signalétique… », précise son directeur développement durable, Jean-Marc Bonino. Le premier objectif est de sensibiliser tous les publics pour permettre un partage respectueux de l’espace. D’où un vrai travail de fond mené avec les organisateurs de manifestations sportives, et notamment de trails (Tours du Mont- Blanc et des Fiz), pour une meilleure intégration des pratiques. Parallèlement, Asters s’est lancé en 2013 dans une démarche de labellisation des accompagnateurs en montagne, « parce qu’ils sont de formidables ambassadeurs des réserves naturelles » assure le responsable. De son côté, la communauté de communes Pays du Mont- Blanc, où se situe la réserve des Contamines-Montjoie (70 % de son territoire), a créé un Réseau d’éducation à l’environnement à destination de la population et des touristes. « Ces réserves naturelles sont un vrai atout pour le territoire, digne d’intérêt, et elles doivent être protégées », rappelle Jean- Marc Bonino.

Les Contamines, une réserve riche et plurielle

Connue pour la diversité de ses milieux naturels sur 5 500 hectares, la réserve des Contamines- Montjoie est aussi la plus haute de France, et le seul espace protégé du massif du mont Blanc côté français. Son point haut, l’Aiguille nord de Tré-la-Tête, culmine à 3 892 mètres. Chaque été, plus de 150 000 visiteurs foulent ses sentiers, empruntant notamment le réputé Tour du Mont-Blanc… Depuis le village des Contamines à 1 160 mètres caractérisé par son étage forestier jusqu’aux glaciers alternant zones humides, landes et alpages fleuris, parois rocheuses, glace et points de vue remarquables sur le Val Montjoie et le Beaufortain.
Ici, cohabitent quelque 600 espèces animales, parmi lesquelles des « reliques glaciaires » (tétras-lyre, lagopèdes alpins, chouettes chevêchettes…) et 760 espèces végétales dont 53 rares (jonc arctique, riccie de Breidler ou mousse, drosera et orchidées…). Pour Nadège David, conservatrice de la réserve pour Asters, les enjeux de préservation sont majeurs et passent par la sensibilisation et l’information des publics et des acteurs locaux. « Nous organisons sur l’année une centaine d’animations (sorties, conférences thématiques, projections…) en lien avec différents organismes et les collectivités. »
Pour que les pratiques soient en adéquation avec les milieux et les espèces, et ainsi tendre vers un partage respectueux de l’espace, Asters travaille aussi avec les alpagistes via la mise en place de plans de pâturage. Une autre action capitale concerne le suivi du glacier de Tré-la-Tête, 3e plus grand glacier français (11 kilomètres carrés), avec le concours d’EDF et de GlacioLab. Le bilan de masse, mis en place en 2014, a révélé qu’il avait perdu 3,5 mètres d’épaisseur en deux ans. Pour tout savoir sur la réserve, deux solutions : la parcourir et/ou voir l’exposition permanente qui lui est consacrée depuis le 7 juillet à l’Espace nature au sommet (mairie) des Contamines.

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Au pied du glacier de Tré-la-Tête à 2 602 mètres, le refuge des Conscrits (propriété de la FFCAM et 2e plus gros « hébergeur » de la réserve) enregistre environ 4 000 nuitées de mi-mars à fin septembre.

Créa : le mont Blanc comme laboratoire

Basé à Chamonix, le Centre de recherches sur les écosystèmes d’altitude (Créa) se distingue dans le milieu scientifique. Tout d’abord parce qu’il s’agit d’une structure associative, ensuite parce qu’il a fait de la science participative son ADN. « Outre notre vocation première qui consiste à étudier les écosystèmes de montagne, nous voulons être en lien direct avec la société, jusqu’à impliquer les citoyens dans la collecte des données, dans une logique de transmission », explique Anne Delestrade, la directrice du Créa (budget annuel : 300 000 euros), qui compte quatre salariés permanents.
L’objectif ? Rendre les résultats scientifiques accessibles au plus grand nombre. « Il est important que le public comprenne ce qu’il se passe », estime la chercheuse. Sujet brûlant : l’impact du changement climatique sur la faune et la flore alpines, avec la mise en oeuvre du programme Phénoclim pour permettre le suivi des cycles saisonniers du vivant. « Par exemple, celui des arbres est assuré par des citoyens via un site Internet interactif où ils nous font part de leurs observations ; et en contrepartie, nous leur communiquons nos résultats. »
Ceux-ci sont révélateurs : des décalages sont observés, le printemps est plus précoce et l’hiver plus tardif. Les températures s’élevant, certaines espèces migrent vers le haut. Une démarche analogue est menée depuis 30 ans pour le chocard. Une fois recueillies, les données servent à analyser la répartition des espèces. Régulièrement, le centre lance un appel à volontaires pour des séjours d’une semaine, avec participation aux protocoles et aux études. De quoi alimenter aussi un projet de recherche de plus grande envergure sur l’évolution des écosystèmes d’altitude, codirigé avec le CNRS, le Conservatoire botanique alpin et les parcs nationaux.

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Suivis participatifs de la zone d’étude de la végétation sur le long terme à Loriaz (1 900 mètres) en juillet 2017, dans le massif du Mont-Blanc.

Le parc de Merlet, pas si bête !

Imaginez un ancien alpage de 21 hectares campé à 1 500 mètres d’altitude, au-dessus des Houches, avec vue sur le massif du Mont- Blanc… Vous êtes au parc de Merlet, propriété privée de Claire Cachat, la gérante du parc. Sa création remonte en 1968, lorsque son père Philippe décide de le transformer en parc animalier pour permettre au public d’être en immersion totale avec les animaux, en (quasi) liberté dans leur milieu naturel. Au total, 70 animaux (sans compter les marmottes !) occupent l’espace, soit sept espèces – bouquetins, chamois, mouflons, cerfs, daims, lamas et alpagas – sélectionnées au préalable pour leur capacité à vivre ensemble.

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Un Suisse tombé amoureux du site pendant l’entredeux- guerres a racheté les parcelles une à une pour constituer un seul et vaste domaine, celui de Merlet. Il sera vendu en viager à la famille Cachat en 1948.


Ouvert cinq mois dans l’année, de mai à septembre, le parc attire un nombre toujours plus important de visiteurs depuis dix ans. Des familles pour une grande majorité, françaises et étrangères. Fort de ses 60 000 entrées (dont 10 000 scolaires) en 2016, il figure dans le top 10 des lieux touristiques les plus fréquentés en Haute- Savoie. « Même si en soi les animaux suffisent, nous proposons des animations pédagogiques aux scolaires comme au public », explique Claire Cachat, qui emploie deux salariés à l’année et cinq animateurs en saison. Deux conférences remportent un franc succès : « Bois et cornes », pour apprendre à reconnaître les animaux du parc, et « La montagne et ses secrets », une lecture du paysage avec comme support, le mont Blanc, ses glaciers, sa faune et sa flore.
Cette année, en prévision des 50 ans du parc célébrés en juin 2018, la propriétaire a voulu voir plus grand en rachetant à la mairie des Houches « un bout de falaise » de 3 000 mètres carrés où elle a aménagé un promontoire. Un investissement de 60 000 euros qui vient s’ajouter à l’acquisition de toilettes sèches et de vélos électriques (participation à hauteur de 50 %) pour les employés.


Dossier réalisé par Patricia Rey

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© Julien Heuret

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