Nucléaire | Bugey : une centrale à marchés et à emplois

par | 3 février 2023

Le “grand carénage” de la centrale nucléaire du Bugey entraîne 200 millions d’euros de travaux par an. Cela va encore durer plusieurs années et profiter largement aux entreprises régionales… mais beaucoup moins à celles de Savoie Mont‑Blanc.

C’est l’un des plus grands chantiers d’Auvergne-Rhône-Alpes et il va durer encore près de cinq ans, jusqu’en 2027 : le grand carénage de la centrale nucléaire du Bugey, dans l’Ain. L’opération s’inscrit dans un programme national doté de 49,4 milliards d’euros (Md€) dont l’objectif est de « poursuivre l’exploitation des centrales nucléaires françaises au-delà de 40 ans, en toute sûreté et sécurité, afin de favoriser une production décarbonée, flexible et complémentaire des énergies renouvelables », expliquait EDF en 2020.

En pleine crise de l’énergie, l’argumentaire productivo-environnementaliste est sans doute encore plus apte à convaincre. D’autant que, malgré le grand carénage, les quatre réacteurs de Bugey fonctionnent cet hiver (mais l’un des quatre sera à l’arrêt pour maintenance l’hiver prochain).

8,4 M€ : c’est la somme mobilisée par Pôle emploi (via son agence spécialisée Atom’emploi), pour la formation, dans la région, des personnels appelés à intervenir sur le grand carénage de Bugey.

Visites décennales

Ce grand carénage est articulé autour des visites décennales des quatre réacteurs encore en fonction (le réacteur 1, utilisant une technologie particulière uranium naturel – graphite-gaz a été mis à l’arrêt définitif par un décret de 1996) à Bugey. Celles des réacteurs 2, 4 et 5 ont eu lieu entre janvier 2020 et mai 2022. Celle du réacteur 3 va débuter au dernier trimestre 2023 pour s’achever courant 2024. La préparation et la réalisation de ces visites ont donné lieu (pour les unités 2, 4 et 5) à une première série de travaux, appelés “phase A”.

« De nombreuses opérations de maintenance, des inspections sur l’ensemble des installations et des contrôles approfondis et réglementaires ont été menés, sous le contrôle de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), sur les principaux composants que sont la cuve du réacteur, le circuit primaire et l’enceinte du bâtiment réacteur », explique la centrale.

« La synthèse de ces trois grands contrôles, qui ont tous été satisfaisants, a été étudiée par l’ASN, qui a donné son accord pour le redémarrage », poursuit l’exploitant. Un accord « de redémarrage » qui ne veut pas pour autant dire que la centrale peut “tourner” ainsi pendant les dix prochaines années.

« La gestion de l’intermittence des EnR et leur développement massif conjugué, avec la perte de capacité pilotable […] conduit à dépendance grave vis-à-vis du gaz au niveau européen, qui présente un risque géopolitique grave. […] L’histoire récente nous en donne la preuve. »

Extrait – Souveraineté et indépendance énergétique de la France : Yves Bréchet, ancien haut-commissaire à l’énergie atomique et membre de l’académie des sciences.

La phase B démarre

D’abord, parce que l’ASN a mis EDF en demeure d’exécuter certains travaux complémentaires (lire encadré en rouge). Ensuite, parce que l’autorisation d’exploitation jusqu’à la prochaine visite décennale n’interviendra qu’à l’issue de la phase B des travaux, qui va démarrer mi-2023 pour les unités 2, 4 et 5.

Cette phase B comprendra notamment « la construction, sur chaque site, d’un nouveau centre de crise local (CCL) permettant de gérer dans la durée une crise importante », des améliorations sur les systèmes de refroidissement (à différents points du circuit), une réévaluation des niveaux de résistance aux séismes, de nouvelles protections “tornade”… Voilà pour l’aspect technique. Mais évidemment, un tel chantier a aussi une importante dimension socio-économique : le grand carénage de Bugey, c’est 2,1 Md€ sur dix ans (2017-2027), soit un peu plus de 200 M€ par an.

1500 emplois créés

De quoi générer de nombreux emplois. Il y a ainsi eu 316 embauches rien qu’en 2022, et 1 500 depuis le lancement du grand carénage il y a cinq ans. Et ce sont « majoritairement des CDI », indique la centrale, qui a elle-même procédé à 53 embauches l’an dernier (après 27 en 2021). Elle devrait de nouveau recruter une cinquantaine de personnes en 2023, majoritairement pour remplacer les départs (1 393 salariés sur le site à fin 2022 contre 1 375 fin 2019).

Mais l’essentiel des emplois créés grâce au grand carénage l’est dans les entreprises prestataires, parmi lesquelles beaucoup d’entreprises régionales. « Nous travaillons avec des entreprises de rang national et des entreprises locales, avec la volonté de faire bénéficier les entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes d’une importante partie des retombées économiques », insiste la centrale.

Ainsi, sur les cinq dernières années, plus de 50 % des achats destinés à Bugey (marchandises et travaux) ont été réalisés en Auvergne-Rhône-Alpes. C’était même « 55 % en 2022 : 35,7 % dans l’Ain, 29,6 % dans le Rhône et 17 % dans l’Isère, pour un montant de 92,7 millions d’euros. »

« Je suis pour la sortie du nucléaire mais ce n’est pas possible aujourd’hui. »

Delphine Batho

Et les Pays de Savoie ?

Étonnamment, alors que Chambéry (57 km à vol d’oiseau) ou Annecy (68 km) sont proches de la centrale, les retombées pour les entreprises de Savoie et Haute Savoie s’élèvent à peine à 700 000 €. « Les entreprises locales de ces départements avec lesquelles la centrale du Bugey travaille sont peu nombreuses mais, plus globalement au niveau de la filière nucléaire, le groupe EDF travaille avec une cinquantaine d’entreprises en Savoie, pour un investissement (2022) de 17,3 M€, et une cinquantaine d’entreprises en Haute-Savoie, pour un investissement de 27,3 M€ », précise l’énergéticien.

Alors que le grand carénage entre dans sa seconde phase, les entreprises locales ont donc tout intérêt à s’intéresser à ce vaste chantier. D’autant que même à l’issue de cette vaste “révision des 40 ans”, les gros travaux ne seront pas terminés. « Les quatrièmes visites décennales visent à faire tendre le niveau de sûreté des réacteurs de Bugey vers le niveau de sûreté des EPR, réacteurs de dernière génération. Notre ambition, pour les cinquièmes visites décennales, sera d’adapter durablement les installations aux effets du changement climatique », indique la centrale.

Avec, parmi les défis principaux, la gestion de la ressource en eau. En raison de la canicule, EDF a dû limiter, l’été dernier, la puissance de ses réacteurs, pour diminuer l’impact du rejet de ses eaux de refroidissement sur la température du Rhône. « Cela n’a pas de conséquence sur le fonctionnement technique des installations, ni sur la sûreté. Il s’agit de mesures préventives, visant à protéger le milieu aquatique », insiste la centrale. Mais ce coup de chaud n’est sans doute pas le dernier et des travaux d’adaptation seront nécessaires.

Enquête publique

L’autorisation de redémarrage des réacteurs après la visite décennale ne veut pas dire autorisation d’exploitation sur dix ans : au-delà de 35 ans, toute prolongation d’exploitation est soumise à enquête publique, dit le code de l’Environnement : pour Bugey, elle démarre d’ici quelques jours et va durer du 6 février au 8 mars.

Mise en demeure

Les travaux dans les centrales nucléaires sont contrôlés par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Cette dernière a mis en demeure EDF, le 3 août 2022, « de se conformer aux dispositions relatives à la limitation du risque de percement du radier du bâtiment du réacteur en cas d’accident grave » (cela concerne les réacteurs 2, 4 et 5).

Dans un document technique, l’autorité évoque la dégradation d’un joint en silicone servant à l’étanchéification du puits de cuve. En cas d’accident grave avec fusion du réacteur et percement de la cuve, le corium (résultant de la fusion) tomberait dans le puits de cuve et ce dernier devrait alors être totalement “étanche” pour éviter la catastrophe.

L’ASN demande donc la pose d’un meilleur joint, sous deux ans (avant le 24 mars 2024). Mais sans remettre cause le fonctionnement de la centrale d’ici là, soulignant même, par ailleurs, les efforts menés par EDF en matière de sûreté.

« Je ne souhaite pas, en tant que président de l’Autorité de sureté nucléaire, que la poursuite d’exploitation des réacteurs nucléaires en France soit la variable d’ajustement d’une politique énergétique qui aurait été mal calibrée ».

Bernard Doroszczuk, le 14 décembre 2022 au cours d’une audition au Sénat. 

Éric Renevier


Pour aller plus loin sur la souveraineté et « l’indépendance énergétique » de la France :

https://event.assemblee-nationale.fr/commissions.souverainete-et-independance-energetique-commission-d-enquete.p1

La transition énergétique est-elle physiquement possible ?

Réponse de Vincent Mignerot, chercheur et essayiste.

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