Les roues Mavic ensablées dans l’ornière du Delaware

par | 27 mai 2020 à 7H00

Le spécialiste des roues de vélo est en redressement judiciaire depuis le 2 mai. Les administrateurs judiciaires cherchent des investisseurs ou des repreneurs. Des industriels et des financiers ont déjà manifesté leur intérêt. Deux questions restent en suspend : pourquoi un fonds américain a-t-il injecté des millions d’euros dans une ETI haut-savoyarde pour ensuite la laisser péricliter ? Et pourquoi et comment Mavic serait-elle aujourd’hui détenue par une société basée dans le paradis fiscal du Delaware… sans que ses salariés n’aient été informés ?

Comme nous l’annoncions il y a quelques jours https://groupe-ecomedia.com/haute-savoie-ain-mavic-en-redressement-judiciaire/, l’entreprise annécienne Mavic est en redressement judiciaire (RJ) depuis le 2 mai. Comme la société compte plus de 200 salariés, c’est le tribunal de Grenoble et non celui d’Annecy qui est en charge du dossier. Il a nommé deux cabinets d’administrateurs judiciaires pour « assister le débiteur dans tous les actes concernant la gestion », dixit le jugement d’ouverture du dossier : le parisien Thevenot Partners et le grenoblois AJ Up. Ainsi que deux cabinets de mandataires judiciaires pour défendre, eux, l’intérêt des créanciers : MJ Alpes à Annecy et Berthelot à Grenoble.

Quand une entreprise dépose le bilan puis est placée en redressement judiciaire, c’est qu’elle n’est plus en mesure de payer ses créanciers et/ou ses salariés, faute de trésorerie et/ou de recettes suffisantes. Selon nos informations, les salaires du mois d’avril ont été versés normalement.

Cette situation est d’autant plus étonnante que Mavic a été repris il y a moins d’un an (juillet 2019) par un fonds américain, Regent LP, justement pour lui redonner les moyens de se développer. « Nous ne sommes pas le meilleur propriétaire pour Mavic, qui ne représente qu’environ 3 % de nos ventes et ne présente que peu de synergies avec le reste du groupe », expliquait le groupe Amer Sports, maison mère de Salomon (et donc de Mavic) au moment de la mise en vente, en mars 2019 https://www.amersports.com/2019/03/amer-sports-is-focusing-its-portfolio-by-divesting-mavic-cycling-business/

Un groupe qui se disait aussi persuadé que « l’iconique marque Mavic a un grand potentiel, qui pourra mieux se réaliser au sein de Regent ». Un optimisme qui n’a pas convaincu longtemps les syndicats : dès le mois de septembre, avec le comité social et économique (CSE, nouveau nom du comité d’entreprise), ils tiraient la sonnette d’alarme et demandaient l’intervention du tribunal de commerce. Ils n’ont pas été entendus et cette intervention s’est alors faite, contrainte et forcée, cinq mois plus tard, avec le placement en redressement judiciaire.

Haute-Route des alpes en 2016 – crédit photo mavic.com

Situation socio-économique en berne

Mais, à en croire les représentants du personnel du CSE, il ne s’est au contraire rien passé depuis que Salomon, la maison mère, a revendu Mavic en juillet dernier. Pas d’investissement, pas même un plan stratégique ou des changements organisationnels. « C’est vrai que c’est incompréhensible », lâche l’un des acteurs du dossier.

Selon nos informations, le rachat de Mavic par Regent LP se serait conclu aux alentours de 10 millions de dollars. Une somme qui peut paraître faible au regard du chiffre d’affaires (CA) pas si lointain de Mavic : 127 millions d’euros (M€) en 2015, avec près de 9 M€ de bénéfice. Mais qui se comprend mieux au regard de la dégringolade enregistrée depuis : le CA 2019 n’a même pas atteint les 70 M€ (69,9 M€) avec… 12,8 M€ de perte. En outre, il ne nous a pas été possible d’en savoir plus sur le niveau d’endettement global de la société.

Même le nombre de salariés est sujet à caution : 226 selon le dernier bilan publié (2018), contre… 288 cinq ans plus tôt. Mais à peu près 215 pour le CSE (170 à Annecy pour la R&D, le commercial, l’administratif et quelques opérations de montage ; 45 à Saint-Trivier-sur-Moignans dans l’Ain, le site historique, pour la fabrication des cercles de roues en aluminium). Et seulement 205 dans l’annonce publiée par les administrateurs judiciaires pour tenter de trouver des investisseurs ou un repreneur.

Le nouveau propriétaire planqué au Delaware ?

Une autre question est en suspend : à qui appartient Mavic ? Cela paraît incroyable mais personne ne semble avoir la réponse de manière certaine. La réunion du CSE du mardi 19 mai n’a pas permis de lever définitivement le voile. « Cela semble bien être M Sports, mais il y a encore des éléments à clarifier », lâche Gérard Meunier, secrétaire du CSE (élu CFE-CGC).

M Sports, c’est M Sports International LLC. Une société à responsabilité limitée créée le 28 février 2019, soit quatre mois avant la reprise de Mavic par Regent LP (le 9 juillet 2019).

Une société immatriculée au Delaware et ce n’est pas anodin. Cet État, situé entre New-York et Washington, est, en matière de droit et de fiscalité des entreprises, une sorte “d’Iles Caïman“ version côte Est des États-Unis. L’ONG Transparency International, spécialisée dans la lutte contre la corruption financière, le qualifie de «havre du secret» https://www.transparency.org/en/news/delaware-the-us-corporate-secrecy-haven, soulignant que le « secret des affaires extrême » qui y règne grâce à une législation sur mesure est la porte ouverte à tous les trafics et les fraudes.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que M Sports est une entreprise délictueuse ou même louche : des milliers d’entreprises du Delaware sont tout ce qu’il y a de plus respectables. Mais l’avantage d’être immatriculée au Delaware, c’est que l’entreprise n’est obligée à rien : pas de publication des comptes, pas même de publication des noms des dirigeants et encore moins des propriétaires/actionnaires.

C’est le cas pour M Sports international. L’équivalent du registre du commerce de l’État ne publie que le nom de son représentant, son Registred Agent (toute société immatriculée dans le Delaware se doit d’en avoir un) dans l’Etat. En l’occurrence, une société de représentation et de services, Incorporating services LTD, logée dans un banal bâtiment de bord d’autoroute. Rien d’autre.

On ne sait donc pas qui est derrière M Sports International en termes d’actionnariat et de direction.

Regent LP «contrôle» M Sports

Dans une interview à un site spécialisé sur le marché du cycle, www.bicycleretailer.com, www.bicycleretailer.com/industry-news/2020/05/11/receivership-will-alleviate-unsustainable-costs-mavic-regent-partner-says, David Steinhafel, présenté comme pdg (CEO) de Mavic aux États-Unis, assure que Regent LP a bien acquis Mavic et en est bien propriétaire mais via « une société distincte, M Sports International LLC ». Une « pratique commerciale courante », assure-t-il.

« M Sports est une entité que nous contrôlons », poursuit David Steinhafel. Un « nous » qui renvoie à Regent LP dont il est l’un des directeurs (principal,en anglais), comme le confirme le site du fonds américain https://www.regentlp.com/michael-a-reinstein. Bien obligé de le croire, puisque l’information, enfouie dans des registres inaccessibles au Delaware, est impossible à vérifier.

Amer Sports « victime » ?

En juillet 2019, Amer Sports affirme avoir vendu Mavic à Regent LP et n’évoque pas du tout M Sports dans son communiqué officiel Amer Sports completes Mavic diversement. Cette affirmation nous a encore été répétée par un représentant d’Amer Sports il y a quelques jours.

Pourtant, le groupe finlandais explique maintenant à l’AFP, repris par Challenges https://www.msn.com/fr-fr/finance/other/mavic-fleuron-industriel-et-monument-du-cyclisme-fran%C3%A7ais-en-p%C3%A9ril/ar-BB14u8gD et Les Echos https://www.lesechos.fr/pme-regions/auvergne-rhone-alpes/le-specialiste-francais-du-velo-mavic-en-redressement-judiciaire-1204732, que « lors de l’achat de Mavic, Regent nous a dissimulé la véritable identité de l’actionnaire repreneur ». Un groupe international, côté en bourse (à l’époque) et rompu aux croissances externes qui se laisserait ainsi berner lors d’une cession ? C’est pour le moins étonnant.

Si c’est finalement bien Regent LP qui a directement acquis Mavic en juillet 2019, il est possible  que le fonds l’ait cédé à la société du Delaware dans un second temps. Mais les représentants du personnel n’auraient-ils pas dû être informés en amont, comme le prévoit la loi française, même si l’opération se déroulait entre deux sociétés américaines ?

Pour mémoire, le CSE de Mavic avait donné, au printemps 2019, un avis favorable à la cession par Amer Sports à Regent LP sous condition de communication au comité social et économique d’un plan de route et d’éléments précis par le fonds d’investissement. Publication qui n’a jamais eu lieu.

Scission difficile avec Salomon et Amer Sports

Dans son interview à Bicycleretailer, David Steinhafel affirme par ailleurs que tout continue de rouler «comme d’habitude» pour Mavic aux États-Unis et au Canada car les activités dans ces deux pays sont régies par « des entités juridiques distinctes de l’entreprise française ». De fait, les filiales sont des entreprises distinctes mais la restructuration de Mavic en France aura forcément des impacts jusque sur les filiales nord-américaines. L’affirmation du CEO ressemble alors surtout à une tentative de rassurer ses revendeurs nord-américains.

La propriété de la marque – au niveau mondial ou scindée par pays/continent – sera l’un des enjeux de la restructuration. Mais la propriété de l’outil de production aussi. Or Mavic est aujourd’hui dans une situation inconfortable sur ce plan : elle possède certes son usine de Saint-Trivier-sur-Moignans dans l’Ain, où elle fabrique les cercles de roue en aluminium mais le reste de la production des roues et éléments de roue est réalisée en Bulgarie et Roumanie dans des usines appartenant au groupe Amer Sports, l’ancienne maison mère. Les vêtements et accessoires, eux, sont externalisés chez des sous-traitants. En outre, les bureaux de Mavic à Annecy sont installés au sein des vastes locaux propriété de Salomon/Amer Sports : l’Annecy Design Center (ADC).

Roues Mavic Cosmic ultima carbone – Crédit photo mavic.com
Un des derniers modèles de chaussures de route Cosmic Pro conçu par Mavic – Crédit photo mavic.com

Plus globalement, depuis le rachat de Mavic par Salomon en 1994, les deux entreprises sont totalement imbriquées. En plus de partager les mêmes locaux, elles constituaient une unité économique et sociales (UES) et les salariés passaient facilement de l’une à l’autre, y compris au plus haut niveau (Bernard Millaud comme Jean-Marc Pambet furent tour à tour présidents de Salomon ou de Mavic). C’est beaucoup grâce au savoir-faire acquis par Salomon que Mavic a pu développer une gamme de vêtements et accessoires qui représente maintenant, selon nos informations, près du quart de son chiffre d’affaires. Et jusqu’à il y a quelques mois en arrière, certaines opérations de R&D et de prototypage étaient réalisées par des services œuvrant pour les deux marques.

Siège de l’Annecy Design Center (ADC) à Annecy – DR

Une conciliatrice entre Amer et Regent

Selon l’un de nos interlocuteurs, qui préfère rester anonyme, Regent LP ne serait pas à jour dans le paiement à Amer Sports des compensations prévues pour l’utilisation des locaux, des services informatique, de certaines fonctions support… Et les relations entre les deux groupes ne seraient pas franchement au beau fixe.

Une démarche de conciliation, sous l’égide du tribunal de commerce d’Annecy, avait d’ailleurs été mise en place en décembre 2019 pour tenter d’améliorer les choses. Même si elle n’y est pas parvenue, la conciliatrice, forte de sa connaissance du dossier, a été reconduite par le tribunal de commerce de Grenoble, cette fois, comme administratrice judiciaire dans le cadre du RJ.

Les modalités de la séparation, qui ont pourtant déjà suscité d’âpre discussions avant et après la cession, demeurent l’un des points les plus épineux du dossier et l’une des clefs de la sortie de crise pour Mavic.

Retrouver des marchés, réduire la voilure

En cinq ans, Mavic a perdu plus de 57 millions d’euros de chiffre d’affaires, passant de 127 à 70 millions entre 2015 et 2019. Une dégringolade hallucinante alors que le marché du vélo, lui, est en globalement en hausse. Une baisse qui pourrait s’expliquer par la perte de plusieurs grands clients (fabricants de vélo) et par le fait que Mavic a mal négocié le virage du vélo électrique, alors que c’est ce segment qui tire le marché du cycle depuis plusieurs années.

Mavic aurait aussi perdu du terrain sur le marché dit OEM (original equipment manufacturer) : celui des roues équipant les vélos neufs. En raison de prix trop élevés ? Pas forcément : avec une production essentiellement en Europe de l’Est et une mécanisation poussée dans les usines, le coût de main d’œuvre n’est pas rédhibitoire. Il s’agirait plutôt d’un choix stratégique : Mavic aurait laissé partir des marchés OEM entrée de gamme jugés à trop faible marge. N’empêche : ces marchés représentent les plus gros volumes et leur perte fait forcément un trou dans le chiffre d’affaires.

Autre problème : Mavic SAS avait été dimensionnée, il y a quelques années, « pour atteindre les 200 millions d’euros de chiffre d’affaires », nous a expliqué un salarié. Or comme ses ventes n’ont fait que plonger, le sureffectif n’en est que plus palpable et ses conséquences sur les résultats aussi. Inévitablement, il va falloir déduire la voilure au niveau des emplois supports (administratif, management…). Encore plus qu’à Saint-Trivier-sur-Moignans, où le savoir-faire est reconnu et difficilement remplaçable, c’est donc dans les bureaux annéciens que la casse sociale pourrait être la plus importante.

Un savoir-faire 100 % made in France – Crédit photo mavic.com

La roue Mavic peut-elle retourner rond ?

Reste-t-il possible, dans ces conditions, de sauver Mavic ? D’éviter que la marque – qui constitue l’actif le plus précieux – ne soit vendue sans que l’entreprise ne soit vraiment sauvée ?

« Oui » veut croire Gérard Meunier, secrétaire du CSE. « Il y a beaucoup de travail, il va falloir s’adapter. Mais je reste optimiste : il y a du savoir-faire, la marque est réputée et le monde du vélo a encore un bel avenir. »

« Mavic suscite l’intérêt. Des industriels et des investisseurs se sont manifestés, même s’il n’y a pas encore d’offre ferme », nous confirme Marc Chapon, l’un des administrateurs judiciaires (cabinet AJ Up).

L’Équipe cite par exemple un avocat https://www.lequipe.fr/Cyclisme-sur-route/Actualites/L-avocat-didier-poulmaire-veut-sauver-le-soldat-mavic/1135664/ bien introduit dans le milieu sportif, Didier Poulmaire (il fut conseiller de Laure Manaudou, agent du footballeur Yoann Gourcuff, joua un rôle dans la vente de l’Olympique de Marseille en 2016…). Il aurait constitué autour de lui « un petit groupe d’experts du secteur vélo de la fabrication, de la distribution, de l’événementiel et du marketing et deux ex-coureurs professionnels de renom. »

Challenges mentionne aussi Ronan Le Moal https://www.msn.com/fr-fr/finance/other/mavic-fleuron-industriel-et-monument-du-cyclisme-fran%C3%A7ais-en-p%C3%A9ril/ar-BB14u8gD, passionné de cyclisme et ancien directeur de la banque Arkea (maison mère de Fortuneo), qu’il avait alors engagée dans le sponsoring d’une équipe cycliste pro.

Les repreneurs et investisseurs ont jusqu’au 2 juin pour déposer une offre auprès du tribunal.

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Par Éric Renevier, avec la collaboration de Patricia Rey

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Mavic, une marque internationalement connue

La Manufacture d’Articles Vélocipédiques Idoux et Channel (Mavic), créée à Lyon en 1922 (ses origines remontent même à 1889), s’est taillée une réputation internationale avec ses roues de vélo. Appréciées par les amateurs exigeants et les professionnels, ces roues, plutôt haut de gamme, sont aussi connues du grand public pour deux raisons. La première, c’est que Mavic est partenaire du Tour de France – la plus célèbre épreuve cycliste au monde – depuis plus de 40 ans : ses mécaniciens, dans les voitures jaunes bien reconnaissables (c’est la couleur historique de la marque), dépannent les coureurs dans le besoin, toutes équipes confondues. La seconde raison c’est que Mavic a longtemps été l’équipementier « roues » de nombreuses marques de vélo. Dans le jargon de l’industrie cycliste, c’est le marché OEM (original equipment manufacturer) ou la « première monte », par opposition aux roues vendues au détail et que l’utilisateur re-monte sur le vélo, en remplacement des anciennes. Ainsi de nombreux cyclistes ont roulé et roulent en Mavic sans forcément le savoir ou l’avoir choisi.

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