L’inflation a sonné le glas de l’ère de l’argent gratuit et des taux négatifs. Les banques d’affaires et les gestionnaires de patrimoine retrouvent donc un environnement connu. Mais dans un contexte toujours très mouvant, ce changement n’est pas encore synonyme de rendement sans risque.
Le 8 septembre, la Banque centrale européenne a augmenté ses trois taux directeurs de 75 points de base. Une progression exceptionnellement rapide qui achève de mettre un terme à une situation unique dans l’histoire économique : celle d’un environnement de taux zéro voire négatifs, en d’autres termes, d’argent gratuit. L’épargne retrouve donc une valeur intrinsèque et certains placements, comme les obligations, affichent (au moins facialement) un rendement positif. Un retour aux fondamentaux pour la gestion de patrimoine ? Les acteurs du secteur sont assez partagés.
Pour Pierre Rossetti, directeur “gestion privée” et “banque privée” de la Caisse d’Épargne Rhône-Alpes (Cera), oui, « la remontée des taux impacte les conseils que l’on peut donner à nos clients ». Mais il tempère aussitôt : « Toute la question est de savoir si l’on est entré ou non dans un processus de normalisation. L’inflation peut effectivement être le signe que l’économie n’a plus besoin de cette béquille qui consistait, pour les banques centrales, à injecter des fonds. Mais elle peut aussi n’être que conjoncturelle, d’abord liée à la crise sanitaire qui a mis à l’arrêt un certain nombre de productions, comme les semiconducteurs dans l’automobile, puis renforcée par la guerre en Ukraine et la flambée des cours de l’énergie. Savoir si cette inflation est passagère ou non, le débat n’est pas encore tranché. »
Une chose est sûre : ce contexte suscite beaucoup de questions chez les épargnants et les investisseurs ; qu’il s’agisse de placer ou de revoir les stratégies précédemment mises en œuvre. « Non seulement les clients sont plus enclins à demander conseil, mais nos équipes sont aussi beaucoup plus proactives. Elles vont au-devant de la demande », ajoute Pierre Rossetti.
Une inflation durable ?
Responsable de la banque privée du Crédit Agricole des Savoie (CADS), Vincent Sokolowski a une vision plus tranchée des évolutions en cours : « On sort d’un cycle de quarante ans, puisque l’on n’avait plus connu un tel niveau d’inflation depuis les années 1980. Nous étions, ces dix dernières années, dans une tendance baissière, jusqu’à des taux négatifs et une rémunération à zéro des dépôts. Un schéma dont nous avons commencé à sortir depuis deux ans, avant une accélération en février. Nous semblons être engagés dans une inflation structurelle, plus durable, entre crise énergétique et transition écologique. »
Directeur de la Banque privée du dirigeant (de la Banque Populaire Bourgogne-Franche-Comté – BPBFC), Jean-Sébastien Guinchard n’en est pas si convaincu : « Certes, l’inflation s’élève à 9 % en Europe et 6 % en France, mais il s’agit de chiffres sur un an glissant. Les prix n’augmentent pas de 5 % tous les mois. À bien y regarder, le rythme de l’inflation est stable depuis le printemps. C’est un effet de la crise sanitaire – qui a perturbé les chaînes logistiques et provoqué des tensions sur les prix –, aggravé par la guerre en Ukraine. Elle devrait s’infléchir au cours de l’hiver, parce qu’elle bénéficiera d’un effet de base plus favorable. S’ajoute à cela, le fait que les banques centrales sont en train de décréter la hausse des taux au niveau mondial, dans un mouvement certes rapide, mais sur des niveaux faibles. On quitte simplement les taux négatifs dans l’objectif de sortir d’un excédent de croissance, notamment aux États-Unis, pour apaiser les tensions sur un certain nombre de produits. On doit donc s’attendre à un ralentissement de l’économie, voire une récession, qui s’accompagnerait alors d’une nouvelle baisse des taux. Dans ce contexte, rien ne dit que l’inflation sera durable au-delà des trois prochaines années. » Et son collègue Joris Bohrer, gérant sous mandat de BPBFC, d’abonder : « L’inflation aujourd’hui est liée à l’énergie à 53 %. Or, il est peu probable que le baril, par exemple, double tous les ans. Pas à moyen ou long terme. Et cet effet de base fonctionne quelle que soit l’énergie. Donc, l’inflation devrait se stabiliser. »
Un risque persistant
En revanche, il est un point sur lequel ces acteurs sont unanimes : la hausse des taux n’est pas nécessairement synonyme de baisse du risque. D’autant que les taux réels (égaux aux taux nominaux moins l’inflation) sont aujourd’hui franchement négatifs. « À première vue, oui, on retrouve des taux plus attractifs et rémunérateurs, mais cela ne suffit pas à se protéger de l’érosion monétaire », observe Martial Fein, directeur associé d’Aliquis Conseil, à Oyonnax (01), un acteur global de la gestion privée également implanté à Lyon, Roanne, Bordeaux et La Réunion. « Si l’on veut avoir un rendement supérieur à l’inflation, il faut prendre une partie de risque », ajoute Jean-Sébastien Guinchard (BPBFC).
« Les obligations à dix ans de l’État, qui étaient à taux négatif il y a de cela quelques mois encore, s’affichent aujourd’hui à 2,3 %. On a effectivement une baisse du risque au sens où, à rendement égal, on achète un titre mieux noté aujourd’hui qu’hier », décrypte par ailleurs Joris Bohrer. « Mais, quand on observe une hausse des taux, en particulier sur les marchés obligataires, cela entraîne une moindre valorisation. Celui qui était porteur il y a six mois, a vu cette dernière baisser de 13,5 %. Aussi, les investisseurs préfèrent attendre. Enfin, une hausse des taux correspond à un relèvement du risque de solvabilité pour les entreprises qui ont besoin de se refinancer. »
Diversification et horizon de placement
Il est apparemment trop tôt pour dire si l’environnement est de nature à changer l’approche des gestionnaires de patrimoine. D’autant que tous s’entendent pour dire que les stratégies doivent s’inscrire dans la durée. Horizon de placement et diversification sont les deux mamelles du métier. « Conserver un horizon lointain permet de réduire la sensibilité au risque ; et un bon niveau de diversification permet de se protéger des différentes crises », explique Martial Fein, qui conseille une répartition par classes d’actifs, avec un socle financier, un socle immobilier, un socle en capital investissement.
« Par des placements diversifiés, entre immobilier, dettes d’entreprises, marchés financiers et obligations, on arrive à compenser l’inflation », abonde Jean-Sébastien Guinchard. Pour Vincent Sokolowski (CADS), c’est même le sujet numéro un : « Une fois que l’on s’est constitué une épargne de précaution, à partir de 30 000 ou 35 000 euros, il faut penser diversification, en fonction de ses projets propres : acquisition ou préservation de patrimoine au regard de l’inflation et de la fiscalité, transmission, ou encore logiques de prévoyance. » Pierre Rossetti (Cera) approuve : « Les stratégies s’inscrivent toujours dans un horizon de temps, en fonction des besoins des clients : constitution d’un patrimoine, transmission, préparation de sa retraite… Elles ne sont pas nécessairement animées par les notions de rendement. » Et Vincent Sokolowski de conclure, au regard du contexte : « C’est sans doute le meilleur moment pour aller voir son banquier. Pour protéger son patrimoine, non seulement face à l’inflation, mais aussi d’un point de vue assurantiel. »
Livrets, assurance-vie… : un intérêt limité

Se constituer une épargne de précaution, c’est une base. Et de ce point de vue, « la hausse des taux des différents livrets est une bonne nouvelle », se réjouit Vincent Sokolowski, du Crédit Agricole des Savoie. « Ils étaient devenus désuets, au point que le public laissait son argent sur les comptes de dépôt. À présent, ils retrouvent une rémunération », abonde Pierre Rossetti, de la Caisse d’Épargne Rhône-Alpes. « Mais même un livret d’épargne populaire à 4,60 % affiche un taux réel négatif au regard d’une inflation à 6 %. »
Reste l’assurance-vie, elle aussi défavorisée par l’inflation, « comme tous les produits qui offrent un rendement par les taux », relève Martial Fein, d’Aliquis Conseil. Mais, « c’est le premier placement des Français, avec 1 700 milliards », rappelle pour sa part Vincent Sokolowski. « Comparée au taux du livret A, elle n’a pas à rougir de son niveau de rémunération. Et c’est un produit qui mêle épargne et logique de transmission. » Reste à arbitrer entre les fonds euros et les unités de comptes pour davantage de rendement. « La première chose à considérer, c’est la solidité de l’assureur, sa capacité à faire face aux aléas de marché et s’il possède suffisamment de provisions pour améliorer la rémunération. » De même, pour Pierre Rossetti, « l’assurance-vie est un outil à piloter entre fonds euros et unités de comptes ; ce sont des produits d’une grande souplesse qui permettent d’investir dans de larges domaines, en fonction de votre appétence au risque et de votre horizon de placement ».
L’immobilier, incontournable

L’immobilier, même avec des taux d’usure qui bloquent l’accès au marché d’un certain nombre de ménages, c’est une évidence pour tout le monde. Pour Martial Fein, d’Aliquis Conseil, c’est « l’un des remparts contre l’inflation, puisque, d’une manière ou d’une autre, les loyers progressent avec elle » ; pour Pierre Rossetti, directeur de la gestion privée pour la Caisse d’Épargne Rhône- Alpes, « un placement à privilégier dans la période » ; et, pour Vincent Sokolowski, responsable de la banque privée du Crédit Agricole des Savoie, l’une des premières questions à se poser au moment de se constituer un patrimoine : savoir si vous êtes propriétaire de votre logement.
« Une hausse de 150 points de base est censée réduire la demande de 15 %. Mais dans notre pays, on constate une pénurie de logements », argue ce dernier. « De surcroît, sur nos territoires, on compte quelque 100 000 frontaliers dont les revenus ont augmenté, par un simple effet de change, à un niveau bien supérieur à l’inflation. Ils sont susceptibles d’entretenir la demande. » Et le banquier d’ajouter à son raisonnement l’attrait touristique des deux Savoie.
Les taux d’emprunt restent par ailleurs très attractifs en France : 1,30 % en moyenne depuis le début de l’année, contre 2,60 % en Allemagne, par exemple. Ce que le représentant du Crédit Agricole des Savoie explique par un système très protecteur (la preuve par les taux d’usure) et un environnement très concurrentiel.
Pierre Rossetti suggère que l’on peut investir dans l’immobilier de manière directe, mais aussi indirecte, via les SCPI. « Cela permet de diversifier, ce qui est une règle d’or de la gestion de patrimoine, quel que soit le domaine », rappelle-t-il, invitant également à s’inscrire dans une stratégie de long terme. « Il faut tout de même être un peu regardant », prévient-il. Un point sur lequel Vincent Sokolowski le rejoint complètement. « Pour sa résidence principale comme en investissement locatif, il ne faut jamais perdre de vue les notions d’emplacement, de consommation d’énergie, etc. Et même dans la “pierre papier”, tout va dépendre des durées de détention et de votre appétit pour le risque. »
Ça bouge du côté des produits financiers

Avec la hausse brutale des taux, la crainte d’un krach obligataire est réapparue. Et la bourse, ces derniers temps, a plutôt tendance à corriger. « La conjoncture génère une forte volatilité sur les marchés financiers. Et cela durera aussi longtemps que le marché des taux ne sera pas stabilisé. Encore une bonne raison de s’inscrire sur un temps long et, si possible, de diversifier ses investissements », analyse Martial Fein, d’Aliquis Conseil.
Faut-il, pour autant, se détourner des instruments et produits financiers ? « Bien que volatile, la Bourse conserve beaucoup d’attrait, mais pas sur du court terme. Des actions à fort “pricing power” – comme celles des entreprises du luxe, qui peuvent facilement répercuter la hausse de leurs coûts de production –, restent intéressantes, contrairement à celles des acteurs de la grande distribution, qui marquent le pas, leurs marges risquant de baisser », estime Pierre Rossetti, de la Caisse d’Épargne Rhône-Alpes.
En revanche, il déconseille les obligations. Il estime le risque de décote trop important, sauf si elles sont indexées sur l’inflation. Mais d’après Jean-Sébastien Guinchard, de la Banque Populaire Bourgogne-Franche-Comté (BPBFC), les OATi (obligations d’État indexées) sont hors de portée de la plupart des patrimoines privés et s’adressent plutôt aux institutionnels.
De surcroît, Joris Bohrer, également chez BPBFC, se laisserait assez séduire par les obligations… d’entreprises. « Leur maturité laisse entrevoir un potentiel à moyen terme plus intéressant que le risque de défaillance à court terme. On peut acheter actuellement des sociétés de meilleure qualité, avec un meilleur rendement. » Pour sa part, Vincent Sokolowski, du Crédit Agricole des Savoie, n’exclut pas les obligations, mais appelle à la vigilance sur la qualité de l’émetteur. Cela lui fait préférer une approche mutualisée et diversifiée, notamment via l’assurance-vie.
Quant à la Bourse, il estime : « Si l’on veut s’inscrire dans un temps long, il faut regarder le secteur d’activité de l’entreprise et si la rémunération par action paraît logique. Et puis, il faut éviter d’acheter quand tout le monde achète et de vendre quand tout le monde vend. Il faut comprendre pourquoi on le fait ». La récente hausse des taux a favorisé la réapparition de produits structurés à capital garanti, observent enfin Martial Fein et Jean-Sébastien Guinchard. « Une garantie en capital assortie d’un rendement à 5 %, conditionné à une progression de la bourse par rapport à la date de souscription », précise ce dernier. « Mais cela s’adresse plutôt à des clients avertis. »
Et les métaux précieux, dans tout ça ?

Pour ses adeptes, l’or, c’est la monnaie ultime, le rempart absolu contre l’inflation. Pour ses détracteurs, c’est une relique barbare, un actif qui ne rapporte rien et qui n’est même pas liquide. Sans surprise, même en élargissant aux métaux précieux, les gestionnaires de patrimoine que nous avons interrogés n’en sont pas fans. Pour Vincent Sokolowski, du Crédit Agricole des Savoie : « Il peut avoir un caractère psychologique, bénéficier d’un coup de coeur, mais ce n’est pas un sujet si votre patrimoine est inférieur à un million d’euros. Il peut s’inscrire dans une stratégie de diversification, encore faut-il être capable de suivre correctement ses différents produits. » Jean-Sébastien Guinchard, de la Banque Populaire Bourgogne-Franche- Comté, n’y voit même pas une barrière contre l’inflation : « C’est un marché très réduit où les volumes sont faibles et où les banques centrales font la pluie et le beau temps, selon leurs achats. Ce n’est pas forcément idiot dans un patrimoine, notamment dans une logique de transmission. Mais pour moi, il est bien plus intéressant de détenir de la forêt ou des terres agricoles. Sinon, face à l’inflation importée, on peut jouer sur les devises, mais c’est un peu plus complexe, pas à la portée de tout le monde. »
Pierre Rossetti, de la Caisse d’Épargne Rhône-Alpes, est plus ouvert. « Dans une logique de gestion de patrimoine, les métaux précieux ont toute leur place. Et il existe plusieurs moyens d’y investir », relève-t-il. Avant de prévenir : « L’or joue un rôle de valeur refuge, mais sa performance est très volatile. Il ne faut pas dépasser une certaine proportion. »
Sébastien Jacquart








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