Crise : dix ans après, l’industrie renaît de ses cendres

Crise : dix ans après, l’industrie renaît de ses cendres

Depuis 2008, le paysage industriel s’est considérablement modifié en Haute-Savoie, dans l’Ain et en Suisse. Les entreprises ont non seulement fait face à des difficultés économiques et financières, mais se sont engagées avec succès dans la quatrième révolution industrielle. Le spectre de la crise semble désormais loin, même si la prudence reste de mise.

Prise de risque et stratégie d’avenir

Après 2008, de nombreuses entreprises de la vallée de l’Arve ont été contraintes d’effectuer des choix parfois radicaux. Exemple avec Clufix à Cluses. Spécialisée dans les composants mécaniques d’assemblage, Clufix a totalement modifié son business model suite à la crise économique de 2008-2009. L’entreprise disposait alors d’une grande variété de produits, sur des petites et moyennes séries, vendus sur catalogue à des distributeurs. Si ce mode de fonctionnement offrait un avantage en termes de diversification des applications, il ne lui permettait pas d’avoir un accès direct aux marchés. Elle n’avait donc aucune visibilité sur les besoins.

En 2009, l’entreprise accuse une perte de 25 % de son activité. Le président de Clufix depuis 2006, Éric Massebeuf constate une reprise dès l’année suivante, avec une bonne année 2011, contrastée par une nouvelle chute de l’activité en 2012, alors qu’il décide de doubler la surface de son site des Grands-Prés qui s’étale désormais sur plus de 5 000 mètres carrés. Il repense également en profondeur la stratégie de l’activité et s’oriente vers un changement de modèle et de clientèle, avec une offre à haute valeur ajoutée : des clients ayant des bureaux d’études et des problématiques à résoudre.

Exigences importantes, volumes de production conséquents, des clients qui maîtrisent leur conception pour intégrer les produits Clufix… « La filière qui remplissait tous ces critères était l’automobile », souligne Éric Massebeuf qui se tourne alors vers les équipementiers à un moment où ce marché n’est pas vraiment sur une courbe ascendante. Ce choix stratégique opéré en 2010 s’avère décisif pour l’avenir de Clufix. Quatre ans plus tard, l’entreprise clusienne se réorganise et, dès 2015, signe ses premiers contrats dans l’automobile qui représentent désormais 98 % des signatures annuelles.

Pari gagné

Aujourd’hui, l’entreprise est sous-traitant de rang 2 et obtiendra une certification automobile – IATF 16 949 – au printemps 2019, une reconnaissance qui vient saluer sa démarche qualité. Clufix a dépassé son niveau de chiffre d’affaires d’avant la crise, avec une hausse annuelle d’environ 10 % ces dernières années, et réalise 80 % de ce dernier hors de France. Implantée depuis 2014 sur le marché américain via une antenne commerciale locale, elle est en mesure d’assurer des livraisons partout dans le monde.

« Nous avons signé plus de 1,8 million d’euros de nouveaux contrats en 2018, dont 400 000 euros aux États- Unis. » Surtout, Clufix a repositionné ses compétences en développant son bureau d’études, qui représente désormais près de 10 % de son effectif total de 70 salariés et lui permet de développer environ 25 projets par an grâce à une connaissance des fonctions de fixation, mais surtout des process industriels de ses clients. La typologie des métiers de l’entreprise a fortement évolué vers une hausse des compétences, les tâches moins valorisantes ont été automatisées. « Nous ne sommes pas simplement des exécutants, résume le président. Nous apportons des conseils et des recommandations à nos clients pour contribuer à la réussite de leurs projets avec nos fixations. »

La Plastics Vallée transforme l’essai

Dans ce territoire, la convergence d’actions d’origines diverses a permis à l’industrie de se relever et de faire encore mieux dix ans après. En 2008-2009, la chute brutale des chiffres d’affaires et des commandes, notamment sur le marché automobile, laisse présager le pire pour l’activité de la Plastics Vallée. « Les industriels dont les marchés étaient les plus diversifiés ont été moins touchés », nuance Patrick Vuillermoz, directeur général du pôle de compétitivité Plastipolis.

La crise a eu un effet tache d’huile, impactant d’abord les sous-traitants de l’automobile, qui représentent la grande majorité du tissu de la vallée. Les autres marchés ont subi les contrecoups du marasme économique en décalé, comme les emballages destinés à l’industrie cosmétique, secteur qui a connu un ralentissement de son activité deux à trois ans après la crise des subprimes. Tout comme le luxe dans une moindre mesure.

Crise conjoncturelle

« L’économie est repartie assez vite, constate cependant Patrick Vuillermoz. Dès 2011 ou 2012. Avec très vite des projets d’investissements. » Et finalement, les périodes d’avant crise, après une décennie 1990 portée par le boom de la téléphonie, avec les délocalisations de production importantes qui ont suivi, sur injonction des donneurs d’ordre, subies par la Plastics Vallée au début des années 2000, ont eu beaucoup plus d’impacts notamment chez les fabricants de moules. Du jour au lendemain, ou presque, des pans entiers de la production locale ont été déportés en Asie.

« Une fois partis, ces marchés ne sont jamais revenus », observe le directeur général de Plastipolis. Si 2008 a été un choc brutal et soudain, c’était un phénomène plus conjoncturel que structurel qui n’a pas remis en cause tout l’écosystème. Dix ans après, la filière locale totalise un chiffre d’affaires de plus 2 milliards d’euros, 26 000 emplois et fait de ce territoire le premier pôle de plasturgie au niveau européen. Rien de moins. Comment ? « L’ensemble de la Plastics Vallée s’est mis au travail pour s’en sortir, avec un même objectif en tête », décrit le maire d’Oyonnax et premier viceprésident de Haut-Bugey Agglomération en charge de l’économie et de l’emploi, Michel Perraud.

Les acteurs industriels ont non seulement retroussé leurs manches, comme à leur habitude dans ce territoire très travailleur, mais ont bénéficié en soutien de la mobilisation des pouvoirs politiques locaux. Le premier édile décrit sa ville comme « le poumon économique de l’Ain », avec des industriels ambitieux « et continuellement dans la recherche d’innovations ». La plastronique, qui associe plasturgie, électronique et supports logiciels, qui aura sa cité dans le Haut-Bugey pour l’année 2020, démontre cette capacité d’adaptation d’un territoire résolument tourné vers l’avenir.

Le prix d’un franc suisse fort

Le taux plancher du franc a limité l’impact de la crise sur l’industrie helvète, mais a restreint dans le même temps les marges de manoeuvre futures. Comme le reste du monde, la Suisse a été touchée par la crise financière puis économique de 2008, mais elle a vite remonté la pente, sans pour autant accumuler trop de dettes publiques. La Confédération a même réussi à réduire son endettement, là où d’autres pays l’ont augmenté. Des mesures avaient été adoptées à cette fin depuis 2001, ce qui a probablement contribué à contenir la dette publique.

Cette reprise rapide n’en reste pas moins surprenante dans un pays où le secteur bancaire totalise environ 10 % du produit intérieur brut. Dans le canton de Genève, c’était même 27 % en 2007, à la veille de la faillite de Lehman Brothers. Dix ans plus tard, cette part a été ramenée à 12 % dans ce territoire qui concentre la plus forte activité bancaire de toute la Confédération. Encore plus surprenant, dans une nation dont l’export, qui totalise environ un tiers du PIB, constitue la base de l’économie du fait d’un marché intérieur trop contraint pour soutenir l’activité des industries de production. Les États-Unis et l’Union européenne ont subi de plein fouet la crise, or ces territoires sont destinataires de 70 % des exportations helvètes. À l’époque, le franc suisse voit immédiatement son taux de change exploser.

Le PIB chute brusquement entre 2008 et 2009, avec quatre trimestres consécutifs de récession. La situation aurait pu empirer si, dès 2011, la Banque nationale suisse (BNS) n’avait pas créé un taux plancher de 1,20 franc suisse pour 1 euro. Cette mesure finalement levée en 2015, a certes suscité de vives critiques mais a contribué à limiter la casse, en contraignant la hausse de la monnaie helvète. Néanmoins, la BNS a dû considérablement augmenter ses réserves de change et a réduit de fait ses possibilités d’action en cas de nouvelle hausse du franc suisse. Les actifs ont été multipliés par plus de cinq et la Suisse reste très exposée sur le plan monétaire.

Fragilité et incertitudes

Les entreprises – en particulier l’industrie microtechnique, horlogerie en tête – ont pu maintenir des marges bénéficiaires, notamment sur les exportations. Mais à quel prix ? Le pays a résisté, mais l’activité des industries qui produisent des machines et des biens d’équipements, deux secteurs porteurs de l’économie suisse, ralentit fortement : l’investissement chute de 11 % en 2009 et les exportations de près de 9 %.

La forte contraction de l’activité à ce moment-là a des répercussions importantes aujourd’hui. Jusqu’en 2015, le PIB connaît plusieurs soubresauts, et sa croissance s’est ralentie durant plusieurs années : +2,4 % en 2014 ; +1,2 % en 2015 ; +1,4 % en 2016 et seulement 1 % en 2017. La reprise après la suspension du taux plancher, trop hésitante, n’a pas permis de relancer l’investissement des entreprises. Si la production et l’emploi se sont redressés plus vite qu’ailleurs, l’équilibre reste fragile. Les effectifs industriels sont en baisse et le pays manque de bras.

Une reprise est annoncée pour 2018, avec un taux de change qui s’établit à nouveau au niveau du taux plancher soit 1,20 FCH pour 1 euro, mais 2019 le pays devrait à nouveau subir un ralentissement de sa croissance. Entre l’instabilité géopolitique actuelle et les risques d’un nouvel éclatement des bulles financières, l’incertitude reste la position la plus sûre…


Sources chiffres : Office fédéral de la statistique ; Office cantonal de la statistique ; Fédération de l’industrie horlogère suisse.


Dossier réalisé par Sandra Molloy

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