Entre réchauffement climatique et pressions des usagers, préserver la ressource en eau devient un enjeu majeur pour les acteurs privés et publics. Ils étaient près de 150 à se retrouver le 14 mai, à Aiton, pour échanger sur le sujet.
Des rivières savoyardes perdent jusqu’à 50% de leur débit en été. « Le département est un véritable château d’eau mais il est aussi particulièrement sensible aux conséquences du réchauffement climatique : les étiages de fin d’été sont de plus en plus significatifs et l’évolution est défavorable pour les nappes souterraines », résume la préfète Vanina Nicoli.
En Savoie, la sécheresse de 2022 s’est traduite, entre autres, par des tensions sur l’alimentation en eau potable dans une quinzaine de communes. « Les arrêtés de restriction pris à l’époque étaient impossibles à appliquer, notamment pour certaines cultures nécessitant de l’irrigation », constate Cédric Laboret, le président de la chambre d’agriculture Savoie Mont-Blanc.

-10%
Le plan Eau adopté au niveau national en 2023 a pour objectif de réduire de 10 % les consommations à l’horizon 2030. Il est venu appuyer la feuille de route engagée dès 2019 en Savoie par l’ensemble des services et associations concernés sur tous les usages (eau potable, industrie, tourisme, agriculture, hydroélectricité…). « L’enjeu est de connaître les prélèvements pour mieux gérer et partager la ressource », résume Virginie Collot, adjointe à la cheffe de service “environnement, eau et forêt”à la Direction départementale des territoires (DDT), en avançant des chiffres.
La Savoie compte ainsi un grand nombre de captages (1 000) mais 17 % d’entre eux ne sont pas encore protégés. Inférieur à la moyenne nationale, le rendement des réseaux d’alimentation en eau potable s’établit à 72 % et cache de très fortes disparités (de 10 à 90 %) selon les territoires. Une trentaine de services des eaux parmi les 90 en activité ont encore des efforts à accomplir pour améliorer la productivité de leur réseau. « La moitié des services concerne des communes de moins de 1 000 habitants, ce qui pose des questions de structuration », pointe Virginie Collot.
Manque de moyens
Complexe partout, la gestion de l’eau se transforme en véritable casse-tête dans les territoires où le nombre d’abonnés est inversement proportionnel à la taille des réseaux. Exemple à La Table (441 habitants), où la régie communale bataille entre problèmes techniques, normes sanitaires et travaux à financer. « En 2010, l’eau était pratiquement gratuite sur la commune. L’intérêt de rejoindre le Syndicat des eaux de La Rochette n’a pas été compris. Cette absence de clairvoyance aurait pu être corrigée par la loi NOTRe, qui imposait un transfert des compétences “eau et assainissement” au niveau intercommunal. Mais cette obligation vient supprimée par la loi assouplissant la loi NOTRe », se désole son maire Jean-François Claraz.
Au Syndicat de l’eau (Siaep) Porte-de-Maurienne, les moyens manquent également. « L’investissement nécessaire à Saint-Georges-d’Hurtières (80 km de réseaux pour desservir 400 habitants, une dizaine de hameaux non maillés, et des problèmes d’arsenic à résoudre) serait de l’ordre de 10 M€ », calcule son président Jean-Michel Augem, en plaidant pour un soutien départemental.
Consommer moins, payer plus
La mutualisation des ressources et le développement de coopérations s’imposent aux acteurs économiques, contraints de réduire leur consommation d’eau sans pour autant alléger leur facture. Une trentaine d’industriels savoyards sont actuellement engagés dans des plans de sobriété hydrique. Parmi eux, Ugitech (CA 2024 : 627,6 M€ ; 1 488 salariés), dont la consommation (7 338 m3/jour) a été réduite de 53 % depuis vingt ans, 30 % depuis dix ans.

« Nous avons déposé, fin 2024, un dossier de demande de subvention auprès de l’Agence de l’eau pour de nouvelles optimisations prévues en 2025 et 2026. L’objectif serait de réduire encore de 10 % le prélèvement d’ici 2030 », explique Benjamin Durandard, responsable “environnement” du groupe, en reconnaissant que l’effort technique ne se traduit pas forcément par un gain financier.
Même constat à Grand Lac, qui utilise actuellement ses eaux usées traitées pour curer les réseaux d’eaux usées. « L’unité de traitement que nous avons mise en place est une très bonne idée écologique… mais un désastre économique, car le prix unitaire de production de l’eau usée traitée est bien supérieur à celui de l’eau potable », constate Christophe Touzeau, directeur du pôle “eau” à la communauté d’agglomération.« Une entreprise souhaitait disposer gratuitement de cette eau. Il a fallu lui faire comprendre que ce n’était pas possible », poursuit-il.
C’est tout le paradoxe de la politique de gestion de l’eau telle qu’elle se dessine : il s’agit de faire diminuer les consommations tout en augmentant les prix du mètre cube, afin de financer les investissements nécessaires à la sécurisation de la ressource.« Comment demander aux entreprises de faire encore mieux et de payer plus ? », s’interroge Marc Beggiora, le président de la chambre de commerce et d’industrie de la Savoie.
La mutualisation est l’une des clés pour résoudre l’équation. « Le monde de l’élevage était jusqu’à présent bien alimenté en eau, mais on se rend compte que les besoins évoluent. Une vache consomme 20 litres de plus par jour quand il fait chaud », témoigne Sébastien Mailland-Rosset, le directeur de la Société d’économie alpestre de la Savoie.
Aux Saisies, la coopération nouée entre la collectivité et les remontées mécaniques a permis de tirer 10 kilomètres de réseau pour alimenter les éleveurs depuis trois retenues collinaires. « Cette synergie permet d’amortir les investissements grâce à un usage multiple », souligne le directeur de la SEA 73, en espérant une duplication de la démarche à d’autres domaines skiables et aux ouvrages liés aux JO 2030.

Un projet pour la gestion de l’eau en cours sur le bassin du Chéran
Un projet de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE) est en cours d’élaboration sur le bassin du Chéran. Sur ces 432 km² à cheval entre Savoie et Haute-Savoie, l’équilibre quantitatif s’est dégradé ces dernières années conduisant l’État à encadrer les prélèvements via des arrêtés sécheresse. « Mais le quantitatif est lié au qualitatif, car les rejets à la sortie des stations d’épuration des eaux usées doivent être compatibles avec le débit des cours d’eau, de manière à préserver la vie aquatique », précise Yohann Tranchant, le président du Syndicat mixte interdépartemental d’aménagement du Chéran (Smiac).
En 2022, les effets de la sécheresse ont été aggravés par la fermeture de captages sur le secteur de Rumilly, suite à la découverte de polluants éternels dans l’eau. « Nestlé a accepté de couper ses chaînes de production, en attendant une autre solution d’approvisionnement. Mais cela n’a pas été possible pour les fruitières, où le lait arrive tous les jours », précise l’élu. Une étude est lancée sur Grand Annecy, Grand Chambéry, Grand Lac et Rumilly Terre de Savoie pour travailler sur les questions de sobriété, d’efficacité des prélèvements et d’évolution des tarifs.
60 à 125
Selon un rapport réalisé en 2006 pour la Commission européenne, c’est, en millions de mètres cubes, la fourchette des masses d’eau souterraines qui pourraient être mises en péril par le creusement du tunnel Lyon-Turin. La préfète de Savoie, Vanina Nicoli a demandé la mise en place d’un comité spécifique sur le sujet, avec « une diffusion plus large et plus transparente des données de Telt ».
Sophie Boutrelle
Crédit photo : Sophie Boutrelle








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