Entre 2010 et 2020, la Savoie et la Haute-Savoie ont perdu 1 535 exploitations agricoles. La production laitière résiste, portée par les fromages sous appellation et des prix élevés, mais derrière cette vitrine se dessine un secteur plus concentré, dépendant du foncier loué et des aides publiques. Surtout, le modèle herbager de montagne, longtemps adapté à son territoire, se trouve désormais déstabilisé par la chaleur, les sécheresses et l’évolution accélérée des prairies.
Le chiffre résume à lui seul l’ampleur du mouvement : 1 535 exploitations agricoles ont disparu de Savoie Mont Blanc en dix ans, dont 738 en Savoie et 797 en Haute-Savoie. Rapporté à la période 2010-2020, cela représente en moyenne une ferme rayée des statistiques tous les deux jours et demi.
Le recul touche la quasi-totalité du territoire. Les trois quarts des communes comptent au moins une exploitation de moins.
Filières en a perdu 28, Ugine 26, Porte-de-Savoie 22. À Thônes, le nombre de fermes a chuté de 59 %, à Mercury de 55 %, à Ugine de 44 %. Quelques communes progressent, comme Apremont, Aiton, Bessans, Bonneval-sur-Arc, Groisy ou Présilly, mais elles restent très minoritaires.
Ces données doivent néanmoins être lues avec une précaution : elles proviennent du recensement agricole de 2020. Elles ne disent donc pas exactement combien de fermes sont encore en activité en 2026.
Elles établissent en revanche une tendance structurelle suffisamment massive pour ne pas pouvoir être ramenée à un simple accident conjoncturel.

Moins de fermes, mais pas nécessairement moins de production
En 2020, les deux départements comptaient encore environ 4 330 exploitations : un peu plus de 2 000 en Savoie et 2 320 en Haute-Savoie. Leur nombre avait reculé respectivement de 27 % et 26 % depuis 2010, davantage que la moyenne régionale. Dans le même temps, les surfaces agricoles n’ont pas diminué dans les mêmes proportions : les exploitations restantes ont repris une partie des terres libérées et grandi. La surface moyenne atteint ainsi 64 hectares en Savoie et 54 hectares en Haute-Savoie.
La disparition d’une exploitation ne signifie donc pas toujours l’abandon immédiat de ses terres ou de sa production. Elle correspond aussi à des regroupements, des absorptions, des mises en société ou des agrandissements.
L’agriculture locale suit en cela une trajectoire nationale : moins d’entreprises, mais des structures plus grandes, davantage capitalisées et plus dépendantes du salariat ou de l’association entre exploitants.
Cette concentration règle partiellement la question des volumes. Elle répond beaucoup moins à celle de la transmission. Une exploitation plus grande est généralement plus difficile et plus coûteuse à reprendre. Elle exige davantage de capitaux, de matériel et de foncier, dans un territoire où le prix du logement, l’urbanisation des vallées et la concurrence des activités touristiques compliquent déjà l’installation.
La structure foncière accentue cette fragilité. En Savoie, 75 % des surfaces agricoles sont louées à des tiers ; la proportion atteint 76,9 % en Haute-Savoie, contre environ 50 % en France. Chez les grandes exploitations haut-savoyardes, le fermage auprès de tiers représente même 84,2 % des terres exploitées. Le fermage permet d’exploiter sans immobiliser des sommes considérables dans l’achat de terres. Mais il signifie aussi que les agriculteurs ne maîtrisent pas entièrement leur principal outil de production.
À chaque transmission, changement de propriétaire ou projet d’aménagement, la continuité foncière peut être remise en cause. Dans les Savoie, l’agriculture exploite donc majoritairement un sol qu’elle ne possède pas.
Le lait protège encore le modèle
Le principal amortisseur reste la filière laitière. En 2025, les volumes collectés dans les deux départements ont nettement progressé et dépassé à la fois leur niveau de 2024 et la moyenne des cinq années précédentes. Les conditions de pâturage ont été favorables dans les secteurs situés sous 1 200 mètres, après une année 2024 médiocre.
Cette production bénéficie surtout d’une valorisation difficilement comparable avec celle des grands bassins laitiers. En 2024, le lait des Savoie était payé en moyenne autour de 701 euros les 1 000 litres, contre 484 euros pour le lait conventionnel produit ailleurs en Auvergne-Rhône-Alpes. La collecte des deux départements atteignait environ 385 millions de litres. Les AOP et IGP fromagères — Beaufort, Reblochon, Abondance, Tome des Bauges, Tomme et Raclette de Savoie — permettent de conserver davantage de valeur sur le territoire.
La spécialisation est particulièrement forte en Haute-Savoie, où le lait de vache représente environ 60 % de la valeur de la production agricole. En Savoie, sa part atteint 38 %. Les prairies occupent respectivement 89 % et 91 % des surfaces agricoles. L’agriculture des deux départements repose donc très largement sur une équation simple : de l’herbe, des bovins et des fromages à forte valeur ajoutée.
Ce modèle constitue un avantage compétitif. Il forme aussi une concentration du risque. Une dégradation durable de la production fourragère, une crise sanitaire bovine ou une baisse de la consommation de fromages affecterait une part considérable de la valeur agricole et de l’industrie agroalimentaire locale.

Les aides publiques ne sont plus un complément marginal
L’autre amortisseur est budgétaire. Les subventions représentent 16,7 % du chiffre d’affaires agricole de la Savoie et 13,6 % de celui de la Haute-Savoie, contre 8,9 % en France métropolitaine.
Cette dépendance ne signifie pas que l’agriculture de montagne serait artificiellement maintenue en vie. Les aides compensent notamment les handicaps naturels, les coûts liés à la pente, à l’altitude, à la faible mécanisation de certaines parcelles et les services rendus par l’entretien des paysages et des espaces ouverts. Mais leur poids montre que le marché ne rémunère pas seul l’ensemble des fonctions attendues de l’agriculture montagnarde.
La situation est particulièrement visible en Savoie. En 2024, le chiffre d’affaires agricole départemental a reculé de 5 %, à 306 millions d’euros. Les produits végétaux ont baissé de 12 %, sous l’effet notamment d’une chute de 18,6 % de la production viticole et de 14 % de celle des fourrages. La Haute-Savoie a mieux résisté, avec un chiffre d’affaires en légère progression à 438 millions d’euros.
Le risque est politique autant qu’économique. Lorsque plus d’un euro de chiffre d’affaires sur six dépend des soutiens publics, une réforme de la politique agricole commune, des critères d’éligibilité ou des budgets nationaux peut modifier brutalement l’équilibre des exploitations. La réforme actuelle de la PAC produit déjà des effets contrastés et réduit notamment le nombre de bénéficiaires parmi les plus petites structures.

Quand l’adaptation historique devient une maladaptation climatique
L’agriculture savoyarde n’est pas, par nature, mal adaptée à son territoire. Elle en est au contraire le produit. L’élevage herbager permet de valoriser des pentes et des prairies difficilement utilisables pour d’autres productions. Les races locales, les alpages, la transformation fromagère et les cahiers des charges ont construit un système cohérent avec le climat montagnard du XXe siècle.
Le problème est que ce climat n’existe plus tout à fait. Le bilan de 2025 en apporte une illustration presque expérimentale. La production a bénéficié de bonnes conditions sous 1 200 mètres, mais elle a été faible en alpage en raison des fortes chaleurs et de l’évolution rapide de la végétation. L’herbe a poussé, mûri puis perdu en qualité plus rapidement, réduisant la période pendant laquelle elle pouvait être valorisée par les troupeaux.
Le réchauffement climatique ne provoque donc pas seulement une baisse uniforme des rendements. Il modifie le calendrier de pousse, avance les stades végétatifs, accroît l’évapotranspiration et creuse le déficit estival. Une prairie peut produire davantage au début du printemps puis presque plus rien en juillet ou en août. Or l’essentiel de la production fourragère annuelle se joue au printemps : une sécheresse précoce peut donc désorganiser toute l’alimentation du troupeau.
La maladaptation apparaît lorsque les effectifs animaux, les bâtiments, les dates de montée en alpage et les objectifs de production restent calibrés sur une ressource en herbe devenue plus courte et plus irrégulière. Les exploitations peuvent alors être contraintes d’acheter davantage de foin et d’aliments, de transporter de l’eau, d’investir dans la ventilation ou d’irriguer certaines prairies. Elles maintiennent leur production, mais au prix d’une hausse des charges et d’une dépendance accrue à des ressources extérieures.
L’irrigation, souvent présentée comme une réponse évidente, ne peut constituer une solution générale. Elle sécurise certaines parcelles, mais transfère une partie du risque vers la disponibilité de l’eau et vers le coût énergétique. Dans des vallées où les usages domestiques, industriels, touristiques et hydroélectriques se superposent, l’extension des prélèvements agricoles pourrait rapidement rencontrer une limite physique ou politique.
Le bio progresse, mais reste minoritaire
L’agriculture biologique présente une évolution plus contrastée que ne le suggère parfois le débat public. Sur les cinq dernières années disponibles, les surfaces bio ou en conversion ont augmenté de 753 hectares en Savoie, soit 13,6 %, et de 1 189 hectares en Haute-Savoie, soit 15,8 %. Mais leur poids demeure faible : 4,7 % des surfaces agricoles en Savoie et 6,9 % en Haute-Savoie, contre 10,8 % à l’échelle d’Auvergne-Rhône-Alpes. En 2020, environ 10 % des exploitations savoyardes et 9 % des exploitations haut-savoyardes étaient engagées en bio.
La progression des surfaces masque par ailleurs une contraction de l’aval. Sur cinq ans, la Savoie a perdu 30 entreprises de transformation ou de distribution engagées en bio, soit une baisse de 11,2 %. En Haute-Savoie, le recul atteint 47 entreprises et 12 %. La production progresse donc davantage que l’écosystème chargé de la transformer et de la vendre.
Le contexte national n’est guère plus favorable. Après le recul des surfaces observé depuis 2023, le nombre de fermes bio françaises a diminué de 1,2 % en 2025, soit 717 exploitations de moins selon les premières estimations de l’Agence bio. Les ventes se redressent en valeur, mais certaines filières restent déprimées : les ventes de fromages bio en grande distribution ont encore baissé de 1,5 % en volume en 2025.
Le bio peut réduire l’usage des intrants de synthèse, améliorer l’autonomie des fermes et favoriser des rotations ou des prairies plus diversifiées. Il ne constitue cependant pas, à lui seul, une garantie de résilience économique ou climatique. Sans débouché suffisamment rémunérateur, la certification ajoute des contraintes sans couvrir nécessairement les surcoûts. Et une exploitation bio très spécialisée reste exposée à la sécheresse, aux maladies ou à la volatilité de la demande.

L’agroécologie avance encore à l’échelle des démonstrateurs
L’agroécologie est plus difficile à mesurer, car elle ne correspond pas à un label unique. Elle recouvre des pratiques très différentes : diversification des prairies, maintien des légumineuses, réduction du travail du sol, autonomie alimentaire, semences paysannes, moindre chargement animal, pâturage tournant, haies, ombrage ou complémentarité entre productions.
Dans les deux départements, plusieurs collectifs travaillent déjà sur ces sujets. Un groupement accompagné par l’ADABio réunit par exemple 14 fermes laitières de montagne, dont deux biologiques, autour de l’autonomie fourragère, de la régénération des prairies, de la biodiversité, de l’efficience alimentaire et de la gestion de l’eau. Les participants reconnaissent eux-mêmes que leurs systèmes doivent être repensés globalement pour rester compatibles avec les appellations et l’évolution du climat.
Ces démarches sont techniquement significatives, mais leur échelle reste limitée. 14 exploitations ne représentent pas une transformation de l’ensemble des 4 300 fermes recensées en 2020. Cela ne signifie pas que l’agroécologie se résume à ces collectifs, mais l’absence d’indicateurs consolidés empêche de mesurer précisément la diffusion des pratiques.
La transition se heurte surtout à une contradiction économique. Réduire le nombre d’animaux, maintenir davantage de stocks fourragers, diversifier les cultures ou préserver des prairies moins productives peut renforcer la résilience. Ces mesures peuvent aussi réduire les volumes commercialisés à court terme ou exiger des investissements supplémentaires. Sans partage plus favorable de la valeur, l’agroécologie risque de rester un ensemble de recommandations techniques appliquées par les exploitants les mieux dotés ou les plus militants.
La biodiversité des prairies constitue pourtant un levier réel : elle améliore leur capacité à résister ou à récupérer après certains aléas et fournit des services de régulation, de filtration de l’eau et de protection des sols. Encore faut-il que cette valeur écologique soit intégrée dans le revenu agricole plutôt que simplement attendue des producteurs.
Une agriculture solide… mais de moins en moins robuste
L’agriculture de Savoie Mont Blanc ne s’effondre pas. Elle produit encore, valorise bien son lait, exporte une image de qualité et s’appuie sur des filières fromagères puissantes. Mais sa solidité économique immédiate ne doit pas être confondue avec sa robustesse à long terme.
La baisse du nombre de fermes, la concentration des structures, le poids du fermage, la dépendance aux aides et la spécialisation laitière dessinent un système performant tant que plusieurs conditions restent réunies : une ressource en herbe suffisante, de l’eau disponible, des consommateurs prêts à payer les appellations et une politique agricole maintenant ses soutiens.
Le dérèglement climatique retire progressivement la première de ces garanties. La crise agricole savoyarde ne prendra donc pas nécessairement la forme spectaculaire d’une chute brutale du prix du lait. Elle pourrait avancer plus silencieusement, exploitation après exploitation, sous l’effet de fourrages plus coûteux, d’alpages moins productifs, de transmissions impossibles et de fermes devenues trop grandes pour être reprises.
Les AOP et les aides publiques ont jusqu’ici permis de gagner du temps. Elles ne dispensent plus de changer de modèle.
Sources : Agreste, recensements agricoles 2010 et 2020 et données régionales sur les livraisons et le prix du lait ; Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt Auvergne-Rhône-Alpes ; Insee ; Agence bio ; Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement ; Association pour le développement de l’agriculture biologique en Savoie, Haute-Savoie, Isère et Ain. Données économiques départementales issues de Savoie Mont Blanc en chiffres 2026.
Cet article a été rédigé avec l’appui d’un outil d’intelligence artificielle générative, à partir des données collectées par ECO Savoie Mont Blanc. Les graphiques et leur analyse sont issus de notre magazine hors-série « Savoie Mont Blanc en Chiffres 2026 », disponible au format liseuse en ligne ou au format papier.









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