Colonelle Florence Guillaume : « Notre devise à la gendarmerie : Une force humaine »

Florence Guillaume est l’une des rares femmes de France à diriger un groupement de gendarmerie, a fortiori de 912 personnes. Rencontre avec une professionnelle qui a épousé la devise de son corps de métier et qui garde une paire de gants de boxe roses dans son bureau.

Quel est votre parcours et comment êtes-vous parvenue à devenir l’une des rares femmes colonelle en France ?

Bac scientifique en poche, j’ai rejoint pour deux ans une classe préparatoire en lettres au lycée militaire de La Flèche dans la Sarthe. J’avais déjà dans l’idée de me diriger vers une carrière militaire. Mon goût pour les responsabilités et le service à mon pays, le fait de m’orienter vers quelque chose de différent ont certainement joué. Avec un père sous-préfet, les déménagements ont rythmé ma jeunesse. Je suis ensuite entrée à Saint-Cyr pour trois ans. Puis, on choisit son arme en fonction de son classement, parmi l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie, le matériel, le train, les transmissions… J’ai choisi la gendarmerie pour son côté très ancré dans le quotidien. Arrivée à 23 ans sur mon premier poste, j’étais la plus jeune du peloton que je commandais, une vingtaine de personnes, en gendarmerie mobile. Ensuite, j’ai alterné tout au long de ma carrière des postes opérationnels et des postes d’état-major, ce qui permet d’avoir un regard différent sur les missions. Lorsque je suis passée capitaine, à 26 ans, j’ai été affectée aux relations avec la presse, au service de communication de la gendarmerie à Paris. Puis, pendant un an, j’ai assisté le directeur général de la gendarmerie, toujours à Paris, avant de partir commander une compagnie de gendarmerie départementale de 145 personnes, à La Tour-du-Pin, en Isère. Le défi sur ce poste a été de prendre le commandement, non plus directement des équipes, mais de toutes celles qui sont réparties sur le territoire. Il faut coordonner les unités. Je suis ensuite devenue commandante. J’ai passé un concours à l’école de guerre, l’établissement de formation des officiers supérieurs des forces armées, pour sélectionner les futurs hauts cadres dirigeants. J’ai suivi les cours pendant un an. Stratégiquement c’est important, notamment pour comprendre la culture inter-armée qui se noue aujourd’hui, et les complémentarités qu’il existe entre les différentes forces. À l’issue, je suis partie trois ans au cabinet du ministre de l’Intérieur, puis au cabinet du directeur général de la gendarmerie. Une affectation précieuse pour voir d’autres aspects des politiques publiques de sécurité et leurs grandes lignes directrices. L’intérêt, c’est de pouvoir y adjoindre notre regard de terrain. Puis, sur le terrain, de comprendre les enjeux de ces grandes lignes directrices. Certaines choses fonctionnent très bien à Paris, pas en province et inversement. Enfin, direction l’Ain ! Ici, nous intervenons sur tout le département, sauf Bourg, Viriat, Péronnas, Saint-Denis-les-Bourg, et Oyonnax.

Est-ce qu’il est délicat d’être une femme dans ce métier ?

Au départ, j’imagine que le regard porté sur moi était plutôt interrogateur, car c’était assez inhabituel, je le reconnais. Lorsque je suis rentrée à l’école des officiers de gendarmerie, j’étais la douzième femme française à avoir choisi ce parcours, autant dire que nous étions rares ! Dès le lycée militaire, j’avais intégré le fait qu’il nous faudrait, en tant que femmes, faire davantage nos preuves. Aujourd’hui, je pense que c’est tout de même un peu plus simple pour les jeunes filles. Je ferai néanmoins une distinction entre Saint-Cyr et l’école de la gendarmerie, où là, un brassage plus important offre une plus grande ouverture d’esprit. Nous étions pourtant trois femmes sur une promotion de 250 personnes !

Il y a une vingtaine d’années, j’avais plutôt tendance à nier ma féminité. Je ne me serais pas maquillée en uniforme ! Aujourd’hui, les choses ont évolué. Je refuse de me poser des questions métaphysiques sur ma condition : je considère qu’il doit être normal que nos métiers soient exercés par des femmes et la complémentarité hommes/femmes fonctionne très bien.

Qu’est-ce qui impacte la gendarmerie en termes de politiques publiques ?

En 2010, nous avions été impactés par la révision générale des finances publiques, il nous a été demandé de nous réorganiser, ce que nous avons fait. Dans des départements comme celui de l’Ain, qui connaît une forte croissance démographique, il est important de pouvoir conduire à bien nos missions avec suffisamment d’effectifs. Pour cela, nous attendons d’ici quelques années, 25 militaires supplémentaires. Nous essayons de nous inscrire dans une logique de proximité, de territorialité, encore plus qu’avant. Par ailleurs, nous avons connu certaines progressions dans nos matériels et nos équipements. Mais nos militaires sont en attente. En termes de logement, d’abord. Bénéficier d’un logement est une grande chance, néanmoins le parc immobilier dont nous disposons est très hétérogène. Certaines brigades logent dans un casernement très vieillissant. Autre point : la chronophagie de la procédure. Il y a quelques années, les gendarmes consacraient 80 % de leur temps au terrain. Aujourd’hui, la moitié de leur temps est consacrée à taper des rapports à la brigade ! On attend avec espoir une réforme qui permettrait d’alléger les procédures. D’ailleurs, nous avons initié une démarche participative pour que les gendarmes fassent remonter ce qui leur paraît lourd et superflu, pour que l’on puisse rénover les processus.

Fait d’actualité : vous avez perdu l’un de vos collègues avec le décès tragique d’Arnaud Beltrame, à Trèbes, lors d’un attentat. Quel est votre ressenti par rapport à cet événement ?

Beaucoup de gens ont été émus par son geste, et nous avons reçu de nombreux témoignages de soutien. Nous avons déjà payé un lourd tribut au terrorisme et cette menace que l’on se figure toujours un peu éloignée, finalement demeure bien présente. Cette menace est une réalité et s’inscrit dans la durée. Arnaud Beltrame était chargé de coordonner les opérations. Son engagement pour son pays, le fait d’être entré dans l’armée pour servir la France ont certainement pesé dans son choix. Je pense qu’il avait la notion du risque qu’il prenait… Avec la police, la préfecture et la sécurité intérieure, nous travaillons en collaboration contre le terrorisme. De plus, nous avons travaillé sur tout le territoire pour identifier des lieux potentiellement pris pour cibles.

Vous arrive-t-il d’être en colère contre les auteurs de certains faits ?

Il m’est arrivé de devoir annoncer l’assassinat d’un enfant de dix ans à ses parents. Ou de retrouver l’homme qui manipulait une toute jeune fille sur internet. La colère, elle se traduit dans la ténacité que l’on emploie à résoudre les affaires. On ne lâche rien !

Notre slogan, c’est « une force humaine ». Nous sommes une armée d’hommes et de femmes au service de la population. Nous sommes en contact permanent avec nos territoires et les administrés.

Une affaire à l’issue heureuse pour votre brigade ?

La semaine dernière, un petit garçon de trois ans a échappé à la vigilance de ses parents. Nous avons débuté les recherches, engagés les dispositifs adéquats, et c’est l’un de nos chiens, un Saint-Hubert qui est parvenu à retrouver sa piste.

Comment qualifiez-vous l’Ain ?

L’Ain est une belle découverte ! L’Ain est riche de sa diversité. Professionnellement, il s’agit d’un territoire idéalement placé entre Lyon et Genève, mais avec beaucoup d’enjeux de sécurité, un réseau routier très roulant, des communes assez dispersées… Il s’agit d’un département faussement rural : il fait bon vivre, le cadre de vie est privilégié. Mais les gens n’ont souvent pas conscience que l’arc direct routier entre les métropoles, le bon réseau routier secondaire et les nombreuses zones économiques en font un marché à ciel ouvert. Sur la zone gendarmerie, on dénombre environ 3 500 cambriolages par an, soit une dizaine par jour en moyenne.

Quels liens entretenez-vous avec les entreprises et les collectivités ?

Au niveau du département, nous disposons de trois référents sûreté. Il s’agit de militaires spécialement formés pour dispenser des audits de sécurité à destination des entreprises et des collectivités territoriales. Cela permet une prévention de la malveillance sur leurs sites : éviter qu’elles ne soient cibles de cambriolages, mais également en intervenant sur la cybercriminalité (l’intelligence économique, la protection des données, les différentes attaques) et la lutte contre le terrorisme.

Que vous reste-t-il comme grade à obtenir ?

Générale ! En France et en gendarmerie, il y en a deux…


Repères

  • Née le 11 décembre 1974.
  • Mariée, trois enfants par son conjoint.
  • Diplômée de Saint-Cyr et de l’école de guerre.
  • Colonelle de gendarmerie depuis 2014.

Propos recueillis par Myriam Denis

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