Interview / Marc Touati : un “reset” pour sauver la France ?

par | 25 Sep 2020

Dans son dernier opus, « Reset », l’économiste Marc Touati oscille entre dure loi des statistiques, conseils aux entreprises et vision prospective d’un avenir qui ne pourra passer, selon lui, que par un reformatage du disque dur économique. Après l’annonce du plan de relance français, il se montre sceptique.

A-t-on déjà, dans l’histoire, tenté un « reset » ?

Marc Touati : En 1929, par exemple. À l’époque, ce que l’on appelle l’État providence n’existait pas. L’État n’intervenait pas dans l’économie. Le New Deal de Roosevelt, c’était complètement nouveau, pour que le marché retrouve son équilibre via un soutien public de l’économie, et ça a plutôt bien fonctionné. Même chose avec le plan Marshall, en sortie de Seconde Guerre mondiale. Mais le principe de base, c’est que l’État est là pour donner l’impulsion ; et une fois que les moteurs privés ont pris le relais, à ce moment-là l’État se retire et retrouve un équilibre budgétaire, voire un excédent, qui lui permettra de relancer la machine à la prochaine crise. C’est dynamique, et c’est comme ça que ça doit fonctionner. Mais aujourd’hui que voit-on ? Des dettes publiques qui flambent, et ce que j’appelle la “morphine” des banques centrales dans le monde… La morphine, ça calme la douleur, mais ça ne soigne pas. C’est pour cette raison que j’appelle à un reset, pour repenser complètement la politique économique, avec une stratégie d’investissement et d’innovation. Malgré les annonces, on en est malheureusement très loin.

« Si, d’aventure, une nouvelle crise venait à se profiler à court terme, pas forcément sanitaire, et sans plus aucune marge de manoeuvre, qu’adviendrait-il ? »

Marc Touati

Qu’est-ce qui bloque ?

Ce qui bloque, c’est surtout ce qu’on ne veut pas voir… Non, le PIB ne va pas retrouver son niveau d’avant-crise à court terme, c’est pourtant la conclusion de l’INSEE qui table sur 2022. J’ai beau être profondément optimiste, je ne vois vraiment pas, objectivement, comment y parvenir, quel que soit le scénario. C’est un peu une habitude en France, nous sommes dans une sorte de fuite en avant. Calmer le jeu, colmater les brèches… On fuit, et puis advienne que pourra, en espérant que ça va passer. Mais là, c’est beaucoup plus grave. Et c’est international. J’ai l’impression que les dirigeants qui sont aujourd’hui aux manettes du monde ne sont pas à la hauteur de la situation, et c’est inquiétant. Très honnêtement, j’étais presque plus optimiste en 2009. On vivait alors une crise bancaire, avec des États qui sont intervenus – certes, via la planche à billets – et, effectivement, ça a redémarré. Mais aujourd’hui, on est toujours dans un monde de bulles qu’on réalimente, sans avoir résolu le problème, en continuant à user de palliatifs.

« Nous traversons actuellement la plus grave récession depuis la dernière guerre. »

La cause réelle du mal ?

La dette publique, bien sûr. Et cette crise va encore la creuser… Et, là encore, il y a un paradoxe : la Grèce, en 2010-2012, avec sa dette publique à 170 % du PIB, a vu les taux d’intérêt monter jusqu’à 35 %, et là, nous avons une dette publique qui va flirter avec les 200 % du PIB et des taux d’intérêt à 1 %… On marche sur la tête. On va trop loin. Plus la bulle va durer, plus la chute sera douloureuse. Le reset, pour l’heure, ne va pas dans le bon sens ; on rappuie juste sur le bouton.

Qu’y faire ?

Le seul moyen de faire de la croissance infinie dans un monde fini, c’est d’optimiser l’existant en s’appuyant sur le progrès technologique. L’innovation est extrêmement déterminante, en matière d’énergie, dans l’agroalimentaire, dans les nanotechnologies, le numérique en général, mais ça ne veut pas dire pour autant qu’il faut faire n’importe quoi. Là-aussi, le bât blesse… Nous traversons actuellement la plus grave récession depuis la dernière guerre. Outre quelques mesures stratégiques comme la baisse des impôts (on y vient, mais c’est timide), il faudra changer de culture, et préférer la culture économique à une culture de lutte des classes. Tous les pays se retroussent les manches pour sortir de l’impasse, et nous, on se plaint, en enfants gâtés que nous sommes. Les USA et la Chine vont s’en sortir, c’est leur… culture. Et ils risquent même de se mettre d’accord entre eux, ce qui ferait de l’Europe le dindon de la farce. On peut en vouloir à tous nos dirigeants, depuis des années, qui ont repoussé les réformes. Une fuite en avant de plus…

« TOUS LES PAYS SE RETROUSSENT LES MANCHES POUR SORTIR DE L’IMPASSE, ET NOUS, ON SE PLAINT, EN ENFANTS GÂTÉS QUE NOUS SOMMES. »

“Reset”, c’est un mot “sexy” pour réforme…

Un jour, il va falloir sonner la fin de la récré. Et il ne faudra pas attendre d’être dans la situation de la Grèce. Il faut absolument que cette crise débouche sur quelque chose.

Que pensez-vous du plan de relance tel qu’annoncé ?

Je l’ai dit à Bruno Le Maire, qui a eu l’intelligence de consulter les économistes en amont : Que l’État se soit montré si généreux, c’est comme un coup d’épée dans l’eau. Baisser (un peu) les impôts, investir (un peu) sur l’innovation, pourquoi pas ? Mais le gros problème, c’est qu’il n’y a là aucune vision d’avenir, aucune stratégie. On saupoudre, dans les rénovations thermiques, dans le climatique… On est en fait très loin du compte. Ce qu’il faut, c’est être les premiers sur l’avion à hydrogène, sur les nouvelles sources d’énergie, et non pas rester dans la “mesurette”. Pendant la crise, on a donné 100 milliards d’euros aux Français, alors qu’ils ne pouvaient pas consommer. Ils ont donc épargné. Et devant la menace du chômage qui arrive, cet argent est devenu de l’épargne de précaution… C’est assez maladroit de donner de l’argent pendant une crise, sauf bien sûr pour les personnes en difficulté.

Les prêts garantis par l’État n’ont-ils pas, dans certains cas, favorisé l’investissement ?

Les chiffres montrent le contraire. On a une baisse des investissements de 22 % au premier semestre dans les entreprises…

Aucune vertu au crédit de France Relance ?

Un plan de relance à 100 milliards d’euros, ça peut paraître énorme. C’est à peu près 4 % du PIB français (sachant que, pendant la crise, il a chuté de 19 %). En espérant qu’il n’y aura pas de deuxième vague à l’échelle de la première, on retrouvera notre niveau de PIB, dans le meilleur des cas, en 2023, 2025, voire 2030. Ces milliards, il aurait été plus intelligent de les mettre dans un vaccin, ou tout au moins dans des moyens d’identification du virus, pour retrouver une vie plus ou moins normale. Ou dans des tests efficients et immédiats. Néanmoins, les crises restent des phases d’opportunité, si les entreprises investissent, modernisent, regardent de l’avant. Mais il faut être honnête, dans le cas présent, il y aura les gagnants et les perdants. Ceux qui résisteront vont rafler la mise. Et il ne faut pas se mentir, il va y avoir de la casse. On voit, encore une fois, l’aspect dommageable de ne pas avoir su réagir quand tout allait bien ou presque. On a loupé le coche de la réforme de notre économie, et maintenant, on se dit qu’on aurait dû le faire. Pareil pour les retraites, si on avait réformé il y a dix ans, on n’en serait pas là.

Le conseil de l’économiste à nos pouvoirs publics ?

Au niveau français, il faut retrouver la confiance – en baissant les impôts davantage, sur les entreprises et sur les ménages – et, sur du long terme, donner une vision stratégique d’innovation. Au niveau mondial, il faut miser sur une meilleure cohésion pour permettre les relocalisations. Le seul moyen d’y parvenir, c’est d’imposer à la Chine des normes sanitaires, sociales, sociétales, démocratiques, et nous aurons besoin pour ça de nous allier aux États-Unis. Il faut absolument retrouver une certaine indépendance vis-à-vis de la Chine, sa position d’Usine du Monde est extrêmement dangereuse. Certes, c’est identifié, mais il faut une réelle volonté politique… C’est le prix d’une mondialisation heureuse, tout au moins mieux équilibrée.


Propos recueillis par Isabelle Auzias (Tribune Côte d’Azur)


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