Brexit : y aura-t-il des Britanniques cet hiver ?

Brexit : y aura-t-il des Britanniques cet hiver ?

Depuis le référendum de juin 2016, le feuilleton d’une sortie de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne fait redouter un “very bad trip” aux professionnels du tourisme, des deux côtés de la Manche. Qu’en est-il à la veille de l’entrée en vigueur du Brexit ?

Avec 37 % de parts de marché, les Britanniques sont de loin les premiers clients de nos stations de ski. Mais surprise, malgré un début d’hiver marqué par l’entrée en vigueur du Brexit en mars 2019, les signaux sont plutôt au vert : + 5,2 % de nuitées l’hiver dernier pour la clientèle britannique (chiffres G2A consulting, octobre 2018). « Les Britanniques adorent la qualité de nos domaines skiables, mais aussi l’art de vivre et l’après-ski à la française, moderne et festif. Il y a des questionnements bien sûr, des adaptations à prévoir, mais on est loin d’un sentiment d’effondrement », constate Jean-Marc Silva, directeur de France Montagnes.

Des incertitudes mais pas d’inquitéudes

Les prévisions 2018/2019 ne vont pas le contredire. Chamonix, où les Britanniques représentent 25 % de la clientèle, s’attend à un taux de remplissage en hausse de 5 %. +1 % aussi du côté de Val d’Isère, où les 43,7 % de part de marché des Britanniques sont stables depuis deux ans. À Morzine, qui accueille près de 40 % de skieurs anglais, Christophe Mugnier, le directeur de l’office de tourisme, annonce également des réservations en hausse chez ses opérateurs britanniques, « pour certains avec une croissance à deux chiffres ». Est-ce le fruit d’un report de clientèle vers une station réputée plus accessible ? Plus sûrement le prolongement de l’exceptionnel enneigement de la saison 2017/2018, qui masquerait les effets du Brexit.

« On est loin d’un sentiment d’effondrement. »

Jean-Marc Silva, directeur de France Montagnes.

Séjours plus courts

« Cet hiver, il y aura probablement quelques glissements dans les choix vers des hébergements plus modestes, des stations moins onéreuses, des séjours plus courts, des phénomènes à la marge… Mais tant que nous n’aurons pas d’indications très claires sur les modalités de retrait de l’Union européenne, et une ou deux saisons de recul, selon qu’il y ait une période de transition ou non, il sera très délicat de tirer des conclusions fiables », avance prudemment Willy Fux, de LHM Conseil, qui scrute depuis plusieurs années le marché britannique. Gare donc à l’excès de positivisme, d’autant que de nombreux marqueurs incitent à la vigilance.

Rester vigilant

La particularité française, c’est la proportion de 40 % des “catered chalets” (lire page suivante), contre 10 % dans les stations du reste du monde plus axées sur les formules hôtel ou hôtel-club. Ces chalets, gérés par des Britanniques, semblent les plus fragilisés avec leurs prestations tout compris fournies par du personnel anglais détaché. « De réelles menaces pèsent sur ce modèle économique et culturel spécifique, du fait de la hausse des charges sociales et de la suppression annoncée du statut de travailleur détaché, qui bénéficie beaucoup aux 18-24 ans », insiste Diane Palumbo, directrice ventes et marketing de Skiworld, tour-opérateur présent dans 15 stations de Savoie Mont Blanc.

Les baux déjà adaptés

Cette dernière est également porte-parole du mouvement SBIT (Seasonnal Businesses in Travel), qui rassemble les opérateurs britanniques de séjour et les entreprises associées (nounous, transferts…) pour faire du lobbying pour leurs intérêts et la défense des travailleurs détachés (15 000 en France) auprès des parlementaires britanniques. À la question, posée en juin 2018 (étude LHM Conseil pour le Seasonel business in travel, SBIT), de savoir si les termes des baux avaient déjà été adaptés par anticipation des éventuelles conséquences du Brexit, la réponse était « Yes », à 66 %. Avec en tête : des contrats plus courts (39 %), l’intégration de clauses suspensives (29 %) et la réduction du stock de lits (23 %).

Réduction du personnel, diminution des prestations

La perspective du Brexit a ainsi conduit certains tours-opérateurs, tels Hotelplan ou Skiworld, à réduire leur programme de lits sur les Alpes et la France. L’objectif ? Conserver un bon niveau de prestations et services, sans gonfler les prix pour compenser la hausse des coûts et charges. Quitte à se diriger vers des destinations réputées meilleur marché comme l’Autriche.

Parmi les autres mesures figurent la réduction du personnel, la diminution des prestations, la maîtrise des formules tout compris. Et quelques tests, comme des chalets “self-catering” (où l’on fait tout soimême), presque un comble pour les partisans du service inclus… Les tour-opérateurs se recentrent sur les zones où leurs équipes sont déjà en place, d’autres cherchent à attirer une clientèle plus haut de gamme et aisée.

Sans surprise, les plus petites structures devraient faire les frais de ces réorganisations de marché et évolutions réglementaires. « Il y a quelques années, à la suite de l’évolution du droit du travail en Suisse, les tour-opérateurs britanniques ont délaissé la Suisse au profit de la France ou l’Italie », indiquait Ian Hope, directeur du développement commercial d’Hotelplan, lors des Rencontres de Grand Ski 2018 à Chambéry. Le Brexit pourrait, de la même manière, redistribuer quelques cartes sur le marché alpin du ski.

Chamonix, où les Britanniques représentent 25 % de la clientèle, s’attend à un taux de remplissage en hausse de 5 % cet hiver.

Vers plus de séjours courts ?

Beaucoup de tour-opérateurs penchent donc pour un raccourcissement des séjours, confirmé par les attentes de la clientèle. Pour rester dans le même budget, de nombreux Britanniques préfèrent skier un ou deux jours de moins. « Mais quid des économies d’échelle avec plus de courts séjours ?, s’interroge Diane Palumbo. Cela créerait des lits froids, sans parler des 10 000 véhicules supplémentaires poussés sur les routes des stations, si on supprime le système vols charters et navettes bus de nos séjours à la semaine. »

Développer les vols en semaine

L’aéroport de Chambéry, “porte d’entrée des Alpes”, travaille avec une dizaine de tour-opérateurs. Sur les 165 000 passagers de l’hiver 2017/2018, 87 % étaient des Britanniques (+1 point). « Aujourd’hui, nos vols se concentrent sur les week-ends, avec 36 vols le samedi et 16 le dimanche. Développer les vols en semaine est l’un de nos axes de travail, en lien avec Savoie Mont-Blanc, les compagnies aériennes et les tour-opérateurs », indique Romain Olive, responsable du développement de l’aéroport pour Vinci Airports, qui aimerait aussi promouvoir l’aviation d’affaires (+10 % la saison dernière). Les Anglais rebondiront-ils ? « C’est dans leur ADN, insiste encore Jean- Marc Silva. La dernière fois que la livre avait fortement dévalué, le marché et les comportements s’étaient adaptés, les Britanniques privilégiant les cours collectifs aux leçons particulières, des soirées “happy hours” au champagne… » Dans les sondages effectués par Skiworld auprès de sa clientèle, le premier sacrifice consenti serait carrément celui des cours de ski.

Sur les 165 000 passagers de l’hiver 2017/2018 accueillis à l’aéroport de Chambéry Savoie, 87 % sont des Britanniques (+1 %).

La livre, ultime juge de paix ?

La livre sterling risque à nouveau d’être le juge de paix. En novembre 2015, 1 livre valait 1,43 euro. Trois ans plus tard, elle oscille entre 1,12 et 1,14 euro. Le 11 décembre 2018 (soit après la mise sous presse, ndlr), le Parlement britannique sera appelé à voter pour ou contre l’accord de retrait conclu fin novembre entre Theresa May, première ministre du Royaume-Uni, et l’Union européenne. En cas de rejet et d’un scénario de “no deal”, la Banque d’Angleterre prévoit une chute de 25 % de la livre. En tout cas cet hiver, Brexit ou pas, grâce à des séjours vendus souvent un an à l’avance, les Britanniques seront encore bien présents dans les stations. Et pour la suite, comme on dirait outre-Manche avec philosophie, “wait and see, business as usual”…

Interview de François Chat et Stéphane Fressard, avocats associés chez Armand Chat & Associés, cabinet de référence pour les professionnels britanniques (tour-opérateurs et immobilier) :

Peut-on encore parler d’effet Brexit ?

Par rapport aux craintes soulevées par le référendum de 2016, le soufflet est un peu retombé. La destination France n’est pas boudée. Et, Brexit ou pas, le marché de l’immobilier en station est toujours considéré comme un placement sécurisé pour les investisseurs britanniques. La vigilance doit porter sur le niveau de la livre sterling, car il existe un seuil de rupture à ne pas franchir.

Le projet d’accord de novembre 2018 change-t-il la donne ?

Sous réserve de sa validation par le Parlement britannique le 11 décembre 2018, ce texte acte l’existence d’un filet de sécurité accepté par les deux camps et l’ouverture d’une période transitoire jusqu’au 31 décembre 2020. L’accord, plutôt très favorable à l’Europe, montre un assouplissement de positions assez dures au départ. Il va éteindre certaines peurs et offrir plus de visibilité aux professionnels.

Que dit-il concernant les travailleurs détachés ?

C’est un accord plutôt de bon sens, qui propose pour les ressortissants des deux communautés de continuer à travailler avec des règles similaires. La liberté de circulation des personnes, biens et capitaux est l’un des principes fondateurs de la Communauté européenne depuis 1971, et une réalité dans l’Europe actuelle. Lorsqu’il y a une vraie substance économique dans le pays d’origine, en termes de marketing, de moyens humains et financiers, le détachement se justifie. Le vrai sujet, ce serait plutôt la lutte contre la fraude au détachement.

Interview de Vincent Rolland, député membre de la commission Brexit à l’Assemblée nationale, vice-président de Savoie Mont Blanc Tourisme :

Y a-t-il déjà un effet Brexit sur le tourisme ?

Les Britanniques sont nos premiers clients. Aujourd’hui, la fluctuation de la livre sterling, qui pose une vraie question de compétitivité, est plus pénalisante qu’un Brexit dont on ne connaît pas les modalités. Pour cet hiver, les chiffres de réservation de la clientèle britannique s’annoncent encore très bons. Mais au-delà de la fin mars 2019, les acteurs sont tous un peu plus attentistes.

Comment agir sur la problématique des “catered chalets” ?

Pour les exploitants de ces chalets, qui représentent plus du tiers des offres d’hébergement en France, la suppression du statut de travailleur détaché est un grand sujet d’inquiétude. On peut penser que les séjours à prix très dégradés, tirant parti de ces conditions sociales et fiscales actuellement avantageuses (d’ailleurs souvent décriées en France), seront les premières victimes du Brexit.

Faut-il adapter notre modèle économique ?

Je suis partisan de l’adapter pour le rendre plus compétitif, mais pas de brader notre système touristique et économique sur l’autel du Brexit. Si nous mettons en oeuvre des allégements de règlementation et de fiscalité, ils ne s’adresseront pas uniquement aux Britanniques. Ces assouplissements devront rester dans le cadre fixé par l’Union européenne.


Enimie Reumaux

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