Stations de ski recherchent saisonniers désespérément

par | 8 décembre 2021

Chaque hiver, ils sont habituellement 120 000 saisonniers à gagner les stations des Alpes du Nord pour y travailler. Mais début décembre, 10 à 20 % manquaient toujours à l’appel, voire plus selon les secteurs. Une désaffection de grande ampleur liée à la pandémie. Mais pas seulement. Les conditions de travail et la réforme de l’assurance chômage sont aussi pointées du doigt. Et c’est sans compter les dernières mesures sanitaires qui complexifient une situation déjà sous tension. Mis au pied du mur, les employeurs doivent mettre la main à la poche.

À l’heure où les stations de ski ouvrent les unes après les autres, et alors que, d’ordinaire, les recrutements sont finalisés fin octobre-début novembre, des saisonniers sont toujours aux abonnés absents. Et pas un seul métier n’est épargné, quel que soit le secteur – hôtellerie-restauration, remontées mécaniques, magasins de sport, commerces… Après dix-huit mois d’arrêt, dûs à la fermeture des remontées mécaniques, le nombre de saisonniers en montagne a chuté de moitié par rapport à l’hiver précédent, selon la Dares. Avec des situations contrastées selon les secteurs.

Un écosystème en péril ?

Maintenance des remontées mécaniques au Brévent, exploitées par la CMB

Dans ce contexte de pénurie aggravée – la faute à la Covid‑19 –, tous les moyens sont bons pour recruter. Certains syndicats professionnels n’ont pas hésité à multiplier les job dating et les campagnes de recrutement sur les réseaux sociaux. À l’instar de Domaines skiables de France – avec son clip et ce slogan : « Vous allez adorer votre nouveau bureau » –, quand la branche des remontées mécaniques doit encore embaucher, au 2 décembre, a minima 5 % de saisonniers, soit quelque 800 personnes sur les 15 000 employées chaque hiver. Et c’est d’autant plus symptomatique que, d’ordinaire, 80 % d’entre eux reviennent d’une année sur l’autre. « Néanmoins, notre politique de fidélisation mise en place il y a dix ans porte ses fruits », relativise Laurent Reynaud, délégué général de DSF, rappelant que le syndicat, avec ses 230 exploitants, est le seul à offrir une reconduction automatique des contrats dès la première saison. De quoi, donc, limiter la casse. Mais le manque de bras varie en fonction des stations. À Chamonix, la Compagnie du Mont‑Blanc, qui embauche 600 saisonniers (pisteurs, secouristes…), a fait le plein, bénéficiant de l’engouement des gens de la vallée, pour qui être saisonnier est un style de vie. « Seuls trois à quatre postes restent vacants à Megève », relève son président Mathieu Dechavanne, reconnaissant aussi « avoir recruté sur le fil, contrairement aux hivers précédents ».

Effet boule de neige

Quant au groupe Labelle­montagne, présent dans dix stations familiales, il évalue le déficit de personnel entre 5 à 30 % selon les sites. « Dans le Val d’Arly, nous ne rencontrons pas de problème parce qu’il s’agit principalement de locaux. Mais c’est plus compliqué à Saint-François-Longchamp où il y a beaucoup de primo-emplois. Là, la désaffection atteint 20 %, et plus encore à La Bresse », détaille Jean-Yves Remy, PDG du groupe.

Effet boule de neige : l’Union sport & cycle (USC), qui fédère 1 500 magasins de sport en station, peine aussi à trouver preneur pour ses offres d’emploi, de skiman à responsable de magasin. Cela concerne, au bas mot, 10 à 15 % des effectifs. Pour Brice Blancard, son responsable marketing, la fermeture des remontées mécaniques a jeté le discrédit sur la saisonnalité en montagne, malgré la mise en place du chômage partiel l’hiver dernier. « Là où ça pêche, c’est le taux de départ significatif parmi nos saisonniers récurrents, qui privilégient désormais la sécurité tout en restant dans la profession. »

Un sentiment partagé par Julien Gauthier, responsable développement de Skiset : « Il est clair que cette année blanche et les menaces sanitaires perturbent le marché de l’emploi et vont complexifier la gestion des plannings. Mais ce qui prévaut, c’est de gérer à plein l’activité dans les semaines à venir. »

La galère des hébergeurs-restaurateurs

Plus impactée que d’autres, l’hôtellerie-restauration a engagé une véritable course contre la montre. À fin octobre, la branche affichait 10 000 postes à pourvoir en Rhône-Alpes – chefs de partie, serveurs, femmes de chambre, etc. – mais les candidats ne se bousculent pas au portillon. « Beaucoup d’établissements n’ont pas leur effectif au complet. Il manque 10 à 20 % du personnel, spécialement en cuisine, en salle et en chambre, alerte Paul Duverger, le président du GNI Rhône-Alpes Régions Est. Pourtant ils sont nourris, logés et formés », soupire-t-il.

Restauration proposée sur les pistes par Labellemontagne.

Faute de main-d’œuvre, lui aussi a dû fermer son restaurant le lundi. « Voilà trois mois que je cherche un chef de partie confirmé en CDI et je ne trouve pas. » En cause, selon les saisonniers : la pénibilité, l’amplitude des horaires et les salaires. Paul Duverger ne mâche pas ses mots : « Le métier souffre d’une mauvaise image et on paie une politique gouvernementale mise en place il y a quarante ans en défaveur de l’apprentissage, qui s’appauvrit. Et ce problème ne va pas se régler demain. » Le dirigeant de Chalet des Neiges et de Lodge & Spa Collection, Thierry Schoenauer, évoque, lui, 5 % de saisonniers à recruter, qu’il loge dans des bâtiments dédiés. C’est plus (15 % exactement) pour le groupe Mont‑Blanc Collection, qui exploite sept établissements entre Chamonix et Saint-Gervais. « Les petits postes, où il y a beaucoup de rotations, sont les plus touchés », constate son PDG, Martin Devictor. Pour lui, « même si la rentabilité sera meilleure en raison d’un nombre limité d’embauches, ce n’est pas viable dans le temps. »

Candidats exigeants et « volatils « 

Dans le secteur des résidences de tourisme, la carence flirte avec les 10 % sur les 8 000 saisonniers engagés l’hiver, d’après Patrick Labrune, le président du SNRT (662 résidences à la montagne). « Pourtant, les exploitants, pressentant un hiver compliqué, avaient commencé leur recrutement dès l’été, avec des contrats en CDI intermittent et des avantages en nature à la clé, souligne-t-il. Mais, aujourd’hui, les candidats veulent davantage de garanties et sont plus volatils. »

Au Club Med, qui ouvre ses onze resorts et chalets dans les Alpes, les équipes de GO et GE sont formées à 80 %, avec encore 250 postes à pourvoir. Même scénario chez Pierre & Vacances. Chez MMV, qui compte habituellement 1 100 salariés (dont 25 % de permanents) dans ses vingt résidences et hôtels à la montagne, il manque 15 % de saisonniers. « Là où l’on transpire le plus, c’est sur des postes comme le ménage et la réception », commente Bruno Clément, le directeur général, qui ne voit pas d’autre issue que de faire appel à des recruteurs professionnels pour faire venir du personnel de pays européens, comme cela se fait en Autriche.

Revaloriser le statut de saisonnier

Pour Antoine Fatiga, responsable “saisonniers” à la CGT Aura : « Cela n’a rien d’étonnant quand, l’an dernier, 75 % des saisonniers n’ont pas été indemnisés. Alors que la Savoie a perçu un milliard d’euros d’aides, soit l’équivalent, en moyenne, de 44 000 euros par établissement, contre 17 000 au niveau national. Et ce n’est pas fini. La réforme de l’assurance chômage met 1,2 million de personnes dans la précarité, et ce sera pire le 1er décembre quand il faudra avoir travaillé six mois pour toucher le chômage, alors que ce n’est pas possible en station. »

Selon lui, les saisonniers, mal considérés, se reconvertissent dans des métiers moins contraignants, pour mener une vie plus stable. Pour pouvoir gérer leurs activités, les patrons devront donc trouver des aménagements et mieux prendre en compte les prétentions des saisonniers. Ceux-ci réclament de meilleures conditions de travail, des logements et une augmentation des salaires. C’est chose faite dans les remontées mécaniques, où un accord a entériné une hausse de 3,2 %, tandis que, dans l’hôtellerie-restauration, des négociations de branche sont en cours pour revaloriser la grille salariale (voir ci-contre). Le rapport de force employeur/employé s’est inversé cet hiver.

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Les Contamines sous tension

« D’habitude, nous recevons plus de demandes que de postes à pourvoir (environ 120). Mais, cet hiver, c’est le contraire, on court après les saisonniers », déplore Didier Mollard, qui dirige la Société d’équipement des Contamines-Montjoie Hauteluce (SECMH). Il doit encore en embaucher 10 %. Et la situation risque d’empirer avec l’instauration du passe sanitaire et la validité du test PCR ramenée à 24 heures au lieu de 72 heures. Ici, comme ailleurs, les saisonniers non vaccinés et récalcitrants démissionnent ou voient leurs contrats suspendus. Par conséquent, si l’exploitant ne parvient pas à recruter dans les prochains jours, il devra fermer certaines installations. « Nous trouverons des solutions, à court terme, en demandant à nos équipes de se serrer les coudes au moins pour passer Noël, mais qu’adviendra-t-il ensuite ? », s’interroge Didier Mollard, « à une période où la précarité du statut de saisonnier met en péril notre économie, avec des ouvertures de domaines skiables dégradées. »

« Nous avons toujours logé 100 % de nos équipes mais, cette année, on explose les budgets en investissant dans l’achat de trois nouveaux studios », explique Benoît Tavernier.

Loger oui, mais à quel prix !

À Morzine, Benoît et Michel Tavernier, propriétaires de sept magasins Intersport (dont cinq points service) également aux Gets et Avoriaz, ne ménagent pas leur peine pour trouver des hébergements décents pour leurs 30 saisonniers (50 salariés au total). « Nous avons toujours logé 100 % de nos équipes mais, cette année, on explose les budgets en investissant dans l’achat de trois nouveaux studios », explique Benoît Tavernier, qui se fait un point d’honneur à offrir de bonnes conditions de travail à ses salariés.

Le parc de 20 logements qu’ils possédaient ne suffit plus. Avec la Covid, leurs travailleurs saisonniers demandent à être logés individuellement, et il faut ajouter des studios de secours si certains venaient à être contaminés. « Le fait d’investir a fait grimper les charges fixes, après avoir perdu 80 % de notre chiffre d’affaires l’an dernier. Pour autant, nous ne percevons aucune aide pour loger nos employés », pointe le commerçant.

D’autant que, dans ces stations très fréquentées par la clientèle internationale – notamment britannique et suisse –, le coût d’un hébergement à la saison varie de 4 000 à 7 000 euros. « Il faut impérativement, à l’avenir, que les logements réservés aux salariés ne soient plus taxés, et que les entreprises vertueuses soient récompensées par des aides des collectivités. Car sinon, comment répondre aux demandes plus exigeantes de nos saisonniers ? », insiste Benoît Tavernier, qui n’avait jamais connu pareille situation en quarante ans de métier. Selon lui, l’État doit aussi mettre de l’huile dans les rouages pour éviter les lourdeurs administratives qui freinent les initiatives.

Au coeur du Village – PVG

PVG mise sur la marque employeur pour séduire

« Aujourd’hui, nous avons plus peur de perdre un salarié qu’un client », confie Olivier Pollet-Villard, directeur général du groupe PVG, qui gère six hôtels et résidences de tourisme et sept chalets à La Clusaz et au Grand-Bornand. Il poursuit « Tous nos efforts sont concentrés sur leurs conditions de travail, à commencer par l’hébergement – via une remise à niveau du parc de logements pour répondre aux attentes plus élevées des 150 saisonniers (+ 50 locaux) -, la nourriture, la rémunération et la mutuelle. » Par ailleurs, l’organisation du travail est revue, en vue de supprimer les coupures dans la restauration (ces heures non rémunérées entre deux services obligeant les salariés à rester sur place). Au-delà, et pour les fidéliser, PVG travaille sur la marque employeur avec deux entretiens individuels en milieu et fin de saison pour mieux répondre à leurs aspirations, formation à la clé.

Le Voulezvous à Tignes – Crédit Les Étincelles

Les Étincelles renforce sa politique RH

Avec 510 saisonniers embauchés dans ses 30 établissements à Tignes, Val d’Isère et La Plagne, Les Étincelles a aussi subi la désaffection des saisonniers, très volatiles « avec des annulations de dernière minute que nous n’avions pas anticipées. Désormais tout se joue à 50 euros près », indique son directeur des opérations Guillaume Bott. Pour les séduire, le groupe a fait construire des bâtiments dédiés avec cuisine, proche des hôtels et chalets qu’il exploite. Quant aux salaires, ils se situent légèrement au-dessus du marché avec, en plus, une prime discrétionnaire pour récompenser les profils « méritants ».

S’agissant de l’organisation – conscient que cette situation ne peut pas durer -, il réfléchit à des modèles opérationnels avec des journées continues sans coupure en alternance avec deux jours de repos consécutifs, voire plus en fonction des heures supplémentaires et de l’activité.  « On se bat avec nos armes », ajoute Guillaume Bott. Les Étincelles agit aussi sur d’autres leviers en renforçant ses partenariats avec les écoles hôtelières et en recourant au Geiq (groupement d’employeurs) pour former chefs de rang, barmans, cuisiniers à chaque avant-saison.


Patricia Rey


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