Les coûts de l’électricité feront-ils disjoncter les entreprises ?

Les coûts de l’électricité feront-ils disjoncter les entreprises ?

Le projet de scission d’EDF pourrait avoir des conséquences sur la facture énergétique des entreprises. Explications.

«La suppression du tarif réglementé de l’électricité provoquerait une augmentation de 100 000 à 200 000 euros par an pour une PME de la vallée de l’Arve, soit 10 % à 20 % de hausse, sans même parler des électro-intensifs ! », s’insurge Martial Saddier. Le député de la Haute-Savoie est donc un fervent défenseur de ce qu’il considère comme « le dernier avantage compétitif en Europe pour les entreprises françaises ».

Mais de quoi s’agit-il ? Depuis deux décennies, le marché de l’électricité a été progressivement ouvert à la concurrence : dès 1999 pour les plus gros consommateurs (plus de 100 gigawattheures, GWh), jusqu’aux grandes PME aujourd’hui. Or demain (31 décembre 2020), une directive européenne veut interdire à EDF et aux entreprises locales historiques (type régies) de proposer le tarif réglementé à toutes les sociétés qui réalisent plus de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires ou emploient plus de dix salariés.

« Et il faut sans doute s’attendre à un nouvel abaissement des critères d’accès d’ici 2022-2025 », prévoit André Moras, directeur de la Régie d’électricité de Thônes, d’Énergie et services de Seyssel et président de la société Enalp.

Vers une hausse des tarifs

De quoi inquiéter les entreprises. En effet, l’ouverture du marché s’est accompagnée d’une forte hausse des tarifs : de 22 à 34,40 euros le mégawattheure (MWh) entre 2001 et 2005 selon l’Union des industries chimiques (en 2019, le prix moyen est de 55 euros sur le marché de gros à long terme).

La phase de dérégulation à venir pourrait donc provoquer une nouvelle flambée, d’autant que la loi sur la Nouvelle organisation du marché de l’électricité (Nome) du 7 décembre 2010 impose à EDF, via l’accès régulé à l’énergie nucléaire historique (Arenh), de céder à ses concurrents 25 % de sa production nucléaire, dans la limite de 100 térawattheures (TWh), à un prix limité : 42 euros/MWh. Un tarif qu’EDF aimerait bien voir augmenter.

Or l’électricien pourrait bien avoir le droit de le faire, en fonction de l’issue de la partie de billard que Paris et Bruxelles sont en train de jouer. Le gouvernement et l’Union européenne sont en effet en train de négocier la scission d’EDF en deux entités (c’est le projet Hercule) : d’un côté, EDF Bleu pour la production et le transport (RTE), qui resteraient à 100 % sous contrôle de l’État ; de l’autre, EDF Vert, pour la distribution, ouverte aux investisseurs privés à hauteur de 35 %.

En échange de cette restructuration, le tarif Arenh serait revu à la hausse, à 45 euros/MWh (+7 %), pour un volume maximum de 150 TWh (+50 %) et, forcément, la hausse se retrouverait au niveau de la facture du client final.

Les concurrents d’EDF ne sont pas les seuls concernés : l’électricien historique risque lui aussi d’augmenter ses tarifs. « Forcer EDF à augmenter son volume Arenh disponible va l’obliger à compenser. En outre, le groupe va devoir diminuer sa dette et faire face à de lourds investissements. C’est le consommateur qui va payer au final… », dénonce Fabrice Coudour, délégué CGT à EDF.

« On socialise les pertes et les investissements lourds et on ouvre les profits de la distribution aux appétits financiers », ajoute Lionel Chanut, autre élu de la CGT, organisation membre de l’intersyndicale qui appelait à une nouvelle mobilisation contre le projet Hercule, mercredi 19 septembre.

« On sent bien que l’électricité va augmenter, complète Luc Faivre, directeur du Syndicat départemental d’énergie de Savoie (Sdes) 73. On ignore le coût du démantèlement des centrales nucléaires, toujours pas commencé. Et il va falloir investir dans de nouveaux modes de production. Sans compter la voracité de l’État pour ses dividendes [ndlr : il est actionnaire d’EDF à 83,7 %], et l’augmentation récurrente de la Contribution au service public de l’électricité (CSPE), l’ensemble des taxes représentant un tiers de la facture. »

À date, rien n’est encore acté. Il est donc impossible d’estimer précisément les hausses à venir. Face à Hercule, la mobilisation des salariés, mais aussi de certains parlementaires – comme la Haut-savoyarde Virginie Duby-Muller, cosignataire d’une tribune sur le sujet cette semaine – prend de l’ampleur. Reste à voir si elle suffira à entraver un projet dans lequel le gouvernement met… beaucoup d’énergie.

L’actualité est chargée autour d’EDF. Au-delà des questions de scission et d’augmentation des tarifs, demeure aussi la problématique de mise en concurrence des grands barrages.

“Effacer” et produire soi-même

Être rémunéré pour moins consommer lors des pics de demande : c’est le principe de l’effacement, dont le Savoyard Energy Pool (photo) est l’un des leaders. En partenariat avec le Réseau de transport d’électricité (RTE), la PME du Bourget-du-Lac limite à distance l’énergie disponible pour ses clients. Les entreprises concernées disposent alors de quelques minutes pour diminuer leur production ou l’alimenter via des moyens alternatifs (batteries, autoproduction).

Si “s’effacer” est trop contraignant, produire sa propre énergie peut aussi être une source d’économie. « Nous avons installé des panneaux photovoltaïques depuis l’hiver dernier et toutes nos nouvelles installations, que ce soit au niveau des stations ou des parcs d’attractions, en seront équipées, explique David Ponson, directeur opérationnel des domaines skiables à la Compagnie des Alpes. Un ouvrage hydraulique est en cours de construction et nous avons même une petite éolienne en bois à Serre- Chevallier. »

Une goutte d’eau qui grossit parmi les 220 GWh consommés par an. La Compagnie du Mont Blanc étudie, elle aussi, l’opportunité d’installer des panneaux solaires ou des éoliennes. Problème : l’encaissement des sites et leur faible ensoleillement ou leur classification environnementale restreignent fortement les possibilités.

Trouver l’équilibre entre économie et respect de l’environnement, le dilemme est récurrent. Et ce n’est pas toujours l’aspect financier qui l’emporte. « Nous achetons depuis dix ans exclusivement de l’énergie verte, plus chère de 50 à 70 centimes du MWh. Mais cela correspond à notre positionnement sur le développement durable », conclut David Ponson.

Être rémunéré pour moins consommer lors des pics de demande : c’est le principe de l’effacement, dont le Savoyard Energy Pool est l’un des leaders.

Moins consommer, mieux commander

«L’électricité est vitale pour nous, c’est une matière première qui représente 30 % de nos coûts de production, déclare Loïc Maenner, directeur général de Trimet France, à Saint-Jean-de-Maurienne. Nous produisons 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et nous consommons ainsi plus de 2 000 GWh par an, ce qui équivaut à une ville d’un million d’habitants. Un euro de plus sur le MWh, et c’est 2 millions d’euros de plus sur la facture annuelle. »

Électro-intensifs et décolleteurs en première ligne

Face à cet énorme enjeu, Trimet, comme la plupart des électro-intensifs, a depuis longtemps pris des mesures pour sécuriser ses approvisionnements et tenter de limiter ses factures.

« Nous avons signé en 2013 un contrat avec EDF sur dix ans, car nous avons besoin de visibilité à long terme, avec 200 millions d’investissements prévus sur cinq ans. Et aussi parce que nous sommes en concurrence avec le Moyen-Orient, la Norvège ou le Canada où le coût de l’énergie est deux fois moins élevé qu’ici. En parallèle, nous travaillons sur la diminution de notre consommation grâce à des technologies moins gourmandes. »

“NOUS TRAVAILLONS SUR LA DIMINUTION DE NOTRE CONSOMMATION GRÂCE À DES TECHNOLOGIES MOINS GOURMANDES.”

Loïc Maenner, directeur général de Trimet France

Même raisonnement chez les entreprises de décolletage. Nouvelles machines plus économes (les machines représentent 60 % de la consommation globale), mais aussi amélioration énergétique des bâtiments (isolation, filtration d’air…), gestion affinée de la consommation grâce à des logiciels spécifiques, renégociations des contrats avec les fournisseurs (même si la très grande majorité des entreprises sont toujours chez EDF)… les pistes de travail sont multiples, explique le Syndicat national du décolletage.

En précisant que l’enjeu est moins crucial : dans ce secteur, l’électricité pèse 2 % à 3,5 % du chiffre d’affaires. Enfin, entreprises mais aussi collectivités peuvent aussi diminuer leur facture en passant par des groupements d’achats : Val’Essor pour les décolleteurs de la vallée de l’Arve, le Sdes 73 pour les structures publiques de Savoie ou même l’Ugap au niveau national, qui commande pas moins de 10 milliards de KWh par an pour les collectivités françaises.

Par Céline Hinniger.

“Les risques d’ouverture à la concurrence de l’exploitation des barrages sont réels. La concurrence internationale existe : elle est italienne, suisse, espagnole, finlandaise, etc. Sur ces marchés, les acteurs internationaux n’ont a priori que des motivations de rendement financiers.”

Gardons le contrôle de nos barrages alpins !

Depuis 2015, la Commission européenne fait pression sur la France pour ouvrir à la concurrence l’exploitation des barrages concédés à EDF. Sont concernés en première ligne la Savoie et l’Isère. L’hydroélectricité est la première énergie renouvelable de l’Hexagone, représentant 10 % de sa production d’électricité.

Elle est la seule véritable forme de stockage de l’énergie, par le pompage dans les retenues, libérées en fonction des variations de besoin. Du point de vue de l’Union européenne (UE), on retrouve la problématique de la concurrence déjà à la manoeuvre pour les autoroutes, les ports, les aéroports, les liaisons ferroviaires… dont on voit bien les avantages pour les multinationales, moins pour les intérêts français et régionaux.

Les risques d’un concurrence internationale

Les risques d’ouverture à la concurrence de l’exploitation des barrages sont réels. La concurrence internationale existe : elle est italienne, suisse, espagnole, finlandaise, etc. Sur ces marchés, les acteurs internationaux n’ont a priori que des motivations de rendement financiers.

Or, ceux-ci ne font pas forcément bon ménage avec les enjeux de terrain : la disponibilité et le prix de l’énergie (pour les particuliers, pour l’industrie électrométallurgique), la ressource hydraulique (pour le climat, pour l’agriculture), les retombées touristiques (pour les paysages, pour l’enneigement artificiel).

“L’HYDROÉLECTRICITÉ EST UN ENJEU STRATÉGIQUE POUR NOTRE TERRITOIRE.”

Donc, de vrais enjeux pour le territoire. Pourtant, il serait possible de répondre aux attentes européennes tout en gardant le contrôle de nos barrages par des intérêts alpins et français. La solution consiste à reconfigurer des sociétés exploitantes autour d’EDF, en faisant entrer des acteurs institutionnels et financiers nationaux. L’électricien s’est en effet toujours montré, en matière d’hydroélectricité, sensible aux intérêts sociétaux et du territoire.

Sa présence territoriale a contribué à l’attachement que portent les populations à leurs barrages. Si EDF n’était pas disponible, d’autres acteurs industriels français comme Engie ou Total pourraient également être sensibles à la prise en compte des intérêts du territoire.

Il se trouve que la loi française de 2016 ouvre la voie à des solutions liées aux territoires impactés. Selon les lots qui seront mis en concurrence, on peut envisager des solutions par bassin hydraulique, avec une coordination en forme de holding, départemental par exemple.

“Devant les enjeux que représente l’hydroélectricité pour les départements alpins, gardons-en le contrôle !”

La nécessaire mobilisation des acteurs locaux

Dès lors, un montage intelligent pourrait reposer sur un triptyque entre acteurs institutionnels, financiers et industriels, ayant tous un lien avec les intérêts de l’économie régionale. Pour les acteurs institutionnels, on pense en première ligne à la Région, aux Départements et aux communautés de communes concernées.

Pour les acteurs financiers, on se tournera vers les établissements publics nationaux et les banques régionales, déjà très impliquées dans le financement de l’économie. Enfin, pour les industriels de l’hydroélectricité, il reviendra à EDF, Engie et Total de se positionner. Un montage de société(s) d’économie mixte serait a priori bien adapté à un partenariat de ces trois catégories d’acteurs.

Rester en veille sur un dossier stratégique

Compte tenu de sa complexité, le processus de mise en concurrence n’est pas entièrement prévisible. Raison de plus pour mettre en place un observatoire pour assurer une veille, car il est stratégique de préparer des solutions. Ces solutions sont à la portée des acteurs de l’économie alpine, qui ont toujours su anticiper. Devant les enjeux que représente l’hydroélectricité pour les départements alpins, gardons-en le contrôle !


ANNELISE FONDARY & ROLAND PASCAL pour ExStrAPoL SAS Experts / Stratégies d’entreprises, Affaires Publiques, Lobbying.

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