Patrick Martin, entrepreneur burgien, dirigeant du groupe Martin Belaysoud Expansion, est également président régional du Medef Auvergne Rhône-Alpes. Et il a le vent en poupe. S’affirmant toujours aussi « déterminé », il ne cache plus sa volonté de succéder en juillet 2018 à Pierre Gattaz, président national du syndicat patronal.

Tout bouge, tout change, partout ou presque… Qu’en est-il selon vous sur le front de l’économie ?

Je constate une vraie amélioration. Prenons le bâtiment. La reprise est enfin là mais il a souffert jusqu’à fin 2015. Ça repart aussi dans l’industrie, mais de façon plus mesurée. La production se redresse mais nous sommes toujours à moins 9 % par rapport à 2007. Pendant ce temps, les Allemands ont tout récupéré depuis trois ans ! L’industrie recommence à créer des emplois si l’on prend en compte la sous-traitance dans les métiers de service. Ce n’était pas arrivé depuis 2004. Des signaux intéressants devraient nous conduire à une croissance autour de 1,8 ou 1,9 % cette année et 2 % l’année prochaine.

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Non, mais ne boudons pas notre plaisir. Il reste deux gros points noirs : le déficit de la balance commerciale continue à se creuser (70 milliards d’euros) et pèse sur la croissance et l’emploi. Quand l’Allemagne finit l’année avec un excédent de 250 milliards d’euros ! Elle commerce en euros comme nous, ses coûts de main-d’œuvre sont à peu près les mêmes que les nôtres et ils ont le premier excédent commercial devant la Chine. Le problème est la compétitivité et l’appétit des entreprises françaises pour l’international. Le 2e point noir est le taux de chômage que l’on dit incompressible autour de 8 % alors qu’en théorie ça devrait être 4 %. Cela renvoie à l’inadaptation des formations aux besoins de l’économie et les modèles évoluent encore avec la digitalisation, l’industrie du futur. C’est une source de désespérance pour des personnes en situation de chômage. Alors qu’on a beaucoup de mal à recruter à tous les niveaux de qualification. La faillite est collective. Les entreprises ont des efforts à faire sur deux points : savoir anticiper et exprimer leurs besoins futurs en termes de qualification et accélérer sur l’apprentissage. Le sujet n’est pas de remplir une obligation légale, mais plutôt de préparer l’avenir.

Les mesures gouvernementales vont-elles dans le bon sens ?

On a parfois du mal à comprendre la stratégie… Sur un point essentiel, la trajectoire budgétaire, les élus à tous les niveaux se livrent à un petit jeu, celui d’annonces sur la réduction de la dépense publique. Pour le commun des mortels, cela veut dire que les dépenses baissent. Mais par une sorte d’escroquerie intellectuelle, cela masque, en fait, un ralentissement de la progression de ces dépenses, pourtant déjà à un niveau insupportable pour des résultats décevants et un déficit abyssal. L’endettement ne baissera pas. Quelque 1 600 postes de fonctionnaires d’État supprimés cette année sur 2,5 millions, quand Emmanuel Macron en annonçait 120 000 sur 5 ans… Ce sera dur de tenir l’engagement ! On peut s’inquiéter. Du coup, on est forcé de maintenir une fiscalité trop élevée pour les entreprises et les ménages.

Redoutez-vous ce qui se profile pour les entreprises ?

Ce qui est annoncé ne correspond pas à une baisse du coût du travail. La transformation du CICE en baisse directe des charges aura un coût direct pour les entreprises de 8 à 9 milliards d’euros. Les baisses de charges sociales annoncées bénéficieront exclusivement aux salariés. C’est bien car il y a trop de différentiels entre les salaires brut et net. Mais le gain pour les entreprises sera nul. On a tout de même la perspective de la baisse du taux d’impôts sur les bénéfices, en fait, déjà annoncées par Hollande. À ce jour, on ne constate pas d’avancée pour la compétitivité des entreprises. Ce n’est pas cohérent. Ce qui se prépare pour les actionnaires, à savoir la transformation de l’ISF et le prélèvement forfaitaire unifié est très bien pour encourager l’investissement et éviter des cessions d’entreprises familiales dont les actionnaires ne peuvent assumer l’impôt sur la fortune.

Les ordonnances ont provoqué pas mal de réactions… Et de votre côté ?

Je ne les trouve pas mal… Même si rien n’a été fait sur les seuils sociaux. Elles vont dans le bon sens, celui de la responsabilisation des acteurs du dialogue social qui n’a pas à être préempté par les seules organisations syndicales, Medef compris. Sur la formation continue et l’apprentissage, pour l’instant on n’en sait pas trop. Je suis un fervent militant du dialogue au plus près du terrain, pour que chacun puisse décider de son sort sans passer par de complexes tuyauteries. Tout remettre à plat c’est bien, en espérant que ce ne soit pas pollué par des enjeux de pouvoir entre l’Éducation nationale, les Régions, les branches professionnelles…

Et le fameux style Macron ?

Le célèbre alignement des planètes durera-t-il ? On peut en douter. Les périodes difficiles reviendront. Raison de plus pour que l’on prenne nos responsabilités. Ce n’est pas le « Grand Soir » mais il faut reconnaître que des choses se passent. Je m’interroge en revanche sur la volonté et la capacité de l’Élysée à tout maîtriser. Il faut espérer que ça marche et rester vigilant, sur les résultats et le rythme. Ça va parfois trop vite, parfois pas assez. Les corps intermédiaires doivent être entendus.

Comment se porte le groupe Martin-Belaysoud Expansion ?

Les sujets actionnariaux nous ont perturbés pendant 10 ans. Depuis le large dégagement de mon frère et l’accord avec le reste de la famille, je détiens seul la majorité. J’ai recruté deux directeurs généraux : Didier Flavenot pour Tereva et Marie Pierre Marchand pour Mabéo. Il le fallait. Ils sont excellents pour suivre la feuille de route : booster la performance et respecter nos valeurs. Ils ont intégré le directoire du groupe avec Bernard Buthod (DG finances). Cela se traduit par une forte hausse du CA en 2017 (+6 %), traduisant une prise de parts de marché. Notre niveau d’endettement très raisonnable est en baisse. Le résultat cette année s’élèvera à 530 millions d’euros sans prendre en compte notre rachat d’Anjac en 2018 ou 2019. Nous en détenons déjà 48 % depuis 2015. Anjac, c’est un CA de 150 millions d’euros, 600 salariés et 48 agences dans le métier de Tereva. À terme, le chiffre d’affaires du groupe grimpera à 700 millions d’euros, avec 2 600 personnes et 200 agences. Je ne suis pas mécontent… En 1987, nous en étions à 50 millions avec 250 salariés et 3 agences.

Avez-vous trouvé la bonne dimension ?

Avant l’acquisition d’Anjac, nous étions le grand chez les petits et le petit chez les grands ! Nous occuperons dorénavant le 3e rang national dans nos deux métiers. Après, dire la taille critique d’une entreprise, c’est un peu comme le sexe des anges. Personne ne sait le définir.

En toujours à Bourg-en-Bresse ?

Toujours ! Nous sommes juste forcés de créer des bureaux à Lyon. Certaines compétences ne veulent pas venir s’installer en Bresse. C’est ainsi, mais ça ne fera qu’une trentaine de personnes et le siège demeure à Bourg.

Confirmez-vous votre candidature à la présidence du Medef ?

Patrick MartinJe suis candidat. On monte en puissance. Je dis « on » car l’initiative est collective. Nous sommes sept présidents de Région (Paca, Aura, Grand-Est, Bretagne, Normandie, Ile-de-France, Corse). Nous partons d’un constat : le sens de l’histoire veut que la vie des entreprises et l’action du Medef se passent au plus près du terrain. Un faisceau de facteurs nous a amenés à cela. Nous nous sommes déclarés récemment devant 62 présidents départementaux et régionaux. Notre discours n’est ni territoires contre branches, ni la province contre Paris, ni encore les « petits » contre les « grands ». Nous revenons aux fondamentaux.

Quelle est la réaction de l’actuelle direction du Medef ?

Comme toujours quand il y a une initiative du territoire. Ils ont été sceptiques, puis dubitatifs, intrigués, et demain très intéressés. Ils ne voyaient pas venir le coup. Ils sont surpris. Notre parti pris n’est pas clivant, pas anti branches. Je suis extrêmement déterminé et zen.

On vous pensait en retrait après votre départ de la présidence régionale entre 2011 et 2016…

Je n’ai pas eu le sentiment de ne plus exister. Une conjonction compliquée et puis la crise… J’avais pris des distances tout en restant administrateur du Medef 01. Mes amis estiment que pour des tas de raisons, je suis capable d’être leur candidat. Nous avons un message qui correspond aux attentes de beaucoup d’entreprises. Notre positionnement n’est pas politique. Il est œcuménique. Pas question de rentrer ni dans les rivalités ancestrales ni dans les combinaisons d’appareils d’antan. C’est ce qui nous rend déroutants. Nous préférons partir des besoins des adhérents Medef.


Repères

Patrick Martin préside le groupe familial Martin-Belaysoud Expansion né à Bourg-en-Bresse en 1829 et dont les deux fleurons sont Tereva (matériel de génie climatique, plomberie, salle de bains et exploitation thermique) et Mabéo Industrie (équipements de protection individuelle et fourniture industrielle). Avec un chiffre d’affaires 2017 de 530 millions d’euros, le groupe burgien emploie 2 000 personnes et joue les premiers rôles dans la catégorie des entreprises à taille intermédiaire (ETI). Il connaîtra prochainement un nouveau développement d’importance avec l’annonce de la prise de contrôle à 100 % d’Anjac SCI (600 salariés et 150 millions d’euros de CA).


Propos recueillis par Jean-Marc Perrat