Sortir du nucléaire Bugey et l’Association Côtière écologie revalorisation ont imaginé un autre mix énergétique pour l’Hexagone, le 20 février à Meximieux.
Sobriété et efficacité nous permettraient non seulement d’abandonner les combustibles fossiles, mais également l’énergie atomique, considère Joël Guerry. Connu pour être membre de Sortir du Nucléaire Bugey et le poil à gratter de la Commission locale d’information de la centrale de Saint-Vulbas, où il représente le monde associatif, l’homme est également docteur-ingénieur en énergie. Et c’est sous ce titre qu’il donnait une conférence intitulée « Un autre visage énergétique de la France est possible », jeudi 20 février à Meximieux. Une soirée organisée par l’Acer (Association Côtière écologie revalorisation), en partenariat avec Sortir du Nucléaire.
À l’appui de son propos, l’ingénieur a commencé par retracer une brève histoire énergétique de la France. « Un pays précurseur qui a produit ses premières éoliennes de forte puissance dans les années 1950, le four solaire d’Odello en 1970 ou encore, l’usine marémotrice de la Rance en 1966. Mais depuis, la France a pris du retard car le tout nucléaire s’est imposé. Il s’agissait au départ de se doter de la bombe atomique. Les réacteurs graphite-gaz comme celui de Bugey I, en cours de démantèlement, permettaient de fournir du plutonium, après retraitement du combustible. Puis, nous avons adopté une technologie de réacteurs à eau pressurisée, développant toute une filière, avec 58 réacteurs en 23 ans. »
Les renouvelables à la traîne
Résultat de cette politique, la France se trouve dans la queue de peloton de l’Europe, dans tous les domaines de l’énergie renouvelable ou presque : le solaire avec 0,05 mètre carré par habitant, le photovoltaïque avec 152 kWh par habitant soit quatre fois moins que nos voisins allemands, l’éolien avec 434 MWh installés contre 2 393 pour le Danemark… Il n’y a guère que l’hydroélectricité pour être correctement développée. Avec 10,6 Térawatts heure, elle constitue l’essentiel de nos renouvelables. Joël Guerry relève d’ailleurs, au détour d’un graphique, une complémentarité entre hydraulique et photovoltaïque, l’un produisant plus en été, l’autre en hiver et vice-versa.
Mais l’Hexagone persiste et signe. Selon l’ingénieur, l’objectif affiché dans la Loi de transition énergétique pour la croissance verte de 2015, de réduire à 50 % la part du nucléaire dans le mix énergétique français est un trompe-l’œil : « Il est possible d’atteindre cet objectif en maintenant le même parc de réacteurs, tout en augmentant la consommation, à travers le développement du numérique ou de la voiture électrique, et en exportant de l’électricité. » Nonobstant, le débat de programmation pluriannuel de l’énergie de 2018 a reporté cet horizon à 2035. « Maintenir un mix énergétique à 50 % de nucléaire nécessite, par ailleurs, si l’on veut remplacer les anciens réacteurs, la construction de 26 EPR. Et nous suspectons que c’est à cette fin, qu’EDF prospecte de nouveaux terrains autour de ses centrales, notamment à Bugey, poursuit Joël Guerry. Nos renouvelables seraient alors surtout développés pour tenir nos engagements sur le climat et exporter de l’électricité. »
Un scénario oublié
Pourtant, RTE (Réseau de transport d’électricité) avait planché sur différentes hypothèses, dans la perspective de la Loi de transition énergétique, notamment un scénario baptisé “Watt” dans lequel aucun réacteur n’était prolongé au-delà des 40 ans prévus initialement. « Ce scénario avait plusieurs avantages, dont celui d’être moins cher que les autres et de permettre d’atteindre les 100 % d’énergies renouvelables à l’horizon 2050, commente Joël Guerry. Il avait un défaut qui était d’obliger à construire des centrales à gaz, pour compenser l’intermittence des renouvelables. Cela augmentait de 10 millions de tonnes équivalent carbone les émissions de la filière électrique. Et c’est pourquoi il a été rejeté. On aurait pourtant pu compenser ces émissions supplémentaires, notamment à travers un programme de rénovation énergétique des logements plus ambitieux. »
Inutile de préciser que Joël Guerry regrette l’éviction de ce scénario et que le choix du nucléaire lui paraît mauvais. « Ses coûts vont croissant, tandis que ceux des énergies renouvelables baissent, argue-t-il chiffres à l’appui. Avec le grand carénage, le méga Watt heure produit passe de 49,5 à 55 euros selon EDF, 62 à 70 euros selon la Cour des comptes. La construction de nouveaux EPR s’avère aventureuse. Rappelons que la construction de celui de Flamanville devait coûter 3,3 milliards et s’achever en 2012. Elle coûtera au moins 12 milliards et se terminera, au mieux, fin 2022. Estimée à 102 euros par méga Watt heure, l’électricité produite par les EPR est supérieure ou égale, voire à peine inférieure, en coût, à celle des éoliennes et du photovoltaïque. Le photovoltaïque au sol est même, comparativement, très rentable, avec d’ailleurs des risques de dérapage. Il faut quand même préserver les terres agricoles et certains écosystèmes. »

Joël Guerry, membre du collectif Sortir du Nucléaire Bugey, a animé une conférence intitulée « Un autre visage énergétique de la France ».
Nucléaire et climat
Pour Joël Guerry, on considère le nucléaire comme non émetteur de CO2, en omettant de prendre en compte l’extraction de l’uranium. Et quand bien même, vu que l’atome représente, aujourd’hui, 1,9 % de l’énergie finale consommée dans le monde et étant donné les délais de construction de nouveaux réacteurs, il ne saurait répondre à l’urgence climatique.
Genève fait appel du rejet de sa plainte
La plainte, déposée en janvier 2019 par le canton et la ville de Genève contre la centrale nucléaire du Bugey, a été classée sans suite par une ordonnance rendue le 4 février. Mais, qu’à cela ne tienne, ils ont décidé d’interjeter appel. Les deux collectivités suisses sont engagées dans ce bras de fer juridique depuis 2016 et une première plainte contre X pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui et pollution des eaux, déjà classée sans suite par le tribunal de grande instance de Paris qui avait jugé les faits insuffisamment caractérisés. Un rejet qui a conduit les plaignants à réitérer, cette fois en se constituant parties civiles.
En attendant, la centrale du Bugey passera devant le tribunal ce 28 février, sur une plainte déposée par Sortir du Nucléaire et reprise par le parquet, après une pollution de la nappe phréatique par une fuite de tritium. L’association rappelle qu’un accident grave sur la centrale aurait des conséquences économiques majeures, impactant la métropole lyonnaise, le parc industriel de la Plaine de l’Ain et l’aéroport Saint-Exupéry.
56
Le nucléaire stagne dans le monde. Depuis 2011 et l’accident de Fukushima, seuls 56 réacteurs ont été mis en service, dont 35 en Chine, tandis que 50 ont été fermés.
441
La consommation d’électricité en France est stable depuis 2012, entre 438 et 441 Térawatts heure chaque année. Une énergie finale issue à 69 % du nucléaire.
Un premier arrêt pour visite décennale à Bugey
Le réacteur numéro 2 fait l’objet, depuis le 18 janvier, d’une inspection qui doit décider de sa capacité à fonctionner au-delà de ses 40 ans.
Après quatre ans de préparation, il est temps pour les réacteurs encore en service de la centrale de Bugey, en route depuis 1978 pour les unités 2 et 3, 1979 pour les unités 4 et 5, de passer à l’inspection. Le premier d’entre eux est d’ailleurs à l’arrêt depuis le 18 janvier, pour sa visite décennale. L’un des trois examens réglementaires nécessaires à une prolongation pour dix années supplémentaires vient de s’achever : Pendant 15 jours, la MIS (Machine d’inspection en service, en photo sur la couverture de notre édition du 27 février), un robot de 12 mètres pesant 12 tonnes, a scanné la cuve du réacteur pour s’assurer de la qualité et de l’intégrité des soudures, des tuyaux et des revêtements. Ses données doivent maintenant être analysées, tandis que deux autres étapes restent encore à franchir.
Le circuit primaire va être mis à l’épreuve à son tour, afin de contrôler son étanchéité. Il s’agit d’augmenter la pression à l’intérieur de ce dernier, jusqu’à 207 bars contre 155 en fonctionnement normal. C’est l’une des pièces maîtresses de la centrale. Ici, la chaleur produite par le réacteur est récupérée par une eau à 320 °C, maintenue sous pression pour empêcher son ébullition. Il communique avec un circuit secondaire, également fermé, par l’intermédiaire d’un générateur de vapeur. Vapeur qui entraîne une turbine pour produire l’électricité.
Enfin, il faudra contrôler la résistance et l’étanchéité de l’enceinte du bâtiment réacteur, en conditions accidentelles. Pour ce faire, la pression à l’intérieur dudit bâtiment sera portée à 3,5 bars.
Pour mémoire, l’opération dite “Grand carénage” consiste en un vaste programme de modernisation de plusieurs réacteurs nucléaires, afin de permettre leur prolongement au-delà des 40 ans envisagés à leur conception. Un investissement de 45 milliards d’euros sur la période 2014-2025 pour EDF, dont 2,1 milliards pour le site de Bugey. Avec les visites décennales, 2020 s’annonce comme l’année la plus tendue pour la centrale. Quelque 4 000 salariés et prestataires doivent y intervenir quotidiennement, contre 2 000 habituellement.
Par Sébastien Jacquart








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