Employées chaque hiver par des millions de véhicules, les routes de montagne qui irriguent les Pays de Savoie constituent les cordons ombilicaux du plus grand domaine skiable du monde. Une dimension économique qui exige des moyens spécifiques en termes de matériels, de personnels et de technologies.
Cette année, 188 millions d’euros seront mobilisés dans les budgets des conseils départementaux de Savoie (61 millions d’euros) et de Haute-Savoie (127 millions d’euros) pour assurer la disponibilité des voiries dont ils ont la compétence. Au quotidien, ces itinéraires relèvent de l’usage ordinaire, d’une habitude voire d’une notion de liberté de déplacement qui ne sont pourtant pas des valeurs gratuites.
Les montants mobilisés dans le maintien en état des chaussées sont même à la hausse de 13 % en Savoie et de 14 % en Haute- Savoie. Ils étaient, en 2018, respectivement de 53 millions d’euros dans le 73, de 94,9 millions d’euros en 74. Parmi les raisons de cette augmentation figure notamment l’exposition des routes aux risques naturels.
« Les alternatives que constituent les ascenseurs valléens promettent sans doute une circulation simplifiée. »
Denis Duvernay, vice président délégué aux Infrastructures routières, mobilité et bâtiments au Conseil départemental de la Haute-Savoie

Quelles sont ces routes ?
Départements de montagne, Savoie et Haute-Savoie ont la particularité de compter chacun environ trois mille kilomètres de réseau routier, dont le tiers environ se situe à plus de 800 voire 1000 mètres d’altitude. Autre caractéristique commune : la fréquentation. La couronne du genevois français dénombre, sur trois cents kilomètres, plus de 10 000 véhicules/jour, effet des déplacements pendulaires des transfrontaliers, du transit d’autochtones mais aussi des transhumances touristiques.
Selon l’étude qu’a réalisée le conseil départemental de la Haute-Savoie sur le sujet, entre 2010 et 2015, la fréquentation pour l’accès au domaine des Portes du soleil varie de 6000 à 12000 véhicules/jour, selon l’été ou l’hiver. Il en est de même pour desservir, en Savoie, des stations devenues des villes de 30 000 habitants, sur la base de routes départementales créées à une époque où communes et syndicats de communes n’avaient pas toujours de parfaites notions du “hors gel”.
Les ascensions de bus ou de camions avec remorques s’ajoutent à celles des voitures et sollicitent fortement ces itinéraires de pente, fragilisés par les oscillations thermiques. « Ce contexte exige en Savoie Mont-Blanc des remises à niveau régulières, notamment en terme de largeur et de résistance pour supporter un transit lourd sur des routes aménagées dans un espace forcément contraint » souligne Roland Mistral, directeur des infrastructures au département de la Savoie.

Aléas nturels
Les itinéraires de montagne sont également exposés à tous les effets que la gravité fait peser sur des matériaux meubles. Éboulements, chutes de blocs, coulées de boue, laves torrentielles, inondations, glissements de terrain mais aussi projections par le vent (d’arbres notamment) s’inscrivent sur la longue liste des risques naturels définis par l’État. « Cette notion recouvre l’ensemble des menaces que certains phénomènes et aléas naturels font peser sur nos équipements. Cela s’entend dès lors qu’un enjeu, dans notre cas l’utilisation de la route et la sécurité des usagers, est potentiellement menacé », détaille Anne Lescurier, responsable du service risques naturels de la direction des routes au département de la Savoie.

La situation n’est donc pas nouvelle mais les évolutions climatiques de la dernière décennie accélèrent les impacts. Des hivers moins froids et des cycles dégel-regel plus fréquents stimulent, sans forcément de signes annonciateurs, les infiltrations d’eau en sous-sol et par voie de conséquence les chutes de matériaux. En Savoie, l’accès aux stations de Tignes et Val d’Isère, dans la haute vallée de Tarentaise, tout comme les déplacements dans la vallée de l’Arvan, en Maurienne, constituent des exemples révélateurs. À l’échelle de ce département, plus d’une centaine d’événements est enregistrée chaque année, avec une recrudescence depuis cinq ans (167 signalements rien qu’en 2017).
En réaction, les exécutifs savoyard et haut-savoyard ont conduit des enquêtes pour connaître précisément la nature et l’état de leur patrimoine routier, tout particulièrement depuis janvier 2006 et le transfert de domanialité des routes nationales de l’État aux Départements. Ces diagnostics ont révélé, en Haute- Savoie, l’existence de 84 kilomètres de voirie exposés à un risque élevé ou très élevé, et quasiment la même distance en Savoie ( 80 kilomètres).
Conséquemment, 1070 ouvrages en Haute-Savoie et 1912 en Savoie ont été construits pour protéger les secteurs les plus exposés. « Nous totalisons 570 000 m² de filets implantés », pointe Denis Duvernay. Le vice-président délégué aux infrastructures routières, mobilité et bâtiments au conseil départemental de la Haute-Savoie estime que 44 kilomètres sont d’ores et déjà bien protégés.
Les exécutifs ont parallèlement déployé une culture de partenariat avec les services de l’État, de la Région et des collectivités locales (communes et intercommunalités) afin d’organiser l’entretien et la praticabilité des routes en permanence, été comme hiver.

Un dispositif complexe
Cette stratégie s’appuie sur des patrouilles et le recours à un panel de technologies de surveillance et de contrôle de sites suspects (stations “ nivo-météorologiques ”, inclinomètres, filets alarme, caméras, capteurs sismiques, détecteurs d’ondes de choc, feux de circulation et “ barrièrage ”). « Notre priorité va à la sécurité et à la fluidité des trafics. Aussi, outre la gestion des flux, nous veillons à l’information des usagers afin de les aider dans leurs déplacements, surtout en cas de crise où nous serions alors tenus de pouvoir accueillir d’éventuels naufragés de la route » poursuit Denis Duvernay.
L’enjeu constitue une telle priorité en Savoie Mont-Blanc que le Conseil départemental savoyard a, lui, créé un service dédié aux risques naturels. Celui-ci inclue quatre ingénieurs, géotechniciens et nivologues agréés au déplacement sur cordes et susceptibles d’intervenir rapidement sur site pour ausculter les versants, concourir aux mesures préventives et correctives.

En complément, un réseau d’experts est “ mobilisable ”, notamment pour compléter la veille “ nivo-météorologique ”, en hiver. L’institution s’est également assurée le concours 24h/24 d’entreprises mobilisées par marché à bons de commandes , ce afin d’accélérer le déblocage de voiries obstruées. « Toute intervention doit être conduite dans un délai de deux heures », assure Roland Mistral.
Particularités hivernales
Cet arsenal spécifique à Savoie Mont- Blanc est évidemment précieux l’hiver, saison particulièrement exposée aux glissements de terrains et aux avalanches sur routes. Dans un territoire où la présence de neige n’est pas exceptionnelle, les cinq premiers centimètres engendrent rapidement des congestions, particulièrement autour des agglomérations. Les centres d’ingénierie et de gestion du trafic déploient alors des moyens amplifiés pour maintenir la viabilité des itinéraires.
La surveillance permanente (caméras et patrouilles) assurée par le « PC Osiris » (qui couvre, depuis Albertville, l’ensemble du patrimoine routier départemental) permet à ces cellules de veille d’ajuster les parades, en particulier sur les accès aux stations. « Nous avons fait le choix d’acheter les flux de car dating générés par les applis de suivi de trafic dont 10 % des véhicules sont équipés. Nous savons ainsi rapidement où se trouvent les VL à arrêt, un moyen d’aller au plus vite à l’origine des perturbations », évoque le directeur des infrastructures au Conseil départemental de la Savoie.
À la différence de sa voisine haut-savoyarde, l’institution savoyarde appréhende en effet la question de la route en format “ gestion de crise ”. C’est le fruit des enseignements tirés des samedis de congés scolaires lors desquels les flux routiers exigent de réagir vite au sein de centres opérationnels activés en préfecture afin d’y concentrer les services des Départements, les directions des territoires, la sécurité civile, les services de secours et de gendarmerie.

Près de mille agents sur le pont
En amont de tels dispositifs, et pour les éviter le plus souvent possible, le département de la Haute-Savoie mobilise 450 agents d’astreinte 7/7 jours, de mi-novembre à mi-mars, pour assurer la surveillance des réseaux, le salage et le déneigement selon l’intensité du trafic. En Savoie, ils sont 370 renforcés par 170 saisonniers, prépositionnant des dépanneuses et de gros engins de déneigement aux points stratégiques.
Cette démarche mise aussi sur une mutualisation des outils entre départements et communes, les premiers traitant les axes principaux, les secondes assurant les voies secondaires, moyennant remboursement au besoin selon des conventions qui relèvent « d’une vraie culture de partenariat », indique-t-on dans les services concernés. En station de sports d’hiver, l’exercice préventif s’accorde en plus avec les commissions de sécurité et les responsables des pistes afin, ponctuellement, d’engager les plans d’intervention de déclenchement des avalanches.
C’est en cela que le plus gros parc de “ gazex ” (canons de déclenchement d’avalanche par explosion à gaz) appartient, en Savoie, au Conseil départemental. Il en totalise une centaine, actionnés à distance. L’institution affiche aussi le plus gros garage poids-lourds d’Auvergne Rhône-Alpes avec quatre-vingts techniciens assurant l’entretien du parc d’engins. A bord figurent les nouveaux terminaux numériques destinés à la communication interne. La Savoie investit en effet 4 millions d’euros dans la généralisation d’un réseau radio privé et labellisé par la sécurité civile. Cette technologie évite l’usage de la téléphonie mobile dont la saturation ou les zones blanches pénalisent les cas d’urgence.
Ce basculement vers la norme « DMR » repose sur une soixantaine de relais implantés… en montagne, et six-cents terminaux embarqués ou portatifs. « Nous pouvons désormais géolocaliser les véhicules, un pas important dans la sécurité des équipages », note Roland Mistral. Outre un budget de fonctionnement annuel de 100 000 euros, cette particularité implique quatre techniciens permanents. Elle influence également certaines modalités d’intervention, tel l’usage de fraises à neige aujourd’hui guidé par GPS lors du déblaiement de routes aux limites incertaines sous la neige.

Des enjeux financiers pour les stations
Par l’ensemble de ces moyens, les deux départements répondent au maintien de dessertes routières essentielles à leur économie. L’entretien et le maintien opérationnel des voiries constituent en effet la courroie d’alimentation des destinations d’altitude, en Savoie Mont-Blanc. Maire et conseiller départemental d’Ugine, Franck Lombard a ainsi noté « un ralentissement de l’économie voisin de 20 % sur le haut des gorges de l’Arly lorsque celles-ci sont coupées ».
Un enjeu tel que, sur cet itinéraire, la Haute-Savoie apporte, par solidarité, 2 millions d’euros au chantier de rétablissement qui devrait en coûter 21 d’ici 2020. La dimension économique de la route est aussi l’expérience vécue par la station de Praz de Lys-Sommand. Début 2018, la RD 328 qui dessert la destination depuis Taninges a été touchée par un énième éboulement au lieu-dit La Ravine. Coupée du monde plusieurs jours, la station a géré l’urgence tandis que le département de la Haute-Savoie favorisait l’accès au domaine skiable par le plateau de Sommand et le col de la Ramaz, via la RD 308 habituellement fermée l’hiver.
Parallèlement, il aidait pour 2,3 millons d’euros au financement de quatre passerelles provisoires pour permettre aux skieurs d’enjamber la voirie. Alors que s’achève pour cet hiver la construction d’une galerie pare-blocs de 18 millions d’euros sur le lieu des éboulements, les socio-professionnels espèrent en finir avec ce handicap routier. L’hiver dernier, les commerçants présents à la commission de sécurité tenue en mairie de Taninges, en avril, s’étaient ouvertement alarmés.
Les vingt-et-un jours de fermeture totale durant l’hiver et les cinq journées d’alternat ajoutées au long chantier avaient perceptiblement détérioré leurs bilans. « Nous avons enregistré sur la période une diminution de 30 % du chiffres d’affaires sur le ski journée », confirme de son côté Laurence Girard, directrice de l’office de tourisme de la station. Depuis, son site Web s’est enrichi. Il comprend un onglet “route”.

Quel est votre sentiment quant à rendre les pneus neiges obligatoires en Savoie Mont-Blanc ?
Même si ce n’est pas de la compétence du Département, cela me semble indispensable pour les autochtones. Pour les touristes en revanche, je ne suis pas pour une obligation car c’est un investissement. Il convient sans doute d’accepter l’idée que, s’il neige trop, on laisse la voiture au garage. Une situation rare cependant car, en moyenne, six heures après un épisode neigeux, toutes nos routes sont au noir.
Penseriez-vous cohérent de réclamer une participation aux communes, notamment supports de station, pour l’entretien des voiries d’accès ?
Les communes doivent en premier lieu gérer leurs réseaux routiers (6 000 kilomètres), aussi je ne vois pas comment nous pourrions demander aux collectivités de participer à notre action. C’est un partage intelligent de compétences, en relation avec les maires. Dans notre département qui ne rencontre pas de réel souci financier, c’est l’expression d’une solidarité.
Une démarche de coinvestissement ?
Clairement. Regardez le col des Montet entre Chamonix et Vallorcine. Nous contournons le secteur avalancheux grâce au tunnel ferroviaire qui, en partenariat avec la SNCF, a reçu 22 millions d’euros de travaux dont 13 pris par le Département, pour le passage de voitures entre deux circulations de trains.

L’entretien des routes de montagne profite aux stations de sports d’hiver, serait-ce raisonnable de solliciter leur contribution ?
Dès les années 1980, le plan Tarentaise a préparé les accès aux JO de 1992 en impliquant les collectivités locales. Le suivant, lancé en 2000, a poursuivi ce partenariat en mettant la focale sur la sécurité des itinéraires dans la vallée. Le Département a mobilisé 100 millions d’euros via un emprunt de trente ans auquel plusieurs collectivités territoriales, dont les villes de Moûtiers et d’Albertville, ainsi que plusieurs sociétés de remontées mécaniques en vallée de Tarentaise ont participé. C’est un engagement fort.
Selon vous, le choix de toujours “remettre au noir”, donc au goudron, les routes enneigées est justifié ?
Les routes couvertes de flocons conviennent aux pays nordiques où le relief est plat, sans dégel. L’équipement des véhicules y est obligatoire. Sur nos voiries en pente, avec des cycles gels/ dégels et regels successifs, la glace s’installerait rapidement sans déneigement au noir. Les touristes ou les Savoyards, éventuellement non équipés, bloqueraient alors les routes à la première glissade. Je suis cependant favorable à une obligation pour les pneus neiges, sinon aux chaînes dans le coffre à installer sur les aires dédiées que nous finançons cet hiver encore, pour 1 million d’euros dans la vallée des Bellevilles.
Par Raphaël Sandraz







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