Quelles valorisations pour le hêtre ?

Quelles valorisations pour le hêtre ?

La filière bois de l’Ain a fait un voyage d’étude dans les Vosges pour trouver des débouchés au hêtre, essence mal exploitée alors qu’elle pousse bien dans nos forêts.

« Force est de constater que l’on trouve peu de débouchés pour le hêtre en dehors du bois de chauffage, depuis la tempête de décembre 1999, alors que cette essence pousse abondamment dans nos forêts, mieux que les résineux », a introduit Philippe Poncin, président de Fibois 01, la Fédération interprofessionnelle du bois, le 7 février, à l’heure de dresser le bilan du voyage d’étude que la filière a fait en novembre dans les Vosges, territoire confronté, il y a quelques années, à la même problématique.

Les forêts de l’Ain se partagent à 50-50 entre les résineux et les feuillus, dont 26 % de hêtre. « Le résineux est plus dense en forêt privée qu’en forêt publique. C’est pourquoi nous essayons de rétablir l’équilibre. Mais malgré cet objectif et une augmentation de la récolte de 160 % entre 2008 et 2015, le feuillu continue à progresser plus vite que notre capacité à le récolter, a exposé Jonathan Dion, de l’Office national des forêts. Pire, malgré les efforts réalisés pour les favoriser, les semis de résineux sont en baisse, le problème étant que nous avons des difficultés à sortir des feuillus pour planter des résineux à la place. Le hêtre pousse plus vite que le sapin, favorisé par les sols et le climat de l’Ain, et d’autant mieux qu’on en récolte moins qu’il en pousse. »

Gestion

Trouver des débouchés pour le hêtre est d’autant plus délicat que rien n’est fait aujourd’hui pour favoriser cette essence. On lui préfère le résineux qui caractérise mieux les paysages de l’Ain, qui correspond à l’habitat du grand tétras, espèce d’oiseau protégée, et qui est exploité par la majorité des scieries locales. Or, il faut 120 ans pour obtenir des grumes de hêtre de haute qualité, les plus facilement valorisables. « C’est une réflexion à intégrer dans les plans de gestion », a insisté Jonathan Dion. D’autant que plusieurs arguments plaident pour le hêtre. Il subit moins les dégâts du grand gibier. Il est moins sensible que les résineux aux attaques des parasites. Et il résiste mieux à la sécheresse, à partir de 900 mètres d’altitude, même avec un enracinement superficiel. De plus, « on a vu dans les Vosges qu’il était possible de valoriser cette essence localement, a noté Jonathan Dion. Les bois de moindre qualité peuvent être utilisés en construction, comme bois de structure, ou en production industrielle de bois de chauffage, voire, pour les moins intéressants, en chauffage traditionnel ».

Usages

La délégation de l’Ain a visité une scierie vosgienne de hêtre. « Le bois est scié en hiver, sinon il s’échauffe. En été, on scie des bois de seconde qualité et du bois de calage, résume Annie Pépin, dirigeante d’une scierie de chêne, à Saint-Nizier-le-Bouchoux. Le tri est moins technique que pour le chêne. C’est un bois blanc, très nerveux qui demande un séchage spécifique, afin d’éviter qu’il vrille. Pour conserver sa blancheur, il faut un séchage long, basse température. » Et la professionnelle de conclure : « C’est une essence relativement facile à scier dont le principal problème réside dans le manque de débouchés en France, sinon pour les grumes de qualité. » Une enquête menée par Fibois 01 auprès des scieurs révèle d’ailleurs que ces derniers, lorsqu’ils traitent les feuillus, n’ont pas de difficulté à scier le hêtre. « Leur seule inquiétude porte sur la qualité des lots pour répondre à la demande. »

Maison du vélo d’Épinal, couveuse d’entreprises, ou encore gîtes, le voyage a permis de voir le hêtre utilisé seul ou en mélange avec d’autres essences, dans différents bâtiments, ou même en ameublement. Bardages, lames de terrasse, charpente, structures, caissons… La filière bois vosgienne a poussé l’expérimentation à un niveau assez avancé (lire “l’avis de l’architecte”).

« L’intérêt de ce voyage a été de montrer qu’exploiter le hêtre est possible et que cette exploitation permet de le vendre à un meilleur prix, a conclu Jacques Deparnay, président des communes forestières de l’Ain. De toute façon, valoriser le hêtre est une nécessité. Sinon, son développement va freiner nos forêts de résineux. »

Visite de gîtes construits en hêtre
Visite de gîtes construits en hêtre.

Des projets européens

En Belgique, le Scidus développe des cloisons préfabriquées en hêtre. Une entreprise de Bourgogne-Franche-Comté l’utilise pour sa part en déroulage afin de produire des placages. En Suisse, une entreprise de lamellation est en train de voir le jour. Elle exploitera des bois de hêtre, de chêne et de frêne. En Autriche enfin, le hêtre est employé par la filière textile pour produire des fibres de bois.

L’avis de l’architecte

L’architecte châtillonnais Étienne Mégard est rentré du voyage d’étude plutôt séduit par le hêtre, qui « offre une belle densité de bois et une couverture attrayante en parement intérieur », a « une veine bien fermée intéressante en menuiserie, notamment pour les escaliers » et fait des parquets « très jolis ». « C’est un bois très résistant, structurellement très intéressant », utilisable en charpente et en voûte. L’homme est en revanche moins convaincu par les usages extérieurs, lames de terrasse ou bardages. Le hêtre noirci et demande un certain entretien. Étienne Mégard se demande même s’il ne faudra pas remplacer des éléments régulièrement, sur les bâtiments qui ont été visités au cours du voyage. Les Vosgiens ont en effet poussé assez loin, les expérimentations sur les usages possibles du hêtre.

140

La charte forestière du Bugey couvre 140 communes contre 196 pour le Pays d’Épinal.

120 000

Les forêts du territoire de la charte du Bugey représentent 120 000 ha, dont 30 % de feuillus souvent en mélange avec des résineux, celles du Pays d’Épinal 100 000 ha, dont 62 % de feuillus.

Les collectivités motrices

C’est par la commande publique que le hêtre a pu émerger dans les Vosges. Dans l’Ain, le Poizat-Lalleyriat se prépare à faire de même.

La future salle polyvalente du Poizat-Lalleyriat, en hêtre et résineux
Une vue d’architecte de la future salle polyvalente du Poizat-Lalleyriat.

Entre 2009 et 2011, six scieurs des Vosges ont déposé le bilan. C’est pourquoi une mobilisation s’est organisée autour de la création d’un pôle d’excellence rural sur la thématique du feuillu. En 2011 est créée la marque “Hêtre des Vosges” qui deviendra “Terre de Hêtre”. Derrière cette volonté politique, l’enjeu du développement de nouveaux débouchés, à travers de nouveaux usages pour toutes les qualités de hêtre. Un véritable travail de “défrichage” : à l’époque, il n’existait encore aucune normalisation pour l’utilisation de cette essence en construction.

Aujourd’hui, c’est au tour du Poizat-Lalleyriat de faire de même dans l’Ain, en profitant de l’expérience vosgienne. La commune de 712 habitants compte 1 300 hectares de forêt où l’on retrouve toutes les problématiques liées aux résineux : résistance aux parasites, sécheresse, etc. Comme elle a par ailleurs des difficultés à exploiter ses bois de fort diamètre et ses feuillus, elle a choisi de faire construire en bois, la nouvelle salle polyvalente dont elle a besoin (l’actuelle est très utilisée et souffre de désordres structurels qui rendent plus intéressant d’en bâtir une autre). « Nous profitons du livre blanc de la filière bois de l’Ain qui permet de favoriser les circuits courts », note le maire, Samuel Becot. Le nouveau bâtiment, de 390 mètres carrés pour une capacité de 190 places assises, associera le hêtre pour la structure verticale au résineux pour la structure horizontale. À l’intérieur, toutes les parties apparentes seront en hêtre. Au final, plus de 30 mètres cubes de cette essence, fournis par la commune, seront mis en œuvre, bien plus que les 6 mètres cubes prévus initialement. « Le voyage dans les Vosges nous a rassurés », explique l’architecte Étienne Mégard.

Vitrine

La commune se prépare à ériger un véritable bâtiment vitrine, synonyme de ressource mieux valorisée et de circuit court pour la délivrance des bois. Ces derniers seront en effet mis à disposition en bord de route, ce qui devrait favoriser les scieries locales, sans doute mieux placées pour les traiter.


Par Sébastien Jacquart

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