Les Savoie à l’heure du télétravail

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Un an après les ordonnances “Macron”, le télétravail s’installe dans le paysage français. Au-delà des aspects relatifs à l’organisation du travail, il peut constituer un levier face aux enjeux majeurs de mobilité et de protection de l’environnement.

«Êtes-vous visionnaire ? » C’est avec cette accroche volontairement provocatrice que les instigateurs de la “Nuit du travail à mobilité choisie” invitent les dirigeants savoyards à la première réunion d’information et d’échange qui aura lieu le lundi 19 novembre à Cluses (lire encadré). Travail à mobilité choisie ? « Nous préférons cette expression au terme de télétravail, que nous trouvons un peu vieillot, et dont le succès lui a valu d’être galvaudé, au point qu’il renvoie trop souvent à une acception réductrice qui ne met pas en avant les effets positifs », explique Xavier Osternaud, de la Jeune chambre économique (JCE) d’Annecy et du laboratoire d’idées Choisir Savoie, l’un des animateurs de cette initiative lancée conjointement avec la CPME 74 et le Groupement pour la responsabilité environnementale des entreprises (GREEn) Arve Mont Blanc.

La mobilité choisie, c’est par construction celle qui s’opposerait à la mobilité subie de toutes celles et ceux qui sont quotidiennement prisonniers des kilomètres de bouchons congestionnant toujours davantage nos vallées. Si la problématique de la mobilité est sans doute pour beaucoup le point de départ d’une réflexion sur l’opportunité de mettre en place une solution de télétravail, c’est loin d’être la seule dimension déterminante. Le télétravail est un objet social aux contours flous et aux facettes multiples, à l’intersection de plusieurs sphères : personnelle (qualité de vie), professionnelle (management, organisation du travail), sociétale et environnementale (aménagement et cohésion des territoires).

Vers la “démobilité” ?

Du Genevois aux Bauges en passant par la vallée de l’Arve et les bords de lac, la même question s’impose : comment réduire les déplacements pendulaires sur un territoire qui souffre d’un syndrome de congestion chronique aux heures de pointe ? D’autant plus que la seule Haute-Savoie accueille chaque année un solde net de 12 000 nouveaux arrivants, selon l’exécutif départemental. Alors que la problématique de l’engorgement des axes routiers et de la pollution qui en découle devient toujours plus aiguë, le télétravail apparaît comme une alternative à la voiture susceptible de contribuer à réduire le temps et l’argent perdus quotidiennement dans les embouteillages.

« L’étude sur le développement du télétravail en Pays de Savoie réalisée fin 2017 par Choisir Savoie, en partenariat avec l’IAE, montre que 30 % des salariés prennent leur voiture tous les jours pour aller allumer un ordinateur… Il n’y a aucune valeur ajoutée par rapport au travail qu’ils pourraient effectuer chez eux, indique René Nantua, l’un des animateurs du projet. Au XXIe siècle, cette façon de travailler n’a plus de sens. D’autres études montrent qu’il suffit de réduire le trafic de 6 % à 8 % sur un axe saturé pour que celui-ci redevienne fluide. C’est un objectif atteignable. » L’enjeu, c’est aussi de réduire la volumétrie de tous les trajets. « De mon point de vue, il ne faut pas seulement chercher à supprimer les trajets domicile-travail. Il faut également limiter les déplacements professionnels qui sont souvent longs, chronophages, fatigants et qui exposent au risque routier », précise Olivier Colloc, président du réseau GREEn et directeur du site Decathlon Mountain store.

Un avis que partage Jean-Michel Delaplagne, président de la CPME 74 : « Avec les prix de l’essence et de la main-d’oeuvre, je ne comprends pas que beaucoup d’entreprises obligent encore leurs collaborateurs à prendre la route pour assister à une réunion, leur faisant “perdre” une demi-journée, alors que des solutions techniques de visioconférence très performantes existent. » Tous s’accordent à penser qu’il est impératif de s’adapter et de trouver des solutions durables, mais aussi cohérentes avec les besoins les entreprises. À cet égard, René Nantua regrette que « trop peu de collectivités locales incluent le télétravail de leurs réflexions », pointant un conformisme dans la manière d’appréhender les projets d’infrastructures. Dans le contexte actuel, « élargir les routes, ce n’est qu’une rustine », estime Xavier Osternaud. En filigrane, l’ambition est aussi de changer de paradigme, avec l’idée que « le meilleur déplacement, c’est celui qu’on ne fait pas », comme synthétisé par René Nantua en paraphrasant la notion de « démobilité », forgée en 2013 par le sociologue Julien Damon.

Passer du contrôle à la confiance

« Les dirigeants doivent comprendre que le travail à mobilité choisie est d’abord une opportunité pour leur entreprise, avant de l’être pour leurs collaborateurs, estime Xavier Osternaud. Toutes les études démontrent qu’un salarié qui travaille de chez lui ou dans un tiers lieu a une productivité supérieure à celle qu’il a sur son lieu de travail, notamment parce qu’il est moins sollicité. Il faut donc rompre avec ce management archaïque qui craint que les collaborateurs ne travaillent pas sous prétexte qu’ils sont chez eux. » « Il est nécessaire de sortir de la logique du petit chef, renchérit René Nantua. La majorité des salariés ont envie de rendre la confiance qu’on leur accorde, ce qui se traduit par une productivité accrue, de l’ordre de 20 %, par rapport à ceux qui sont en entreprise. »

Pour Xavier Osternaud, « l’aspect managérial est primordial. Cela reste le principal frein. L’enjeu est de passer d’un management du contrôle à un management de la confiance. Cette évolution managériale sera bénéfique pour l’entreprise à moyen et long terme, car cela conduit à davantage responsabiliser le collaborateur et, ce faisant, à lui redonner de l’autonomie et de la créativité. » Afin d’aider les dirigeants intéressés à sauter le pas, Jean-Michel Delaplagne a demandé à ses équipes de la CPME 74 de plancher sur trois fascicules visant chacun à apporter des réponses concrètes aux principaux freins, qui peuvent être de trois ordres : psychologiques, juridiques et techniques. Il dispense aussi des conseils pour permettre à chaque dirigeant d’identifier au sein de son entreprise les postes éligibles au télétravail. Bien sûr, ce n’est pas pour tout le monde : « Un décolleteur doit évidemment être devant sa machine, observe René Nantua, mais il s’agit d’une tendance lourde. »

Selon le ministère du Travail, 60 % des métiers seraient éligibles au télétravail en France. « On sait que c’est une valeur ajoutée pour l’entreprise, les collaborateurs et le territoire. L’objectif, c’est de “convertir” le plus grand nombre de dirigeants, détaille Xavier Osternaud, étant entendu qu’il n’est pas question de promouvoir un télétravail à 100 %, mais plutôt de pousser pour un télétravail à temps partiel : un, deux ou trois jours par semaine. » Le but est notamment d’éviter le risque d’isolement et la dilution du sentiment d’appartenance à un collectif de travail, souvent pointés du doigt. « Autoriser un collaborateur à télétravailler deux jours par semaine, c’est lui permettre de mieux s’organiser et donc de gagner en qualité de vie ; mais aussi de réduire immédiatement ses frais de déplacement de 40 %, donc d’augmenter son pouvoir d’achat », souligne Jean-Michel Delaplagne.

Un gain qui peut vite se chiffrer en centaines d’euros par an, a fortiori quand le prix des carburants flambe… Et l’intéressé de conclure : « Les employeurs doivent prendre conscience que, dans un département comme la Haute-Savoie où les bons collaborateurs s’arrachent, le télétravail est aussi un outil pour attirer et/ou fidéliser des salariés qui sont à la recherche de bonnes conditions de travail leur permettant de trouver un équilibre entre vie professionnelle et vie privée. »

Un enjeu d’aménagement

Le déploiement du télétravail est aussi un enjeu majeur en termes d’aménagement et de cohésion du territoire. « Développer le télétravail, c’est une façon de revitaliser les territoires ruraux en y ramenant de l’activité et de la consommation, souligne René Nantua. L’un des défis est de rééquilibrer la croissance sur l’ensemble du territoire. » Pour tous les acteurs, l’essor du télétravail passera nécessairement par le développement d’un réseau de tiers lieux – pépinières, espaces de coworking… – permettant de proposer aux travailleurs nomades un accueil de qualité. Pourtant, si l’offre s’étoffe, elle n’a pas encore prouvé sa pertinence économique (Lire notre article en p.6 d’Eco N°23).

« On a mis la charrue avant les boeufs, estime Xavier Osternaud. Il existe de nombreux tiers lieux qui sont vides, car l’offre a été créée avant la demande. En dehors des centresvilles, le business model n’est pas encore établi. » Il est néanmoins convaincu que ces tiers lieux sont des instruments susceptibles de favoriser le développement de la vie économique en milieu rural. « Si les gens travaillent davantage chez eux ou dans des tiers lieux à proximité, ils consommeront davantage sur place. Cette consommation relocalisée redonnera du dynamisme à des villages pour l’heure réduits à la condition de dortoirs. Il faut arrêter de concentrer les richesses et les populations aux mêmes endroits. »

Selon le Code du travail, « le télétravail désigne toute forme d’organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l’employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux de façon volontaire en utilisant les technologies de l’information et de la communication » (Article L. 1222-9).

« Je crois beaucoup à un maillage de lieux de coworking capables de proposer des moyens performants, explique Olivier Colloc. Pour que cela fonctionne, la taille des tuyaux est déterminante : elle conditionne la fluidité des flux de data qui est primordiale pour ce type d’organisation, par exemple pour organiser des visioconférences. » Un maillage intelligent du territoire ? C’est précisément ce à quoi la plateforme numérique Gowo essaye de contribuer en répertoriant les différents tiers lieux de l’agglomération genevoise afin de créer un véritable réseau. Une initiative qui en appelle d’autres. La balle est aussi dans le camp des collectivités territoriales, en leur qualité d’organes de décision en matière d’aménagement bien sûr, mais aussi en tant qu’employeurs de personnels qui pour beaucoup occupent des postes susceptibles d’être télétravaillés… La preuve s’il en fallait que le télétravail peut concerner tous les acteurs de la vie économique.


Par Matthieu Challier


Cet article est paru dans votre magazine ECO Savoie Mont Blanc du 9 novembre 2018. Il vous est exceptionnellement proposé à titre gratuit. Pour retrouver l’intégralité de nos publications papiers et/ou numériques, et pour soutenir la presse, vous pouvez vous abonner ici.

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