À l’occasion de la sortie du panorama bio de la Chambre d’Agriculture Savoie Mont Blanc (chiffres 2020), zoom sur les freins et les moteurs rencontrés par l’agriculture biologique.
« Nos départements ne seront jamais une grande terre de la bio. » Pour Marie-Jo Dumas, en charge du développement de l’agriculture biologique à la chambre d’agriculture Savoie Mont-Blanc, inutile de se raconter des salades. Savoie et Haute-Savoie font figure de « bons derniers » en Auvergne Rhône-Alpes en termes de production biologique. Pour autant, ce mode de culture et d’élevage croît plus rapidement depuis quelques années.

« Depuis cinq ans, 50 à 80 nouvelles exploitations s’installent ou se convertissent en bio tous les ans, alors que c’était beaucoup plus fluctuant auparavant», observe Marie-Jo Dumas. Depuis 2018, le nombre d’exploitations bio a progressé de 9 % et les surfaces dédiées de 17 %, avec une quasi-parité entre Savoie et Haute-Savoie : 234 exploitations dans la première, 235 dans la seconde, où se situent 57% des surfaces.
AOP et IGP agissent comme des freins
La bio s’enracine donc peu à peu dans nos territoires, mais les freins demeurent persistants. Le principal d’entre eux tient en deux sigles : AOP et IGP. Les appellations d’origine protégée et les indications géographiques protégées, dont bénéficient de nombreux emblèmes de nos territoires (beaufort, reblochon, tome des Bauges, tomme de Savoie, raclette de Savoie, etc.), agissent comme de puissants retardateurs.
« Les cahiers des charges de ces productions contiennent déjà beaucoup de clauses environnementales qui imposent des pratiques respectueuses et qui limitent les volumes », explique Jean-David Baisamy, vice-président de la chambre, en charge des filières végétales. Bien valorisées, ces productions sous label de qualité font de l’ombre à la bio. Les filières qui les gèrent sont les parasols : « Il n’y a pas de projet de ces filières sur la bio », confirme Marie-Jo Dumas.
« On ne veut pas mettre en danger les AOC et IGP avec des reports de volumes éventuels vers la bio. » Autre point d’achoppement : le gain, qui, pour un producteur de lait sous AOC ou IGP, n’est pas forcément au rendez-vous en passant au bio.« En bio, les rendements sont moins bons et les pratiques plus coûteuses. Il faut donc que le produit soit vendu plus cher pour pouvoir gagner sa vie », résume Jean-David Baisamy. Arboriculteur en partie bio (7 ha sur 26) à Chevrier (74), il estime la production inférieure, en moyenne, de 30 % par rapport au conventionnel, avec des coûts supérieurs de 20 %.

Maraîchage et viticulture en locomotives
Malgré ces obstacles, l’agriculture biologique s’affirme progressivement dans le paysage, tirée par la dynamique des territoires et par un pouvoir d’achat meilleur qu’ailleurs. « Beaucoup d’agriculteurs vont prendre leur retraite dans les dix ans à venir. La plupart de ceux-là n’iront pas vers la bio», poursuit le vice-président. « En revanche, parmi ceux qui reprendront les exploitations, il y aura des conversions. Et cela, dans tous les secteurs. »
Aujourd’hui, c’est surtout le maraîchage (qui représente plus de 50 % des nouveaux installés en bio) et la viticulture (deux projets sur trois en conversion) qui font office de locomotives. « En maraîchage, détaille Marie-Jo Dumas, ce sont des exploitations de petite taille, avec beaucoup de changements de vie; desgens qui veulent donner du sens à leur travail. » Les installations hors cadre familial y sont majoritaires, avec le problème induit de trouver des parcelles disponibles.
« Le bio, pour le maraîchage, est aussi un moyen de mieux valoriser ses productions puisque, localement, n’y a pas de label de qualité. » Chez les vignerons, la tendance est encore plus nette avec 115 hectares de vignes engagées en bio en un an (+10 viticulteurs). « C’est énorme », commente la représentante de la chambre. « Désormais, les installations se font plutôt en bio, avec la reprise de petits vignobles où l’on recherche le terroir, la spécificité. On a aussi la conversion de beaux domaines lorsqu’un jeune arrive… »Signe des temps, le passage au bio est dorénavant bien mieux assumé, voire revendiqué. Reste à lui faire de la place pour développer les productions.
Maraîchage : Aurore Juillet cultive aussi le lien social
À Mésigny (74), l’exploitation Ô p’tits légumes n’hésite pas à demander de l’aide à ses clients. Avec succès ! Les pucerons sur ses haricots verts, Aurore Juillet les écrase avec le pouce. Pas question de pulvériser quoi que ce soit sur ses fruits et légumes. « Je suis labellisée en bio, dit-elle, mais je vais bien plus loin que la réglementation. Le seul et unique traitement que j’utilise sur l’exploitation est bien sûr biologique et concerne la lutte contre les doryphores sur les pommes de terre. » Lorsque la trentenaire s’est installée en maraîchage, en 2015, sur les terres laissées par son père, la question du mode de culture ne s’est même pas posée : « Le bio était pour moi une évidence. »

Ô p’tits légumes, son entreprise, produit aujourd’hui une cinquantaine de fruits et légumes différents sur 1,5 hectare, et les vend sur 45 semaines dans l’année, pour un chiffre d’affaires de 70 000 euros. Depuis les confinements, la commercialisation est réalisée à 100 % via l’Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne) qu’elle a créée et qui compte une soixantaine de contrats. « Je m’engage à fournir ma production aux adhérents, et eux à venir chaque semaine la chercher. »
Un système qui sécurise ses revenus, les paniers étant payés annuellement ou mensuellement, et qui lui permet, quoi qu’il arrive, de ne pas avoir d’invendus. « C’est aussi un bon moyen pour ramener du social dans mon activité, ce qui est essentiel pour moi. Mes adhérents m’aident à préparer les paniers, visitent mon exploitation et répondent présent lorsque je demande de l’aide pour ramasser les patates par exemple ! »

Une Marmotte fière de sa tome bio
Le Gaec de La Marmotte en Bauges est le seul producteur de tome des Bauges bio. « Noëlle, viens là ma belle ! » Un mugissement répond à l’appel avant que la jolie tarine roux clair n’accoure jusqu’à Jocelyne Pavy. Au Gaec de La Marmotte-en-Bauges, à La Motte-en-Bauges, les animaux ne sont pas que des numéros. Ils sont même au centre de toutes les attentions. Et pour cause : l’exploitation, conduite en bio par les trois associés (mère, père et fils), demande une vigilance de tous les instants.« Le suivi du troupeau est différent. Il faut surtout être très présent », résume Patrick Pavy, l’époux de Jocelyne.
Car en bio, seuls trois traitements allopathiques par vache et par an sont autorisés. Mieux vaut donc détecter un éventuel problème le plus tôt possible. « On est passés en bio par conviction, poursuit l’éleveur, on avait envie de progresser dans cette voie. » Une évidence pour eux, mais une exception en terre baujue puisque leur Gaec est le seul à produire de la tome des Bauges bio. Installé depuis fin 2016 suite à une séparation douloureuse d’un autre Gaec familial, le trio commence alors en conventionnel avec en tête le projet de passer en bio.

« On a débuté en conventionnel pour simplifier les choses et nous faire une clientèle, sachant que la conversion dure deux ans », détaille Laurent, le fils.La famille fait néanmoins tout de suite comme si elle était en bio, supportant, en conséquence, des charges financières plus importantes, notamment sur l’achat de céréales bio, deux fois plus chères que les autres. « L’AOP “tome des Bauges” cadre le côté terroir et fromage de qualité. La bio touche au bien-être animal, au côté environnemental, à l’origine des intrants… Ces éléments nous intéressaient pour proposer un produit meilleur en goût et meilleur dans sa façon d’être fabriqué », précise Patrick.
Leurs 250 000 à 260 000 litres de lait annuels sont entièrement transformés par leurs soins. Près des trois quarts deviennent des tomes bio et le reste prend la forme de raclette de Savoie IGP bio, d’un fromage à pâte pressée cuite bio et de fromages frais bio. Tout est commercialisé– plus cher qu’en conventionnel – entre Annecy et Chambéry, dans des épiceries bio et chez des fromagers et crémiers.« La bio, conclut Patrick, nous a permis de sortir de ce diktat de devoir “faire quelque chose le moins cher possible”. »
Sylvie Bollard







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