Retards de paiement : les agriculteurs bio crient ร lโaide. Les problรจmes de versement des aides agricoles pour le bio se cumulent depuis 2015. la grogne sโamplifie tandis que la situation semble en voie dโamรฉlioration.
Soutenus par la Fรฉdรฉration nationale de lโagriculture biologique (Fnab), trois agriculteurs viennent de saisir la justice suite aux retards rรฉpรฉtรฉs dans le versement de leurs aides. ยซ Le problรจme ne date pas dโaujourdโhui, mais rien ne bouge. Cโest pour cela que nous avons dรฉcidรฉ dโaller au tribunal ยป, sโagace le rhonalpin du trio, Pierre Champliaud, trรฉsorier de lโAdabio, lโantenne locale de la Fnab couvrant Ain, Isรจre, Savoie et Haute-Savoie.
Au 22 fรฉvrier, jour de lโaction en justice, ยซ 25 % des aides 2016, 50 % des aides 2017 et 100 % des aides bio 2018 nโ[avaient] toujours pas รฉtรฉ versรฉes ยป, selon la Fnab. Des retards dus ร ยซ des problรจmes informatiques et techniques ยป, a assurรฉ Emmanuel Macron en visite dans un lycรฉe agricole il y a quelques semaines. Une rรฉponse souvent avancรฉe par les pouvoirs publics depuis 2015 et le dรฉbut des problรจmes. Mais qui peine aujourdโhui ร pleinement convaincre : en quatre ans, le bug de logiciel nโaurait pas รฉtรฉ rรฉsolu ?
Paradoxe insupportable
Lโinsuffisance de moyens humains dans les services de lโรtat chargรฉs du calcul et du versement des aides est un autre facteur รฉvoquรฉ par le monde agricole. Tout comme le manque de budget, mรชme si lโEurope, elle, a bien versรฉ en temps et en heure les fonds de la politique agricole commune (PAC) dรฉvolus ร la France. La France aurait รฉtรฉ dรฉpassรฉe par les demandes โ excรฉdant les budgets prรฉvus โ dโaides ร la conversion et au maintien dans lโagriculture bio. Comme lโenveloppe PAC de lโagriculture bio est la mรชme que celle des aides aux mesures agro-environnementales, cela expliquerait que les convertis bio (rรฉcents ou en cours) ne soient pas les seuls touchรฉs, mรชme sโils constituent tout de mรชme le coeur du problรจme. ยซ Bug logiciel, manque de crรฉditsโฆ on a tout entendu ยป, soupire Nathalie Montfalcon, รฉlue (FDSEA) rรฉfรฉrente ร la chambre dโagriculture Savoie Mont Blanc et membre du comitรฉ de pilotage rรฉgional sur la bio. รleveuse laitiรจre dans lโAvant-Pays savoyard (110 bรชtes), elle est en cours de conversion et sโรฉnerve du paradoxe en oeuvre depuis plusieurs annรฉes.

ยซ Dโun cรดtรฉ, les pouvoirs publics et la sociรฉtรฉ en gรฉnรฉral font lโรฉloge de lโagriculture bio, pour ses retombรฉes positives en matiรจre dโenvironnement, de santรฉ, de bien รชtre animalโฆ Et de lโautre, les agriculteurs qui dรฉcident de franchir le pas sont confrontรฉs ร une triple peine : dโabord les aides ร la conversion ont รฉtรฉ plafonnรฉes ร 12 000 euros. Dans mon cas, cโest 4 000 euros de moins que prรฉvu dans mon plan de financement initial mais sur dโautres exploitations cela peut รชtre bien plus. ยป Deuxiรจme peine, ยซ les aides dโรtat au maintien, qui venaient aprรจs les aides ร la conversion [NDLR : 5 ans dans les deux cas] ont รฉtรฉ supprimรฉes en 2017 en Auvergne-Rhรดne-Alpes [NDLR : mais une aide ร lโinvestissement a รฉtรฉ crรฉรฉe]. Enfin, il y a ces cumuls de retard de versement. ยป De quoi, selon la Savoyarde, non seulement remettre en cause des vocations, mais aussi faire pรฉricliter certaines exploitations ou les pousser ร revenir ร lโagriculture conventionnelle.
ยซ Au dรฉbut des problรจmes de versement, il y a eu des compensations par des aides de trรฉsorerie. Mais avec un plafonnement ร 18 000 euros et sans la prise en compte du nombre dโagriculteurs dans les groupements dโexploitation commune (Gaec), certains ne sโy retrouvaient dรฉjร pas ยป, complรจte Pierre Champliaud, lui-mรชme en Gaec familial lait (45 vaches) et cultures (80 hectares) prรจs de Bourgen- Bresse. ยซ ร notre niveau, les retards ont ainsi reprรฉsentรฉ jusquโร plus de 35 000 euros. ยป Pour faire face aux difficultรฉs gรฉnรฉrรฉes par ces retards, les agriculteurs se sont appuyรฉs sur leur banque, les plus solides ont puisรฉ dans leurs fonds propres : ยซ Si nous nโen avions pas eu, nous ne serions plus lร aujourdโhui ยป, assure Pierre Champliaud, qui rappelle au passage que les retards ont de surcroรฎt eu lieu lors dโannรฉes climatiques difficiles (trois sรฉcheresses en quatre ans). Et ils ont diminuรฉ leur revenu.
ยซ Les รtats gรฉnรฉraux de lโalimentation ont dรฉbouchรฉ fin 2018 sur une loi (dite Egalim) oรน lโรtat initie de nouvelles rรจgles entre producteurs et distributeurs, conclut le plaignant de lโAdabio. Cette contractualisation est prรฉsentรฉe comme une solution ร bien des problรจmes. Mais avant de donner des leรงons, que lโรtat commence par montrer lโexemple ! Moi jโai signรฉ une convention avec lโรtat pour ma conversion bio et jโai tenu mes engagements. Lui, non. ยป La rรฉponse de la justice au rรฉfรฉrรฉ est attendue sous deux mois ร partir du dรฉpรดt, donc dโici le 22 avril.

Savoie Mont-Blanc peut faire biocoup mieux
Au sein de la rรฉgion, Savoie et Haute-Savoie sont les mauvais รฉlรจves de lโagriculture bio, avec moins de 300 exploitations, sur prรจs de 6 000 au total (il y a prรจs de 4 800 exploitations bio en Auvergne-Rhรดne-Alpes) et moins de 3 % des surfaces, contre 7,2 % en moyenne rรฉgionale et 6,5 % en moyenne nationale. La raison serait double. Une bonne part de lโagriculture locale (44 %) est tournรฉe vers le lait et les fromages et la majoritรฉ du territoire est situรฉe dans une ou plusieurs zones de production sous signe de qualitรฉ (Indication gรฉographique protรฉgรฉe, IGP ; ou Appellation dโorigine protรฉgรฉe, AOP). Ce qui implique dรฉjร un fonctionnement avec plus de contraintes (cahier des charges) mais une meilleure valorisation. Peu nombreux sont alors ceux qui souhaitent en rajouter une couche pour obtenir le label AB.
Lโautre raison est plus technique : IGP et AOP imposent une proportion significative dโapprovisionnements locaux pour les fourrages (et les gรฉnisses). Ce qui implique quโil y ait en amont des fournisseurs, car nombre dโรฉleveurs ne sont pas autosuffisants au niveau de lโalimentation de leur bรฉtail. ยซ Cโest ce qui nous a longtemps freinรฉs, tรฉmoigne Franรงois Girard-Despraulex, รฉleveur au sein dโun Gaec familial ร Abondance (120 vaches laitiรจres, quelques chรจvres et bientรดt la relance dโune filiรจre porcine). Nous nโavons basculรฉ (certification obtenue en octobre 2018) quโune fois certains de pouvoir nous approvisionner localement, en lโoccurrence ร Massongy. ยป
Enfin, passer en bio ne signifie pas forcรฉment plus de rรฉmunรฉration, car lโensemble des surcoรปts ne peut รชtre rรฉpercutรฉ (lโalimentation animale est, en gros, deux fois plus chรจre et les rendements finaux sont sensiblement moindres). ยซ รa, il ne faut pas le faire pour lโargent ! sourit Bruno Gerfaux (Serraval), de la Coordination rurale, dont les parents furent des pionniers de la bio parmi les producteurs de reblochons fermiers, en lโan 2000. Cโest dโabord une philosophie et des maniรจres de travailler diffรฉrentes. ยป ยซ On ne va pas vendre plus ni plus cher mais cela reste tout de mรชme un atout intรฉressant en matiรจre de diffรฉrenciation ยป, conclut Franรงois Girard-Despraulex.

Oรน en est-on dans nos deux dรฉpartements ?
Selon diffรฉrents agriculteurs que nous avons interrogรฉs, la situation est en train, doucement, de se dรฉbloquer. Pour autant, le comblement du retard cumulรฉ nโest pas garanti pour demain. Interpelรฉ par des รฉlรจves lors de la visite dโun lycรฉe agricole en fรฉvrier, le prรฉsident de la Rรฉpublique a certes promis un retour ร la normale ยซ au printemps ยป. Problรจme : il y a deux ans, Stรฉphane Travert, alors tout nouveau ministre de lโAgriculture, avait dรฉjร assurรฉ que tout serait rentrรฉ dans lโordreโฆ mi-2018.
ยซ Sur le 1er pilier de la PAC [NDLR : aides directes classiques ร lโexploitation et lโindemnitรฉ compensatoire de handicaps naturels], les retards des campagnes 2015 ร 2017 sont totalement rรฉsorbรฉs et la campagne 2018 a retrouvรฉ un calendrier normal ยป, indique la prรฉfecture de Savoie (celle de Haute-Savoie nโa pas rรฉpondu dans les temps ร nos demandes mais la situation nโest sans doute pas fondamentalement diffรฉrente). Pour les mesures agroenvironnementales et climatiques (MAEC) et les aides ร lโagriculture biologique, les paiements de la campagne 2015 ont dรฉbutรฉ en novembre 2017 et se sont achevรฉs au dรฉbut de lโรฉtรฉ 2018. Ceux de 2016 ont commencรฉ en mai 2018 (avec des aides de trรฉsorerie en parallรจle) et ยซ 98 % des paiements attendus au titre de cette campagne (hors mesure apicole) sont ร ce jour rรฉalisรฉs ยป.
Pour la campagne 2017, les paiements ont commencรฉ en octobre dernier et, ร ce jour, 50 % ont รฉtรฉ versรฉs (avec lร encore des aides en trรฉsorerie en parallรจle). Enfin, pour 2018, on semble sโorienter vers ยซ le retour ร la normale du calendrier de paiement, avec les premiers versements des MAEC et aides ร lโagriculture biologique prรฉvus en mars 2019 ยป. Ne restera plus quโร ne pas prendre de retard sur lโannรฉe en coursโฆ
Par รric Renevier








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