Sébastien Colson : « Le Grand Genève est vraiment un bassin de vie »

par | 15 octobre 2025

Croissance et cosmopolitisme… mais aussi fractures. Dans le Grand Genève, l’attractivité des salaires suisses dope les mobilités tout en tendant les prix et les inégalités côté français. Entretien avec Sébastien Colson, journaliste et auteur de l’ouvrage « Et au milieu passe une frontière ».

Quelles sont les principales caractéristiques de la population du Grand Genève ?

Elle est en croissance continue. En 20 ans, le Grand Genève a gagné 300 000 habitants supplémentaires, deux tiers en France, un tiers en Suisse. Entre 191 000 et 390 000 sont attendus d’ici 2050 selon les différents scénarii de l’Observatoire statistique transfrontalier. Elle se renouvelle aussi beaucoup : 5 % des habitants arrivent ou partent chaque année, contre 2 % pour la région Auvergne Rhône-Alpes. Les habitants sont aussi plus jeunes qu’ailleurs et très cosmopolites : Genève compte 42 % d’étrangers et 67 % de la population a deux passeports car le canton est une vraie machine à naturaliser. Les catégories socioprofessionnelles supérieures sont aussi bien représentées avec globalement des revenus très élevés, dus au phénomène frontalier. Plusieurs intercommunalités du territoire figurent dans le top 10 des plus hauts revenus en France. Mais à l’inverse, les communes les plus pauvres de Haute-Savoie sont également toutes frontalières.

« Les inégalités sont gigantesques. Sur Genève, où près de 70 000 personnes touchent de l’aide sociale, mais encore plus sur la partie française du Grand Genève. »

Comment la différence de salaires et de coût de la vie influence-t-elle les relations sociales et économiques ?

Les inégalités sont gigantesques. Sur Genève, où près de 70 000 personnes touchent de l’aide sociale, mais encore plus sur la partie française du Grand Genève. Annemasse agglo est le quatrième territoire de France le plus inégalitaire. Le coût de la vie et l’immobilier dans le Genevois français sont tirés vers le haut par l’influence de Genève, où le salaire minimum est à 4 500 euros. Les classes moyennes du territoire payées en euro souffrent. À Annemasse, 10 000 demandes de logements sociaux sont en attente, et les demandeurs n’en auraient pas forcément besoin dans d’autres régions moins chères. Heureusement, la Suisse est aussi un facteur d’amortissement par ses possibilités d’ascension sociale. Avec ses besoins en main-d’oeuvre, elle offre des perspectives à des jeunes par exemple, qui en auraient moins sans elle.

« Les communes les plus pauvres de Haute-Savoie sont toutes frontalières. »
Sébastien Colson

Quelles sont les zones de résidence des frontaliers ?

On peut dire que c’est l’ensemble de la Haute-Savoie, puisque seules deux communes n’en ont pas, ainsi qu’une bonne partie de l’Ain. Et globalement le phénomène s’étend : la région de Chambéry – Aix-les-Bains compte 1 500 frontaliers aujourd’hui, ce qui devient significatif. Mais le coeur de la vie frontalière reste le Genevois français, avec l’agglo d’Annemasse en porte d’entrée.

Au-delà du travail, quels mécanismes créent du lien entre habitants ?

Et au milieu passe une frontière – Le Grand Genève tel qu’on le vit (Édition Slatkine 2025).

Pour les populations du Genevois français, Genève est la ville centre. Le Léman Express transporte plus de voyageurs pour des loisirs et autres que pour des trajets domicile-travail. Existent des liens amicaux, familiaux, et l’on fait des activités sur l’autre territoire. C’est vraiment un bassin de vie, avec un petit bémol : les salariés en euro sont privés d’une partie des avantages de la métropole en raison des coûts.

Quels sont les moyens mis en oeuvre pour intégrer les étrangers ?

L’État a beaucoup de moyens financiers à Genève, et quand il en manque, des fondations privées viennent appuyer les programmes sociaux. Genève est tellement diverse socio-économiquement et culturellement qu’elle sait qu’il faut des politiques sociales fortes. Côté France, les maires, quels que soient leurs bords politiques, sont aussi assez sensibles à la question de la cohésion sociale et mobilisent une partie de la richesse du territoire à cet effet, même si ce n’est pas évident de répondre aux besoins.

Pourquoi certains frontaliers subissent ce statut ?

Quand le taux de change était à 1,35, les avantages à travailler en France ou en Suisse s’équilibraient. Aujourd’hui que le franc suisse a passé la parité, l’écart de revenus est tel que souvent pour accéder à la propriété par exemple, il faut devenir frontalier. Et une fois un crédit pris, revenir travailler en France ne permet pas de rembourser les mensualités.


Propos recueillis par Sandra Molloy
Photo à la une de Xavier von Erlach sur Unsplash


Cet article est issu de notre magazine La Frontière en chiffres 2025-2026 >>

1 Commentaire

  1. Guiot

    L’attractivité de Genève est certainement un atout ,mais c’est aussi un terrible défi pour les territoires français frontaliers. En 20 ans 200 000 Français travaillent sur Genève avec un salaire moyen de 4 500 €. et on attend de même d’ici 20 ans ! Le coût de la vie et l’immobilier, à Annecy, Aix, Chambéry flambent. La Suisse conserve ses terres agricoles; La France a sur- consommé les siennes pour construire. Annecy a mis à son PLUi des tours de 15 étages pour arrêter cette tendance.. Ce qui faisait la beauté d’Annecy va être détruit, et c’est déjà le cas: routes embouteillées à quasiment toutes heures de la journée. Prix excessifs dans tous les domaines. Les compensations négociées entre la Haute Savoie, l’Agglo d’Annecy et la Suisse, sont insuffisantes. Mme Lardet faisait état d’une somme de 10 millions € pour l’Agglo !! de quoi se payer 10 appartements neufs en ville ! de qui se moque-t-on ? De plus le surtourisme, encouragé par les élus et la Région rendent de plus en plus Annecy invivable, particulièrement l’été.

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