Antoine Vielliard : « Sans réveil citoyen rapide, la démocratie vit ses dernières années »

par | 30 Mar 2026

Sorti de la vie politique après sa défaite aux élections municipales de 2020, Antoine Vielliard publie un ouvrage où il raconte son quotidien d’élu local et appelle les citoyens à un sursaut démocratique. Interview.

Vous publiez « La démocratie sans citoyen ». Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Ce sont des amis qui ont insisté pour que je fasse ce travail d’écriture d’une idée qu’ils jugeaient originale : la responsabilité des citoyens dans le déclin démocratique. En septembre, un éditeur à qui j’avais envoyé le manuscrit m’a dit qu’il le trouvait intéressant, bien écrit mais que le potentiel de lecteurs était trop faible. Quand on n’a pas fait 15 jours de prison, les livres politiques ne se vendent pas très bien. J’ai fini par le publier en autoédition, sur Amazon. Je suis content car les retours sont très bons.

Quel est le message principal que vous souhaitez faire passer ?

Alors que la force d’une démocratie est proportionnelle à l’engagement de ses citoyens, l’abstention devient majoritaire. La participation des électeurs baisse en moyenne d’un point tous les 18 mois depuis 40 ans. Abstention de voter mais aussi de s’inscrire sur les listes électorales, de s’informer, de réfléchir, de débattre et de voter conformément à l’intérêt général. Même les candidats s’abstiennent de candidater. Un Français sur six n’a déjà plus qu’une seule équipe municipale volontaire dans sa commune. C’est un simulacre de démocratie.

Comment expliquez-vous cet état de fait ?

Les causes sont multiples, depuis la montée de l’individualisme à la baisse du taux de lecture et du niveau d’information en passant par les réseaux sociaux et la disparition des lieux où l’on se retrouvait (place du lavoir, école, église, service militaire) où l’on se retrouvait. La typologie de l’immobilier n’est pas sans incidence non plus : nous vivons entourés de gens dont les logements et les valeurs sont similaires aux nôtres. Jamais un citoyen n’est venu me voir, lorsque j’étais maire, pour me parler d’autre chose que de lui-même ou, tout au plus, d’une association dont il défendait la cause. Or la souveraineté du peuple, cela ne doit jamais être la dictature des individus.

Votre quotidien d’élu vous a permis d’observer – et de dénoncer – une utilisation des fonds publics contraire à l’intérêt général…

C’est vrai oui mais moins les citoyens sont vigilants et engagés, plus le risque augmente que des élus cessent de décider en fonction de l’intérêt général pour satisfaire d’abord des intérêts particuliers. Le faible niveau d’exigence que s’imposent les institutions en matière de marchés publics découle directement du faible niveau d’exigence que s’imposent les électeurs dans leur devoir de contrôle démocratique. Si les gens se mobilisaient et contrôlaient les marchés publics et les actes administratifs, les procureurs, les trésoriers, les préfets y attacheraient, eux aussi, plus d’importance.

En 2020, vous avez perdu les élections municipales à Saint-Julien-en-Genevois, après un mandat de maire. Comment avez-vous vécu cette défaite ?

Nous avons été très surpris et ne l’avions pas vue venir alors qu’elle était, a posteriori, assez évidente dès lors que le PS et les LR s’alliaient dès le premier tour au sein d’une seule et même liste. Passé le choc, j’ai dû me redéfinir au niveau professionnel. Après avoir été maire ; et malgré l’expérience acquise au préalable dans les domaines du marketing et de la finance, il m’a fallu quatre années pour retrouver un emploi, en sachant que les élus n’ont pas de protection chômage. Depuis deux ans, je suis secrétaire général d’une association chargée de gérer des loisirs pour des personnes en situation de handicap. Les problèmes si urgents des années passées m’apparaissent depuis bien futiles aux côtés de ceux des personnes que je sers aujourd’hui et qui m’ont permis de redécouvrir un mot de la langue française : « merci ».

Vous n’avez pas été candidat en 2026 à Saint-Julien-en-Genevois. Sans regret ?

Le mandat de maire que j’ai vécu a été épanouissant et je reste fier des réalisations accomplies. Mais je n’aurais peut-être pas choisi de servir si j’avais eu conscience au départ de tous les sacrifices que cela implique et des séquelles que cet engagement m’a laissées. Continuer de vivre à Saint-Julien après avoir perdu les élections a, par exemple, été très difficile. C’est comme se rendre chaque jour dans une entreprise qui vous aurait licencié. Donc non, pas de regret. Je suis très heureux d’avoir tourné cette page, d’avoir retrouvé un niveau de revenu décent, une vie de famille, de ne plus mettre une heure de temps pour aller acheter une baguette de pain.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Les gens peuvent avoir l’illusion qu’ils parviendront à tirer leur épingle du jeu dans un pays qui s’effondre mais les événements majeurs prouvent que non. Je suis convaincu que s’il n’y a pas un réveil profond majeur et rapide des citoyens, la démocratie vit ses dernières années. Son avantage c’est, qu’avec la liberté, vient la responsabilité de faire face aux conséquences de ses actes. Si nous n’assumons plus nos devoirs de citoyen, soyons prêts à ne plus en avoir les droits. La bonne nouvelle, c’est que l’abstention massive et croissante augmente l’influence de ceux qui s’engagent. Désormais, la mobilisation de seulement environ un habitant sur 100 suffit à changer le résultat de la quasi-totalité des élections.

Antoine Vielliard : bio express

1991-1995. ESCP Business School (management général et stratégie)
1995-1996. Conseiller financier (Crédit agricole CIB – Singapour)
1997-2000. Responsable global de marque (Procter & Gamble)
2001-2003. Directeur marketing (Cortal Consors)
2004-2011. Postes de marketing, communication, design et ventes (Procter & Gamble)
2011-2015. Conseiller départemental de la Haute-Savoie
2014-2020. Maire de Saint-Julien-en-Genevois, vice-président de la communauté de communes de Saint-Julien-en-Genevois
2023-2024. Consultant en efficience d’organisation à impact
Depuis 2024. Secrétaire général de Cerebral Genève.


Propos recueillis par Sophie Boutrelle
@P. Vielliard.
« La démocratie sans citoyens – Chronique d’un maire en première ligne » par Antoine Vielliard.  MIMG Editions – Parution en janvier 2026 – ISBN : 978-2-9701971-2-6

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