Dossier / Hydroélectricité : la ruée vers l’eau

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Dossier / Hydroélectricité : la ruée vers l’eau
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Utiliser la force de l’eau pour produire de l’énergie : l’idée, née dans les Alpes, s’y décline aujourd’hui dans toutes les tailles, depuis la pico-hydroélectricité jusqu’aux grands barrages en passant par la petite hydroélectricité.

En période de transition énergétique, la ressource intéresse entreprises et collectivités, aussi bien pour les petites installations, concernées par des appels d’offres nationaux  que pour les grandes, dont certaines vont être sujettes au prochain renouvellement de leur concession.

Des aménagements au compte-gouttes

La France a été pionnière en matière d’hydroélectricité à la fin du XVIIIe siècle avec le développement de la houille blanche puis les grands barrages. Auvergne-Rhône-Alpes est la région qui dispose de la plus forte puissance installée dans un pays qui figure au deuxième rang des producteurs européen. Un peu négligée durant près d’un demi-siècle, la petite hydroélectricité intéresse de nouveau les pouvoirs publics. Alors que les installations commencent à émerger le long des cours d’eau, les producteurs se désespèrent de la longueur d’instruction des dossiers. Les défenseurs de l’environnement dénoncent eux une énergie certes renouvelable mais pas verte.

L’hydroélectricité dont la France est le berceau mondial a dessiné le paysage des Alpes. « C’est en Maurienne, en Tarentaise, dans le Grésivaudran que les premières centrales ont été construites sous l’influence des industriels qui ont exploité la force hydraulique », rappelle Sébastien Eyraud, responsable des collectivités et des territoires à l’Association savoyarde des énergies renouvelables (Asder). L’âge d’or de la houille blanche a été suivi par celui des grands barrages, construits après la Seconde guerre mondiale et la nationalisation du service électrique. Deuxième pays européen producteur derrière la Norvège en termes de puissance installée (25,5 GW, soit 25 500 MW), la France couvre aujourd’hui environ 10 % de ses besoins électriques avec l’hydroélectricité. Auvergne-Rhône-Alpes contribue largement à cette position avec une puissance installée de 11 602 MW qui dépasse largement celle, cumulée, des deux autres régions en tête du classement : l’Occitanie (5 395 MW) et PACA (3 260 MW).

Auvergne-Rhône-Alpes est la région qui dispose de la plus forte puissance installée dans un pays qui figure au deuxième rang des producteurs européen. Un peu négligée durant près d’un demi-siècle, la petite hydroélectricité intéresse de nouveau les pouvoirs publics.

Un regain d’intérêt

Négligée durant une trentaine d’années, l’hydroélectricité suscite de nouveau l’intérêt des pouvoirs publics. En août 2015, la loi sur la transition énergétique a renforcé le rôle des collectivités et suscité des territoires à énergie positive (Tepos), dont l’ambition est entre autres d’équilibrer consommation et production d’énergies renouvelables. La Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) publiée en octobre 2016 a pour objectif d’accroître de 250 MW la capacité de production nationale des petites centrales hydroélectriques pour atteindre les 750 MW d’ici 2023. « Pour la grande hydraulique, la tendance n’est pas à l’aménagement d’ouvrages supplémentaires, mais à l’optimisation de l’existant. En revanche, pour la petite hydraulique, l’effort porte principalement sur la création de centrales avec, en complément, l’aménagement des seuils existants », précise Jean-Philippe Reiller, le président d’Alpes Hydro Association.

Des appels d’offres

Basée à Herbeys en Isère, la structure rassemble une cinquantaine de producteurs parmi lesquels beaucoup de petits hydroélectriciens. Elle a été créée en 2014 pour représenter la filière auprès des pouvoirs publics et assurer une mission de médiation en cas de litige, par exemple avec des propriétaires fonciers. Le premier appel d’offres lancé par l’État et dont les résultats ont été publiés en avril 2017 comprenait cinq lots en fonction de la typologie des projets. Il n’a globalement pas atteint ses objectifs (27 MW seulement attribués pour une enveloppe prévue de 60 MW) en raison d’un grand nombre de dossiers non conformes au cahier des charges.

Parmi les dix-neuf opérations retenues, cinq concernaient la région Auvergne-Rhône-Alpes pour une puissance cumulée de 8 MW. Les résultats d’un second appel d’offres ont été annoncés fin août 2018, avec cette fois un cahier des charges simplifié et deux familles de projets (nouveaux sites et équipements de seuils existants) au lieu de cinq Les quatorze opérations retenues représentent une puissance totale de 36,9 MW. Neuf d’entre elles concernent la région Auvergne-Rhône-Alpes pour une puissance de 24,78 MW, avec une large représentation de la Savoie : Peisey-Nancroix, La Plagne, Saint- Alban-les-Villards, Albiez-le-Jeune. La Haute-Savoie (Cordon, Vinzier) et l’Isère (Gavet) sont concernées dans une moindre mesure.

Les grands groupes sont les grands vainqueurs de cet appel d’offres, à commencer par Total qui décroche cinq opérations via ses filiales Quadran et JMB Hydro associées à Voies navigables de France (VNF). Gaz Électricité de Grenoble, Voltalia, Cayrol International et Shema (groupe EDF) tirent aussi leur épingle du jeu. Pourquoi cet intérêt des grands groupes pour la petite hydroélectricité ? La réponse n’est sans doute pas étrangère à leur volonté de se positionner comme des acteurs de référence dans le cadre du renouvellement attendu des concessions hydrauliques.

« Pour la grande hydraulique, la tendance n’est pas à l’aménagement d’ouvrages supplémentaires, mais à l’optimisation de l’existant. En revanche, pour la petite hydraulique, l’effort porte principalement sur la création de centrales avec, en complément, l’aménagement des seuils existants », précise Jean-Philippe Reiller, le président d’Alpes Hydro Association.

Des opinions tranchées

Les appels d’offres viennent concrétiser une politique publique qui fait bondir les associations de défense de l’environnement et les pêcheurs, favorables aux investissements permettant d’accroître sensiblement la production des grands ouvrages hydroélectriques, mais farouchement opposés à la petite hydroélectricité dont l’impact serait trop important sur l’état des cours d’eau au regard d’une maigre production. Pour France Nature Environnement et la Fédération nationale de la pêche, le changement climatique va réduire la production de ces petites unités qui seront directement impactées par la diminution globale de la pluviométrie, l’allongement des étiages, et l’accroissement de la variabilité du débit des cours d’eau, dont la température s’élèvera.

Convaincues que ces facteurs se répercuteront sur la qualité de l’eau, la biodiversité et la mobilité des espèces, les associations regrettent par ailleurs « une contribution financière publique massive au travers d’un prix d’achat garanti complètement artificiel et déconnecté du prix de marché ». « Il y a eu énormément d’innovations. Aujourd’hui, nous savons maîtriser l’impact environnemental de nos ouvrages », rétorque Jean-Marc Lévy, le délégué général de France Hydro. Ce syndicat fédère 600 centrales hydroélectriques de moins de 12 MW réparties sur tout le territoire français et 150 fournisseurs de la filière (entreprises, bureaux d’études, turbiniers, fournisseurs de matériels électriques et mécaniques). Il plaide pour une multiplication des installations et s’agace des complications qui ralentissent la sortie des projets.

« L’hydroélectricité est une énergie renouvelable qui a énormément d’atouts : elle est locale, ne génère ni gaz à effet de serre, ni déchet. Grâce à sa stabilité, elle permet aussi d’introduire d’autres énergies renouvelables en équilibrant le réseau et participe ainsi au mix énergétique », détaille Jean-Marc Lévy en insistant par ailleurs sur la durée de vie (parfois plus de 100 ans) des installations et le coût concurrentiel* de leur production. En raison de leur potentiel, les Alpes se trouvent aux premières loges dans l’affrontement entre pro et antipetite hydroélectricité, mais voient tout de même quelques installations sortir de l’eau.

* Selon une étude publiée en 2016 par l’Ademe, ce coût oscille entre 65 et 85 euros/ MWh. Il varie entre 57 et 79 euros/MWh pour l’éolien, 74 et 135 euros/MWh pour le photovoltaïque, 12 à 20 euros/MWh pour la grande hydro, 133 euros/MWh pour le nucléaire (en hausse en raison des mesures de sécurité pour les centrales et de l’explosion des coûts des réacteurs EPR). Sources : Asder, France Hydro, Alpes Hydro

Interview de Bernard Genevray, Président de Tignénergie

Dans quel contexte Tignénergies a-t-elle été créée ?

Cette SAS au capital de 600 000 euros a été fondée en 2014 par la Régie électrique de Tignes (56 % de capital) et Sumatel (44 % du capital). Lancée en 1982, cette société savoyarde réalise et exploite des centrales hydroélectriques en France et dans les Dom-Tom. L’objectif prioritaire de Tignénergies est de créer et exploiter une centrale utilisant la ressource en eau en sortie du lac de Tignes [ndlr : à ne pas confondre avec le lac du Chevril, qu’exploite EDF]. Elle pourra à l’avenir s’intéresser à d’autres sources d’énergies renouvelables ou intervenir sur d’autres territoires de Haute-Tarentaise.

Quelle est la genèse de la centrale hydroélectrique des Combes ?

C’est un projet très ancien. Durant les 30 ans où j’ai dirigé la société des remontées mécaniques de Tignes, j’ai regardé ce torrent avec l’idée qu’il faudrait exploiter sa force motrice. Dès notre élection à la mairie en 2014 – je suis conseiller municipal et président de la régie électrique de Tignes –, nous nous sommes attelés à la tâche.

Quelles sont les caractéristiques de l’opération ?

D’une capacité de production de 10 millions de kWh, la centrale fournira près de 15 % de l’énergie consommée à Tignes (28 000 lits touristiques), remontées mécaniques comprises. La Régie électrique de Tignes, chargée de la distribution d’électricité (6 500 points de livraison) et d’eau sur la commune, achètera l’énergie produite. Dans les périodes de forte production mais de faible consommation (avril, mai, juin), elle la revendra à EDF. Le certificat ouvrant droit à l’obligation d’achat de l’électricité (CODOA) que nous avons signé en juin 2016 nous permet d’avoir un prix d’achat de l’énergie réglementé de 12 centimes par kWh produit [ndlr : soit 120 euros par MWh]. La centrale représente un investissement de 6,5 millions d’euros et réalisera un chiffre d’affaires annuel de 1 million d’euros.

« FOURNIR 15 % DE L’ÉNERGIE CONSOMMÉE À TIGNES »

Comment s’est déroulée l’instruction du dossier ?

Trois années d’instruction ont été nécessaires pour monter l’opération et décrocher les autorisations administratives. Au niveau environnemental, nous avons dû prendre des précautions importantes liées à la présence d’une zone humide et d’espèces protégées : grenouille rousse et triton alpestre pour la faune ; fausse hélénie et orchis de Traunsteiner (c’est une orchidée) pour la flore. Nous avons dû poser des filets antibatraciens, déplacer des végétaux qui avaient poussé sur une zone déjà terrassée en 1985. Une convention d’une durée de 30 ans a par ailleurs été signée avec l’Office national des forêts pour la gestion et la surveillance d’un site de compensation.

Quels sont les travaux réalisés ?

Une conduite forcée longue de 1,8 kilomètre et 240 mètres de dénivellation capte l’eau du ruisseau des Combes à la sortie du lac de Tignes à 2 100 mètres d’altitude et l’achemine jusqu’à une centrale construite au bord du lac de Chevril à 1 850 mètres d’altitude. Elle est enterrée dans une tranchée qui abrite aussi une canalisation d’eau potable que nous remplaçons. Une fois turbinée, l’eau est restituée au barrage.

Comment se déroule le chantier ?

Le démarrage a été compliqué par les quantités de neige, encore très importantes, ce printemps. Il a été reporté à début juin au lieu de fin avril. Pour rattraper le retard pris et maintenir les délais dans un calendrier très contraint par la saison, plusieurs équipes de pose ont été mises en place. Le surcoût lié à ces aléas (environ 300 000 euros) devrait être absorbé par le chiffre d’affaires de la centrale.

D’autres projets sont-ils dans les tuyaux ?

Nous avons signé une convention avec Villaroger pour la construction, d’ici 2 ans, d’une centrale sur leur territoire. Des discussions sont aussi en cours avec Sainte-Foy. Notre intention est de nous limiter aux communes voisines qui disposent de régies électriques (Villaroger, Sainte-Foy-en-Tarentaise et Monvalezan) avec lesquelles nous avons tissé des liens.


Dossier réalisé par Sophie Boutrelle et Éric Renevier

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