Jeune alpiniste d’exception, Benjamin Védrines est connu pour ses ascensions fulgurantes, sans oxygène et souvent en solitaire, dans les Alpes et en Himalaya. Repoussant les limites de la discipline, il incarne un alpinisme moderne, combinant vitesse et maîtrise du parapente. Très présent sur les réseaux sociaux, où il partage ses exploits sensationnels, il a récemment livré un ouvrage plus intime, Solitude où il explore candidement son mal-être adolescent et ses failles. Confidences.
Tu as récemment publié aux éditions Guérin deux ouvrages K2 et Solitude. Pour l’élève qui n’a pas poursuivi d’études post-bac, l’écriture était-elle un nouveau défi ?
Dans l’écriture, il y a une forme d’intellectualisation de mes ascensions. Je dois mettre des mots sur des sensations, des moments. Tout cela demande un effort, un travail et répond à un besoin que j’ai et aurai sûrement encore pendant longtemps.
Dans les pages introductives de Solitude, tu livres ton mal-être adolescent, se traduisant par une anorexie/boulimie que tu as soignée à ta façon par la grimpe. Pourquoi, à ton niveau, livrer cette faiblesse au public ?
Je suis conscient de l’écho que cela peut avoir. Il y a cinq ou dix ans, ça n’aurait pas eu le même impact. C’est une façon d’apporter ma pierre à l’édifice du bien-être collectif, notamment à certains jeunes qui peuvent se sentir seuls ou perdus. C’est peut-être aussi une manière, et je dis peutêtre, de me délivrer d’un cliché que je me suis construit et qu’on a construit sur les réseaux sociaux, autour de valeurs sensationnelles, qui plaisaient au public mais étaient de grands raccourcis. J’avais peur de m’enfermer et devenir prisonnier de ma propre image. Il y a un côté presque thérapeutique à mettre des mots et assumer des choses qu’on a pu vivre. Cela permet de tourner une page de sa vie, mais aussi d’améliorer les valeurs sociétales et surtout les valeurs de notre communauté, très masculine. Ce genre de récit, d’expérience partagée peut, peut-être, permettre sur le long terme de faire évoluer les moeurs.
As-tu eu des retours de la communauté montagnarde et du grand public à la suite de ces confidences intimes ?
Beaucoup de gens m’écrivent sur les réseaux sociaux pour me dire qu’ils se sont identifiés à travers mon récit, sans parfois même faire de l’alpinisme. Mon témoignage peut leur permettre de comprendre qu’en mettant en place une sorte de dynamique, on peut réussir à pallier ce malêtre. Dans la communauté, je reçois aussi des mails d’anciens, de plus de 65 ans. Ils sont très contents de ce geste de générosité qui, à leur époque, aurait été plus difficile.
Dans ton livre, tu livres ton besoin de solitude. Il coexiste face à une profusion de tes exploits très médiatisés. Comment gères-tu ce paradoxe ?
J’y pense tous les jours. Accompagner la délivrance de mes films, livres fait partie de mon travail. Personnellement, ça m’apporte beaucoup de stress, de fatigue, mais aussi beaucoup de messages positifs. Avant d’accepter d’écrire Solitude, je ne savais pas comment ça allait être réceptionné. J’avais peur du regard des autres, de l’impact que cela pourrait avoir sur ma carrière d’alpiniste. Mais avoir des retours d’expérience en verbal et sur les réseaux apporte aussi du sens à mon existence. C’est quelque chose que je fuis autant que j’en ai besoin.
Comment s’est construit enfant puis adolescent ton attrait pour la montagne ?
J’ai grandi dans un village de montagne, à Châtillonen- Diois, dans la Drôme, au pied de la réserve naturelle des Hauts Plateaux du Vercors. La nature était très proche. Mon oncle, guide, m’a initié dès trois ans au ski alpin et à la rando. À 16 ans j’ai commencé l’alpinisme. Après le bac, les études secondaires ne me plaisant pas, j’ai passé le probatoire de guide, je l’ai réussi et j’ai commencé à bosser à 21 ans.

On parle beaucoup d’alpinisme moderne concernant tes exploits. Qu’est-ce que cela signifie ?
C’est la polyvalence qui fait la singularité de ma pratique. Deux de mes ascensions phares, le Broad Peak et le K2, ont été conclues par une descente en parapente. C’est peut-être aussi une manière qu’à la presse de vouloir apporter de la nouveauté, là ou finalement il n’y en a pas tant que ça. On évolue avec notre temps. On utilise toutes les autres branches en parallèle de l’alpinisme pour aller chercher plus loin dans la performance. C’est un alpinisme un peu décomplexé. Chaque génération a envie de réinventer les règles du jeu.
Tu as déclaré que ton exploit – grimper la face nord du Jannu Est en style alpin – était « l’ascension d’une vie ». Est-ce ton plus beau souvenir ?
Pour moi, le Jannu (7 710 m.) est une étape clef dans ma carrière. Cette ascension répond à un rêve de gosse, ouvrir une voie que personne n’a jamais faite. C’est un terrain qui demande beaucoup d’expérience et d’années de pratique. Quand tu es jeune alpiniste il y a tellement de choses à découvrir, à faire. Le Jannu m’a apaisé. Pour autant, une porte en ouvre toujours de nouvelles et tu as tendance à aller chercher plus loin. Chaque succès dans une vie compte quand même beaucoup, encore plus pour nous qui avons été élevés autour des valeurs de sommets, de réussite. On ne peut pas facilement s’en extraire. Avoir réussi à aller jusqu’au bout de ce sommet, en cordée avec Nicolas Jean, est une belle victoire. On dit que tout seul on va plus vite, à deux on va plus loin. Tu le ressens vraiment en expédition.
Quel est ton plus mauvais souvenir ?
Le K2, que j’ai tenté en 2022, a vraiment été une obsession pendant deux ans. Quand on a un accident et un trou de mémoire immense qui empêche de comprendre pourquoi on est descendu (NDLR : il a perdu connaissance à 8 400m et a été retrouvé par d’autres alpinistes), c’est très frustrant. À chaque fois, j’ai besoin d’une analyse pour apprendre de mes erreurs et là, ce n’était pas possible. C’était un échec difficile à digérer parce que je ne savais plus si je pouvais monter à 8 000, si mon corps me le permettait. Le K2 est un souvenir indélébile d’une montagne qui a marqué ma carrière en négatif comme en positif. À la fin, elle s’est avérée être une expérience presque essentielle. (NDLR : En 2024, Benjamin a réalisé la première descente en parapente du K2 tout en battant le record de vitesse de ce sommet. Une belle revanche.)
Comment choisis-tu tes sommets ?
C’est d’abord les projections que j’ai pu faire dans les livres, de lieux un peu mystiques, inhabités. Le glacier Blanc (Hautes-Alpes) me faisait rêver, c’était la définition pour moi de l’aventure. Ensuite , quand tu pratiques l’alpinisme, l’inspiration vient d’elle-même, juste du fait de regarder l’environnement, les sommets aux alentours. Après, il y a les copains évidemment, les discussions autour d’un verre.

Comment te prépares-tu physiquement et mentalement ?
Jusqu’à récemment je m’entraînais de manière très intuitive. Depuis 2022, je suis suivi par le préparateur physique Léo Viret, avec des entraînements spécifiques à chaque projet. Autour de Léo Viret s’est construit tout un écosystème, dont bénéficient les athlètes de l’équipe de France de ski alpinisme. Il m’a mis en lien avec Fabien Dupuis, préparateur mental. La préparation mentale, c’est un peu de l’introspection, on essaie de savoir ce qui nous motive, nous fait peur, vers où on a envie d’aller. Elle permet d’éviter certains pièges de l’inconscient et d’essayer d’avoir un esprit plus clair.
Quels sont tes prochains projets ?
J’aime bien souvent parler de mes projets en avance car c’est sympa de partager les coulisses de préparation. Mais je veux me tourner vers quelque chose de différent, plus introspectif que je souhaite pour le moment garder confidentiel.
Benjamin Védrines, repères en chiffres
- 1992 – Naissance à Die (Drôme)
- 2016 – Obtention du diplôme de guide de haute montagne
- 2022 – Broad Peak, record de vitesse (7 h 28 min, sans oxygène pour un sommet de 8 051m).
- 2024 – Trilogie des faces nord (Drus, Droites, Jorasses) en trois jours avec Léo Billon
- 2024 – K2, record de vitesse (10 h 59 min 59 s pour le sommet de 8 611 m).
- 2025 – Première ascension historique de la face est du Jannu (7 468 m) avec Nicolas Jean.
- 2025 – Mention spéciale aux Piolets d’or pour ses performances récentes

PROPOS RECUEILLIS PAR NADÈGE DRUZKOWSKI
Image à la une : @Benjamin Védrines (https://www.benjaminvedrines.com/)
Cet article est issu de notre magazine Naturez-Vous Printemps-Été 2026, disponible gratuitement au format liseuse en ligne.










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