Le Grand Carénage se poursuit sur la centrale nucléaire. L’unité n°2 a réussi les épreuves de sa troisième visite décennale. C’est au tour de l’unité n°4.
Le Grand Carénage de la centrale nucléaire du Bugey, vaste programme industriel à 2,1 milliards d’euros sur la période 2014-2023, est entré dans sa phase active en janvier dernier, avec l’arrêt de l’unité numéro 2, pour sa troisième visite décennale. Cette visite, qui doit déterminer sa capacité à fonctionner au-delà de son 40e anniversaire, pour dix ans supplémentaires, comprend trois grandes épreuves, passées avec succès. La première consiste en une inspection, centimètre carré par centimètre carré, de la cuve du réacteur, la deuxième et la troisième en un contrôle de l’étanchéité du circuit primaire, d’une part, de l’enceinte du réacteur, d’autre part. « Pour ce faire, la pression à l’intérieur du circuit primaire est montée à 207 bars, alors qu’il fonctionne habituellement à 155 bars. Quant à l’enceinte, qui sert à confiner la matière radioactive en cas d’accident, elle est soumise à une pression en air de 5 bars », décrit le directeur de la centrale, Pierre Boyer, fier que ces épreuves aient pu se dérouler normalement, pendant le premier confinement (lire en encadré, le point sur les difficultés et contraintes imposées par la crise sanitaire). « L’enjeu des visites décennales est aussi d’augmenter les standards de sûreté nucléaire. Aussi, nous avons réalisé un certain nombre de travaux et de modifications, pour nous conformer aux standards les plus élevés, qui correspondent à ceux d’un EPR », ajoute le directeur.
Un redémarrage retardé
Si les épreuves ont été passées avec succès par l’unité numéro 2, celle-ci devrait être remise en route. Eh bien… Non. Quitte à mener différentes inspections, autant contrôler d’autres équipements. « Nous avons profité de l’arrêt pour rechargement du réacteur numéro 3, cet été, pour vérifier le réservoir qui recueille les effluents des réacteurs 2 et 3, raconte Pierre Boyer. Là encore, l’épreuve a consisté à les faire monter en pression pour s’assurer de leur étanchéité. Aucun problème n’a été relevé à cette occasion, mais par la suite, un contrôle visuel a mis en évidence une corrosion. Aussi, nous avons préféré corriger ce défaut, avant de remettre en route les deux unités. Cette réparation est compliquée, du fait de l’exiguïté du local qui contient ce réservoir. Nous sommes obligés de le sortir pour pouvoir intervenir. Et c’est une opération logistique assez lourde. Nous espérons que le nouveau matériel sera installé en janvier. »
Conséquence, avec le lancement de la visite décennale de la tranche numéro 4, le 21 novembre, trois réacteurs sur quatre seront à l’arrêt cet hiver. Ce ne sera pas la première fois. Déjà, le 26 octobre, un arrêt d’urgence (lire en bas de page 7) avait stoppé l’unité n°4, ce qui avait permis ce commentaire de Sortir du Nucléaire Bugey : « Malgré cet arrêt inopiné la distribution électrique dans nos maisons n’a pas été affectée. De quoi sérieusement penser qu’on peut arrêter définitivement ces quatre réacteurs. » À cette remarque acerbe, Pierre Boyer répond : « Nous faisons partie d’un parc nucléaire intégré de grande taille, interconnecté sur le réseau européen. Nos arrêts, pour l’essentiel, sont programmés de longue date, de sorte que l’on s’est assuré d’avoir, sur le territoire national, suffisamment de réacteurs en activité pour répondre à la demande. »
Une productivité en baisse
Ces arrêts, en revanche, impactent fortement la productivité de la centrale. En année normale, celle-ci génère entre 20 et 25 térawattheures d’électricité, soit 6 % de la production nationale et 40 % de la consommation d’Auvergne Rhône-Alpes. Pour 2020, les projections d’EDF tablaient sur 18 térawattheures. Au final, le site devrait terminer sur une production de 16 à 17 térawattheures. En 2021, non seulement la visite décennale de la tranche 4 se poursuivra, mais en août, celle de la tranche 5 suivra. L’année prochaine devrait donc présenter un profil assez similaire à celle-ci, en termes de programme de maintenance. « J’espère juste qu’elle sera moins perturbée par les mesures sanitaires de lutte contre la Covid-19 qui perturbent l’activité au quotidien », conclut Pierre Boyer.

Covid-19, toute une logistique
Avec le Grand Carénage, près de 3 000 personnes interviennent en ce moment, sur le site de la centrale nucléaire du Bugey, contre 2 000 en temps normal. « Nous avons beaucoup de prestataires à accueillir, qui parfois viennent de loin. Aussi, nous portons une attention particulière à les recevoir dans de bonnes conditions, en termes d’hébergement et de restauration, note le directeur de la centrale, Pierre Boyer. Notre restaurant d’entreprise fonctionne dans le respect des mesures sanitaires. Nous proposons des paniers repas, le soir, et des solutions de restauration, les week-ends. »

La centrale n’est jamais revenue sur les mesures sanitaires prises pendant le premier confinement : distribution quotidienne de masques à toutes les personnes entrant sur le site et régulation des flux, de manière à éviter affluences et regroupements, que ce soit dans les vestiaires, au restaurant d’entreprises ou ailleurs. Quelque 250 à 300 employés du site télétravaillent. « Tous les jours, notre capacité à moduler nos équipes grâce au télétravail est réévaluée, pour pouvoir continuer nos activités, tout en garantissant les meilleures conditions sanitaires. »
Eu égard à ses effectifs, la centrale a évidemment eu son lot de personnels atteints ou cas contacts, mais aucune contamination avérée sur site. « Nous avons prévu des plans d’actions au cas où le nombre d’arrêts maladie serait important et qui nous permettrait de fonctionner en garantissant un niveau de sûreté satisfaisant, même avec 25 % d’absence en moyenne et des pics à 40 %. Nous n’avons encore jamais eu à y recourir », souffle Pierre Boyer.
Réacteurs
La centrale du Bugey compte quatre unités en activité, numérotées de 2 à 5. Il s’agit de réacteurs à eau pressurisée. D’une technologie plus ancienne (uranium naturel graphite gaz), l’unité numéro 1 est en cours de déconstruction.
40 000
Sur une centrale nucléaire, on compte plusieurs milliers de pompes et quelque 40 000 robinets, sur lesquels les équipes de maintenance doivent veiller.
20-25
En année normale, la centrale du Bugey produit entre 20 et 25 térawattheures d’électricité. Sur 2020, ce chiffre devrait tomber à 16 ou 17 térawattheures.
Arrêts intempestifs et polémiques
Une série d’incidents font grincer les dents des anti-nucléaires.
« Les avaries matérielles se cumulent sur la centrale nucléaire du Bugey », lance Sortir du Nucléaire Bugey en constatant un nouvel arrêt d’urgence d’un réacteur, le numéro 4, le 27 octobre. En cause selon EDF, un trop plein sur un bassin de collecte d’effluent à cause du disfonctionnement d’une pompe. « L’incident est survenu sur un équipement non nucléaire. Mais un trop plein sur ce bassin peut être symptomatique d’une inondation de la salle des machines. Aussi, sa détection a généré un signal automatique d’arrêt des installations. C’est assez déplaisant en termes de production, mais cela n’a aucun impact du point de vue de la sûreté nucléaire », commente le directeur du site, Pierre Boyer.
Coup (s) de pompe
Si Bugey n’avait eu à déplorer aucun arrêt non-programmé en 2017, 2020 ne s’inscrit malheureusement pas dans la même veine. Parmi les incidents qui ont le plus alarmé les anti-nucléaires figure un « incendie », « passé totalement sous silence par EDF », sans « déclaration publique d’évènement significatif pour la sûreté ni de communication sur la venue des pompiers ». « Dans la nuit du 19 au 20 août, l’échauffement d’une pompe a été détecté par les équipes de surveillance du site. Le Sdis a été prévenu et les pompiers ont envoyé trois véhicules. Mais, le temps qu’ils arrivent, le départ de feu avait été maîtrisé en interne, relate Pierre Boyer. Nous avons informé nos interlocuteurs par mail, mais certains n’ont découvert le message que tardivement. L’Autorité de sûreté nucléaire, venue en opération réactive le lendemain, a pu constater la maîtrise de l’incident, le maintien de l’intégrité de la pompe et le respect des procédures de communication. »
Une version que ne partage pas Sortir du Nucléaire. Pour l’association, l’ASN a au contraire relevé « que le vocabulaire utilisé par EDF est de nature à entraîner de la confusion dans les dispositifs d’alerte des pouvoirs publics ». « Comme toujours, il y a des leçons à tirer de cette expérience, concède Pierre Boyer en réponse. Il faut nous assurer que nos messages parviennent bien à nos interlocuteurs, au bon moment, en particulier la nuit. »
Par Sébastien Jacquart








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