BTP : « Je ne fais pas un métier d’homme »

par | 31 Jan 2023

Dans les deux Savoie, de nombreuses femmes sont aux commandes d’entreprises de BTP, mais peu sont sur les chantiers. Elles racontent leurs parcours au sein de professions qui les passionnent et ne baissent pas les bras devant les verrous culturels qui restent à lever. Rencontre avec Caroline Delaby, Claire Foucaut, Mathilde Roux, Sadia Paccard, Maryse Bonnet, Anne Guillot et Béatrice Mugnier.

Les métiers du BTP peinent encore à s’ouvrir aux femmes, mais dans une période où les recrutements sont compliqués, les professionnels ne peuvent pas faire abstraction d’une moitié de la population. Encore faut-il qu’il y ait des candidates. « Nous aimerions recruter plus de femmes, au bureau d’études notamment, mais nous n’avons pas les candidates », confirme ainsi Anne Guillot qui codirige avec sa soeur Béatrice Mugnier l’entreprise familiale Mugnier Charpente à Saint-Pierreen- Faucigny.

« Les femmes que nous avons côtoyées dans le bâtiment sont généralement capables avec de réelles compétences. Et elles ont du caractère », ajoute Béatrice Mugnier. Les femmes conductrices d’engins sont un peu plus nombreuses que dans les métiers de gros oeuvres.

« Elles ont la réputation d’être plus précautionneuses et attentives au matériel », décrit Mathilde Roux qui dirige Maison BTS, un constructeur basé à Annecy. Une idée reçue selon elle et une stigmatisation des hommes : « Les gens sont câblés comme ça, mais c’est surtout une question de caractère. C’est juste que les quelques femmes qui choisissent ces métiers sont très passionnées. Prenez un homme passionné et il mettra autant de soin à réaliser son travail. »

« Même si les métiers se féminisent et que nous avons moins à nous justifier, il y a encore des stéréotypes. »

Claire Foucaut
A/ Claire Foucaut codirigeante de Porcheron électricité à Entrelacs en Savoie. B/ Caroline Delaby, codirigeante de Sécurex, à Thonon-les-Bains en Haute-Savoie. C/ Mathilde Roux dirigeante de Maison BTS à Annecy en Haute-Savoie.

A priori culturels

Reste à pousser encore plus loin l’évolution des mentalités : celles des hommes sur les chantiers qui acceptent de mieux en mieux leurs collègues féminines et des femmes elles-mêmes qui s’orientent encore trop rarement dans ces métiers. « J’ai fait un DUT génie civil et il n’y avait que 10 % de filles environ en 2006. Je n’estime pas faire un métier d’homme », décompte Mathilde Roux qui affirme n’avoir jamais été confrontée à du sexisme frontal.

C’est dans ce sens que Rémi Girardot avec l’aide de Camille Brunelet et Sandrine Dekoninck projette de réaliser de film documentaire intitulé “Vocations – Un monde d’artisanes” notamment financé par la Fédération du BTP 74 et la Capeb de Savoie. Composé de témoignages de femmes et d’hommes autour de la quête de Sandrine et Camille pour créer un chantier 100 % féminin, son but est de servir d’appui aux professionnels de l’orientation, de l’emploi et du BTP pour faire la promotion des métiers afin de favoriser l’égalité des chances en poussant davantage de filles dans ces filières. Les témoignages seront enrichis de l’analyse d’experts, notamment des sociologues, sur les freins psychosociaux.

Parmi ces freins, la pénibilité de certaines tâches est une réalité mentionnée par nos sept femmes dirigeantes qui placent de grands espoirs dans la technologie, en particulier les exosquelettes. « Certains métiers du bâtiment comme la charpente demandent, malgré tous les moyens de levage mis à disposition, de l’endurance et de la force physique », souligne Anne Guillot. « Les métiers du gros oeuvre sont généralement plus physiques. Dans le second oeuvre, il y a plus de filles même si cela reste encore rare », approuve Béatrice Mugnier.

D/ Béatrice Mugnier et Anne Guillot codirigeantes de Mugnier Charpente à Saint-Pierre-en-Faucigny en Haute-Savoie. E/ Maryse Bonnet, gérante de Paszko Peintures à La Tour-en-Maurienne en Savoie. F. Sadia Paccard directrice de Home design Elec à La Motte-Servolex en Savoie.

Féminisation en hausse

En 2020, la part des femmes dans le BTP a dépassé les 12 % *, soit une légère hausse de 3,7 % en plus de 20 ans. Seule 1,6 % travaille sur les chantiers alors qu’une entreprise sur deux est dirigée ou codirigée par une femme. « Dans l’entreprise, j’ai une femme depuis sept ans au sablage et à la manutention, raconte Maryse Bonnet. Elle se plaît sur les chantiers et c’est une bosseuse. »

« C’est un peu plus dur pour femmes. Nous devons prouver que nous méritons notre place. Même si les métiers se féminisent et que nous avons moins à nous justifier, il y a encore des stéréotypes », observe pour sa part Claire Foucaut qui dirige l’entreprise familiale Porcheron électricité avec ses cousins Marine et Damien Porcheron à Entrelacs. Un constat partagé par ses autres consoeurs des Pays de Savoie qui ont le sentiment d’avoir à en faire un peu plus pour asseoir leur légitimité.

Sur les chantiers, la logistique n’est pas toujours adaptée : « les vestiaires et les sanitaires pour femmes restent un gros problème à gérer », pointe Maryse Bonnet, gérante de Paszko Peintures à La Touren- Maurienne. Ce que constate également Claire Foucaut.

Question de posture

« Nous avons des clients qui arrivent dans l’entreprise et demandent : il est où le patron », s’amuse Maryse Bonnet qui à 57 ans en a vu d’autres. « Certains m’ont même dit qu’une femme n’avait rien à faire dans ces métiers », ajoute-t-elle, constatant quand même une évolution depuis 20 ans qu’elle dirige l’entreprise. « Certains hommes ont parfois du mal à croire que nous sommes capables de répondre aux questions », constate Caroline Delaby, codirigeante de Sécurex, fournisseur de système de sécurité à Thonon-les-Bains. Des a priori qui sont loin cependant d’être partagés par tous les hommes.

« Face aux clients ou aux fournisseurs, il ne faut pas être gênée. C’est une question de posture. Il faut savoir s’imposer. Je l’ai appris avec le temps », affiche Sadia Paccard, directrice de Home design Elec à La Motte- Servolex en Savoie, une entreprise qu’elle a fondée avec son mari Jérôme Paccard. « Je fais les réunions de chantier. Il faut juste savoir de quoi on parle. En général, ça se passe très bien », précise-t-elle encore

L’art de la diplomatie managériale

Même combat face aux salariés qu’il faut parfois convaincre, même si la plupart des femmes interrogées estiment que l’âge du dirigeant est davantage un frein. « En reprenant l’entreprise, nous devions faire nos preuves vis-à-vis de nos salariés. C’est un positionnement à avoir : tu ne peux pas arriver en disant je suis la fille du patron et je suis plus diplômée que toi que toi », souligne Béatrice Mugnier.

« Avec nos salariés, tout s’est bien passé sans aucun problème. Nous avons eu aussi l’intelligence de ne pas arriver la fleur au fusil. C’est valable aussi pour un homme que tu sois fils de ou fille de. Les plus anciens qui étaient là avant notre arrivée nous ont connu gamines. Avec nos collaborateurs, une relation de confiance s’est installée et ils se confient facilement à nous. Il y a un vrai dialogue entre nous. On a moins d’ego qu’un homme et ils nous parlent plus facilement », confirme sa soeur Anne Guillot. « Il faut être à leur écoute, leur montrer que nous sommes égaux », appuie Sadia Paccard.

Plus surprenant, la réaction de conseillers bancaires encore « vieille France ». « Ils ne croient pas toujours en nous », commente Maryse Bonnet qui a dû parfois batailler pour obtenir des financements. Toutes sont unanimes sur la qualité des équipes mixtes et sur l’intérêt d’accueillir davantage de femmes dans leurs entreprises, en particulier sur les chantiers. « C’est une force de travailler ensemble », résume Claire Foucaut. « Nous avons des approches et des ressentis différents, confirme Caroline Delaby. C’est comme ça que l’on avance. »

*Sources : Fédération française du bâtiment et Capeb.


Par Sandra Molloy
Image à la une : DepositPhotos


Cet article est issu de notre hors-série Panorama économique 2023 du BTP, disponible en ligne ou au format papier.

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