Si certaines activités sont à l’arrêt avec le confinement, d’autres ont vu leurs volumes augmenter. Transporteurs et logisticiens tentent de s’adapter à ce grand écart.
«La crise du coronavirus a eu ici un effet inverse à celui subi par la plupart des entreprises : notre activité a fortement augmenté », explique Jérôme Vadon, directeur du site logistique du groupe coopératif U à Rumilly. La plateforme et ses 145 salariés livrent plus d’une centaine de magasins (U Express, Super U et Hyper U), de l’Isère à la Côte d’Or et des frontières suisse et italienne jusqu’au Puy-de-Dôme. Dédiée aux produits conservés à température ambiante, elle traite notamment l’alimentaire (hors frais et surgelé) et les produits d’hygiène et de nettoyage : des références sur lesquelles se sont rués les Français à l’annonce du confinement.

« La hausse des commandes a été de 30 à 40 % », poursuit le directeur. « Cela nous a placés face à un double défi : répondre à la demande et assurer notre activité tout en préservant nos salariés. » Des salariés de plus en plus nombreux car la plateforme a dû recruter une vingtaine de contrats courts. De quoi faire face à la surcharge de travail, mais aussi remplacer les permanents contraints de rester à la maison, pour raison familiale ou médicale (fragilité connue, quatorzaine préventive… ; aucun cas de Covid-19 à ce jour).
MESURES RAPIDES
Instauration des gestes barrières, nouvelles procédures d’accueil des chauffeurs en livraison, désinfection des postes de travail avant toute prise de fonction, ou encore segmentation des pauses pour éviter l’affluence en salle de repos : les mesures ont été vite mises en place. Et si l’entrepôt a lui aussi été confronté au manque de masques, au moins est-il parvenu à s’approvisionner correctement en gel hydroalcoolique dès le départ. Aucun droit de retrait actionné par les salariés. « Au contraire, je crois pouvoir affirmer que la grande majorité d’entre eux sont contents de venir travailler plutôt que rester confinés », estime le directeur en rendant hommage à cette « grande motivation ».
Et si des heures supplémentaires ont été mises en place, Jérôme Vadon veille à ne pas tirer sur la corde : « Il va falloir tenir dans la durée. Là, c’est le confinement, mais, traditionnellement, le début de l’été est une période de forte consommation dans les magasins, et la fin du confinement pourrait, elle aussi, générer un surcroît d’activité. » Ne serait-ce qu’avec le retour de l’ensemble des gammes de produits. « Il y a actuellement moins de quantité et moins de choix : là où il pouvait y avoir une cinquantaine de références de pâtes, toutes marques confondues, il y en a quatre ou cinq fois moins », cite en exemple le directeur. « Les industriels s’adaptent eux aussi au contexte particulier et optimisent leurs circuits de production. Pour autant, il n’y a pas eu et il n’y a pas de pénurie. »
COUPS DE FREIN ET POINT MORT
Si la logistique et le transport liés à l’alimentaire et à la grande distribution ont connu un coup d’accélérateur, c’est loin d’être le cas pour les autres secteurs. « Les situations sont très contrastées », confirme Cécile Michaux, déléguée générale du Pôle d’intelligence logistique régional (Pil’es ; siège à Villefontaine, en Isère), qui réunit environ 170 transporteurs, logisticiens, chargeurs et prestataires. « La logistique des secteurs comme l’ameublement ou le textile est, pour ainsi dire, à l’arrêt. Celle de l’industrie (échanges en BtoB) est en repli marqué.
À l’inverse, les besoins pour l’alimentaire mais aussi le médical ou les produits d’hygiène sont en hausse. » Transport et logistique de France (TLF), l’une des organisations professionnelles représentatives au niveau national, corrobore globalement. « L’alimentaire a connu une forte hausse au début du confinement. Depuis, c’est plus variable : chaque annonce du durcissement de la crise ou de prolongation du confinement provoque un pic de la consommation, et donc des besoins en transport et logistique ; mais, entre deux, la demande retombe », commente Nicolas Bovero, délégué pour les Pays de Savoie.
« Les transports pour le BTP sont au point mort et ceux pour l’industrie en chute de près de 90 %. L’activité de messagerie [ndlr : livraison de colis], elle, tourne à environ 50 % de ses volumes habituels. »

HAUT LES COEURS, BAS LES MASQUES
Trois entreprises locales de transport et logistique ont bien voulu répondre à nos questions : Transfret à Allonzier-la-Caille, Jacquemmoz à Modane, et Geodis, présent à Hexapôle et Alpespace. Que ce soit Transfret, PME de 50 salariés, Jacquemmoz, ETI comptant 350 personnes, ou le leader international Geodis, qui emploie localement 80 chauffeurs et presque autant en sous-traitance, toutes confirment le net ralentissement d’activité, alimentaire mis à part. Toutes trois ont recours à l’activité partielle, sans dévoiler dans quelle proportion. Le cas échéant, prise de congés et de repos compensateurs figurent aussi dans la palette des outils déployés face à la crise.
« IL Y A AUSSI BEAUCOUP DE SOLIDARITÉ DANS CETTE PÉRIODE. »
Patrick Bouvier, Transfret
Quant au transfert de personnel d’une activité vers l’autre, il est moins simple qu’il n’y paraît. « Livrer des produits chimiques ou industriels et livrer de l’alimentaire ou la grande distribution, ce n’est pas la même chose : les procédures, les horaires, l’organisation sont très différents », explique Patrick Bourreau, directeur du pôle transport routier de proximité de Geodis. Nos trois interlocuteurs avouent leur difficulté à trouver des masques de protection, en raison des réquisitions au profit des personnels de santé. Y compris pour leurs chauffeurs qui multiplient pourtant les contacts lors des livraisons.
« On avait fini par en trouver quelques-uns, mais là, je vais en faire fabriquer d’autres : des masques avec visière plastique », explique Patrick Bouvier, dirigeant de Transfret. C’est un de ses clients qui va lui rendre ce service, sans profiter de la situation au niveau des tarifs. « Au contraire ! Il y a aussi beaucoup de solidarité dans cette période », insiste l’ancien chauffeur devenu patron.
ZÉRO RETRAIT
Les difficultés des premiers jours pour se fournir en gel semblent, elles, en voie de disparition : industriels et pharmaciens ont su s’adapter. À la date de nos entretiens (les 8 et 9 avril), aucun cas positif au Covid-19 n’avait été détecté parmi les effectifs (haut-) savoyards de nos trois interlocuteurs, qui rendent tous hommage à l’engagement de leurs personnels. Aucun droit de retrait n’avait été activé par les salariés.
MESURES ÉTATIQUES : « BIEN, MAIS… »
Les mesures de soutien à l’économie annoncées par l’État sont bonnes mais insuffisantes, jugent nos interlocuteurs. « Le report des cotisations sociales et les garanties de prêt, c’est assez solide… sur le moment. Mais c’est un peu à double tranchant : il va falloir payer plus tard », résume Nicolas Bovero, délégué régional de TLF, syndicat professionnel du transport.
« L’État veut nous faciliter les prêts, mais ce dont nous avons besoin c’est de la suppression des charges pendant cette période », claque Philippe Jacquemmoz, PDG des transports Jacquemmoz à Modane. « La garantie de l’État pour les prêts c’est bien, mais elle va surtout profiter aux entreprises moyennement ou mal cotées à la Banque de France : celles qui sont bien cotées auraient pu s’en passer… », abonde Patrick Bouvier, de Transfret. Le patron haut-savoyard salue tout de même plus franchement le report possible des remboursements de crédits.
Par Éric Renevier








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