Interview | Olivier Baud, président d’Energy Pool : « Nous arrivons à la fin d’un monde »

par | 21 septembre 2022 à 10H09

Experte dans l’optimisation des systèmes énergétiques, la société savoyarde Energy Pool monte en puissance en France et dans le monde. Rencontre avec son fondateur et président, Olivier Baud. Interview.

Quel est votre parcours ?

J’ai travaillé dans l’industrie pendant trente-cinq ans. En 2007, j’ai quitté la présidence d’Aluminium Pechiney et de Rio Tinto Alcan Aluminium Europe pour monter une opération de reprise de l’usine d’aluminium de Saint-Jean-de-Maurienne. Porté avec des cadres, des industriels et des banques, ce projet aurait permis de doubler l’activité, puisqu’on serait passé de 3 000 à 6 000 emplois indirects. Après le refus de Rio Tinto, j’ai travaillé pendant deux ans aux côtés d’Arnaud Montebourg, alors ministre de l’Industrie, pour sauver cette usine en organisant sa reprise par Trimet. Je suis plutôt content de cette belle opération – l’unité se porte très bien – que j’ai conduite bénévolement.

Et ensuite ?

J’ai créé une société de conseil en lien avec l’énergie et l’industrie, en Savoie car j’aime bien les montagnes et que j’avais tissé un réseau de relations à l’occasion de mes aventures de Saint-Jean-de-Maurienne. Je milite en faveur de la province alors que, dans nos métiers, tout pousse à s’implanter en région parisienne. En 2009, l’entité est devenue Energy Pool, dont le métier était à l’origine l’effacement électrique. Nous agrégions la capacité de gros industriels à baisser leur consommation quand le réseau manque d’électricité. La réglementation ne le permettait pas, le marché n’existait pas, mais notre savoir-faire industriel nous a permis de développer des process conciliant à la fois la technique et l’économique, avec des interventions chirurgicales, machine par machine. Nous avons depuis beaucoup progressé et évolué vers d’autres activités, complémentaires.

« Au-delà du conflit ukrainien qui a eu un effet déclencheur, nous sommes à la fin d’un monde. Nous sommes structurellement en manque d’énergie tandis que les prix sont devenus insupportables. Cette bulle conjoncturelle liée à la pénurie ne pourra pas durer, mais nous avons un problème de fond lié à la pénurie d’électricité et aux émissions de CO2 : comment progresser d’une manière viable alors que tous les pays du monde sont confrontés, pour des raisons différentes, à des problèmes énergétiques ? »

Comment s’est développée la société ?

En 2010, le groupe Schneider est entré au capital à hauteur de 51 % pour nous aider à financer nos développements. Il nous a apporté un soutien financier et commercial important, mais les complémentarités techniques n’ont pas été au rendez-vous. En 2016, l’évolution de sa stratégie a conduit à son retrait partiel. À ce moment-là, le management a repris 75 % du capital d’Energy Pool, qui restait déficitaire mais s’était bien développée. Pionnière sur son secteur, elle était essentiellement active en France, avec une présence timide dans quelques pays. En 2017, nos projets à l’international ont été retardés en raison d’événements internationaux indépendants de l’entreprise. Grâce au soutien de nos fournisseurs et du Crédit Agricole des Savoie, nous avons passé la vague sans saboter notre développement.

Et depuis ?

Nous avons perdu de l’argent jusqu’en 2019, mais enregistrons, depuis six ans, une hausse annuelle de 35 % de nos ventes. La pertinence de notre savoir-faire et les besoins croissants nous permettent d’afficher de très bons résultats. En fait, nous sommes arrivés sur le marché cinq ans trop tôt, ce qui nous a donné l’avantage d’être prêts au bon moment. Nous venons de racheter le capital que Schneider avait conservé ; le management détient la totalité des parts d’Energy Pool. Cette indépendance par rapport à nos concurrents, qui appartiennent à des groupes liés à l’énergie ou à l’édition de logiciels, est notre grande force, car elle nous permet de proposer les solutions optimums, sans parti pris.

Comment définissez-vous votre métier aujourd’hui ?

Nous optimisons les systèmes énergétiques (électricité et gaz) complexes. Nous sommes capables d’intervenir depuis la conception jusqu’au pilotage 24 heures sur 24, avec une garantie de résultats, en passant par le conseil, la stratégie, le design. Nous allons compléter notre offre en proposant un cofinancement des investissements. Nous commençons à le faire cette année à titre expérimental, pour un montant de 2 millions d’euros [M€] financés sur fonds propres. L’activité, pour laquelle nous pourrions nous associer avec de grands fonds d’investissement, montera en puissance en 2023-2024. En 2023, nous allons aussi ouvrir un centre de formation.

Quelle est l’organisation d’Energy Pool ?

Je suis en train de revoir l’organisation dans le monde entier autour de quatre unités d’affaires : la flexibilité pour l’électricité et le gaz ; la mise à disposition de nos outils et logiciels pour des exploitants de réseaux ou des opérateurs d’énergies renouvelables ; le consulting à destination des gouvernements, fonds d’investissement, institutions, grands groupes… ; enfin, la transformation et l’hybridation des process.

Quelles sont vos ambitions ?

Devenir leader mondial. Nos effectifs, qui étaient de 110 personnes début 2022, passeront à 200 en fin d’année et nous espérons bien être 350 en 2023. Nous achèverons, en novembre, un investissement de 1 M€ pour aménager nos locaux de Savoie Technolac dont nous triplons la taille. Une bonne partie de nos équipes sont en France, où nous avons fait le pari de centraliser notre savoir-faire et la technologie. À cinq ans, nous pensons que nous serons présents dans plus de trente pays de tous types. Nous devrions employer plus de 1 000 personnes et réaliser un chiffre d’affaires de plus de 1 milliard d’euros. Notre développement sera autofinancé – sur fonds propres et dette – mais nous réfléchissons aussi à de grands partenariats, à de la croissance externe et à d’autres associations, à l’instar de la joint-venture avec Tepco, au Japon.

Comment voyez-vous l’avenir de la société ?

Nous avons un mode de fonctionnement original et allons devenir une entreprise à mission. Je veux transférer les actions que je détiens (et qui représentent la majorité du capital) dans une “fondation actionnaire” à but philanthropique, puisqu’elle aidera les personnes en difficulté à accéder à l’énergie. Mes enfants ont renoncé à l’héritage pour que cette fondation puisse voir le jour. L’objectif est de garantir la pérennité, la philosophie et les fondamentaux de l’entreprise : principes humains, de gouvernance, et un fonctionnement un peu calqué sur celui de la famille Mulliez [ndlr : un groupement d’intérêt économique]. Cette organisation est, à mon sens, la meilleure voie pour garantir dans le temps l’état d’esprit de l’entreprise et une croissance respectueuse de notre raison d’être.

Et en termes de gouvernance ?

Il faut absolument que l’entreprise puisse fonctionner en mon absence. Fin septembre, nous aurons une direction collégiale avec cinq ou six membres animant les grandes missions. Au niveau du capital, une trentaine de collaborateurs sont actuellement actionnaires. À la fin du premier semestre 2023, nous aurons mis en place un actionnariat pour tous. Les “véhicules” permettant à chacun de prendre des parts sont en cours d’élaboration.

Quel regard portez-vous sur le marché de l’énergie ?

Au-delà du conflit ukrainien qui a eu un effet déclencheur, nous sommes à la fin d’un monde. Nous sommes structurellement en manque d’énergie tandis que les prix sont devenus insupportables. Cette bulle conjoncturelle liée à la pénurie ne pourra pas durer, mais nous avons un problème de fond lié à la pénurie d’électricité et aux émissions de CO2 : comment progresser d’une manière viable alors que tous les pays du monde sont confrontés, pour des raisons différentes, à des problèmes énergétiques ? L’expertise que nous avons développée dans la modélisation technique, économique et le fonctionnement des systèmes nous permet d’apporter des réponses à ces problèmes.


Energy Pool

Président : Olivier Baud
Siège social : Savoie Technolac
Effectifs (début 2022) : 110 personnes
CA 2021 : 40 M€
CA 2022 : 50 M€

Bio express

65 ans
Ingénieur des mines (Douai)
2002. Directeur Aluminium Pechiney (Dunkerque)
2003. Président d’Aluminium Pechiney Europe Afrique
2004. Président d’Aluminium Pechiney
2008. Création d’Energy Pool


Propos recueillis par Sophie Boutrelle
Crédit photo : Caroline Moureaux


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