Patrick Croissandeau : « La coupe du monde de l’économie apparaît disputée »

Patrick Croissandeau : « La coupe du monde de l’économie apparaît disputée »

Le directeur de la Banque de France dans l’Ain nous livre son analyse conjoncturelle pour 2018, sous l’angle macroéconomique et local, ainsi que sa vision prospective pour 2019.

En termes macroéconomiques, comment évaluez-vous l’année 2018 ?

Je dirai qu’il s’agit d’une année en deux temps. Pour parler de 2018, il faut se souvenir de 2017 qui, notamment au dernier trimestre, avait connu un emballement de l’économie, avec des rythmes instantanés de croissance effrénée. Nous avions terminé l’année à 2,3 % de croissance, un fait exceptionnel. Mais ce rythme n’était pas soutenable, à terme. Cela a conduit, au début de 2018, à un léger ralentissement, notamment dans l’industrie.

Globalement, nous sommes revenus à un rythme de croissance plus soutenable, avec des niveaux d’investissement dynamiques.

En janvier, nous avions prévu une croissance annuelle à 1,8 %. Nous venons de la réestimer à 1,5 %, du fait, notamment, des mouvements de décembre.

Selon nos analyses, il s’agit d’une croissance qui créé de l’emploi : 300 000 postes selon nos estimations en 2017, 200 000 en 2018. Avec un taux de 1,5, nous nous inscrivons toujours dans une croissance soutenue, et l’on reste au-dessus de notre croissance potentielle, elle-même déterminée par différents facteurs, comme la typologie du pays, les politiques fiscales, sociales, économiques… Pour la France, ce potentiel de croissance se place autour de 1,3 %.

Comment la politique conduite peut-elle avoir des répercussions sur notre croissance ?

Ce qui est certain, c’est que notre croissance potentielle sera relevée par les réformes. La politique en faveur de la compétitivité des entreprises et de l’attractivité fiscale présente des résultats. Les réformes autour de l’emploi, de l’apprentissage et de la formation sont tout à fait essentielles. La politique de l’offre conduite ces dernières années en faveur de la compétitivité des entreprises et de l’attractivité fiscale montre ses résultats : il ne faut pas revenir sur les mesures en faveur des entreprises, mais les compéter par des réformes en faveur de tous les Français. L’intérêt économique n’est pas incompatible avec un impératif de justice sociale.

Comment se situe la France par rapport à la zone Euro ?

L’écart avec la zone Euro se situe aux alentours de 0,2 point. À ce titre, on prend souvent comme comparaison l’économie d’un pays comme l’Allemagne et on l’érige comme modèle. L’Allemagne connaît pour autant certaines problématiques, comme sa démographie ou les tensions en termes d’emploi.

Certains observateurs de la vie économique s’inquiètent d’une croissance française qui pourrait s’étioler. Que répondez-vous ?

Il est vrai que 2018 a connu un rythme d’investissement des entreprises satisfaisant et une inflation contenue. Le chômage était à la baisse. On constatait également une reprise européenne et mondiale et, dans le même temps, une accélération des réformes. En revanche, on a vu apparaître, cette année, les premières alertes des chefs d’entreprise, d’abord, sur les difficultés de recrutement. Le secteur du bâtiment faisait état de quelques inquiétudes liées à un essoufflement du logement neuf privé. De même, du côté du logement social, des questionnements en lien direct avec les incertitudes budgétaires font leur apparition.

Le premier semestre a également connu quelques manifestations, notamment des retraités. D’un point de vue économique, nous ne pouvions pas imaginer les mouvements de fin d’année.

En milieu d’année, l’environnement international commençait à être moins porteur. À l’heure de la coupe du monde de football, la coupe du monde de l’économie apparaît disputée, agitée. Les inégalités, à l’instar du populisme, ont commencé à monter et se faire davantage sentir.

Et pour la seconde partie de l’année ?

En été, nous avons connu une poussée de l’inflation, puis nous nous sommes inscrits sur un plateau de croissance en septembre. Nous avons effectivement senti quelques inquiétudes des chefs d’entreprise, nourries notamment par des divergences économiques mondiales.

D’autre part, le double phénomène de l’emballement de l’économie fin 2017 lié à une certaine pénurie de main-d’œuvre avait déjà conduit à une augmentation des salaires. Un autre phénomène est à noter : l’augmentation du prix des intrants, des matières premières, avec, parfois, des pénuries. La filière bois a été particulièrement touchée.

L’intérêt économique n’est pas incompatible avec un impératif de justice sociale.

Quelle est votre analyse du prisme économique local ?  

Les premiers constats de plafonnement – à un niveau soutenu – de l’activité industrielle remontent au mois de mars. Le phénomène du prix est également une problématique connue de secteurs comme le BTP. Celui-ci a retrouvé de l’activité, certes, mais pas (encore) les prix. Le commerce de détail, en revanche, n’a pas vécu une très belle année, même si dans notre département, il s’en sort un peu mieux qu’ailleurs. Par ailleurs, en septembre, nous avons constaté cette reprise de rythme normalisé de croissance, mais accompagné d’une montée de l’inquiétude des chefs d’entreprise (portant sur le protectionnisme, les spéculations notamment sur les prix du pétrole, les risques politiques internationaux…). Le ralentissement de l’activité pour certains sous-traitants de l’automobile s’est également fait ressentir sur notre département. Mais l’on reste dans une dynamique de croissance soutenue.

Quels sont, dans l’Ain, les secteurs qui s’en sortent le mieux ou le moins bien ?

L’industrie dans notre département a un peu souffert en 2018 et connaît un ralentissement sur l’investissement productif. Cela peut s’expliquer par différents facteurs : l’absence de main-d’œuvre et l’incertitude sur les volumes d’activité, ce qui se ressent d’autant plus pour les entreprises dépendant de la filière automobile. En revanche, on a globalement une croissance du crédit, mais qui s’oriente plutôt vers les projets immobiliers.
Les services se portent le mieux, notamment à travers les implantations sur le Pipa. Les grands ensembles logistiques poussent la dynamique. Ça reste compliqué pour le commerce. Concernant le BTP, les prix semblent enfin plus enclins à repartir, les travaux publics ont été un peu plus lents à redémarrer et à retrouver du prix. Des dossiers comme Floriot ou la Semcoda ont généré de l’incertitude, de l’inquiétude.

Nul ne sait de quoi demain sera fait, mais quelle est votre vision prospective pour 2019 ?

Si l’on considère le prisme macroéconomique, nous pensons que la croissance restera sur ce plateau de 1,6 % sur l’année 2019, hors impact des nouvelles mesures annoncées récemment par le gouvernement, qui pourraient avoir un effet sur le pouvoir d’achat, mais aussi sur la dette. On prévoit également une inflation moyenne  – augmentation des prix – qui devrait être corollaire, globalement, à une augmentation des salaires.


Repères

Né le 19 novembre 1964 dans la région Centre. Après des études en informatique et en économie, il prend des fonctions très tôt à la Banque de France, d’abord au siège parisien, où il s’intéresse aux métiers de la banque centrale. Il se tourne ensuite vers le réseau local de la BDF (Nantes, Cahors, Quimper, Le Havre), avant de prendre la direction de l’établissement de Bourg-en-Bresse, en octobre 2016.


Propos recueillis par Myriam Denis

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