Social : des mineurs dans une faille

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Les mineurs non accompagnés sont-ils une population en détresse, à laquelle il faut venir en aide, ou des migrants ayant trouvé une faille dans le système, qu’il faudrait dénoncer ? Collectivités et associations ont des avis divergents.

Cinquante-trois millions de réfugiés dans le monde en 2014. Si les migrations sont aussi vieilles que le monde, le phénomène a connu un nouvel essor au tournant des années 2010 avec les phénomènes climatiques, les guerres, l’immigration économique… L’afflux des réfugiés n’est pas sans poser des problèmes, en Italie, à Calais… et partout en France.

La catégorie particulière des mineurs non accompagnés, dont les effectifs ont brusquement augmenté dans le courant de l’an dernier, pose notamment question aux collectivités. En Savoie, ils sont passés de 160 en 2016 à 407 en 2017. L’Ain en accueillait 88 en 2016, c’était 266 en 2017.

«Nous avions l’habitude de traiter entre 30 et 50 cas de mineurs non accompagnés par an, complète Christian Monteil, le président du conseil départemental de Haute-Savoie. Ils prenaient facilement leur place dans nos outils d’accompagnement sociaux. Seulement, fin février nous en sommes à 240 mineurs non accompagnés. Ce n’est plus le même sujet !»

Le nombre des demandes d’asile continue d’augmenter. Il y en a eu 524 nouvelles en 2017 pour le seul département de la Savoie, contre 348 en 2016 .

Visiblement, l’évolution des situations géopolitiques dans les pays d’origine ne suffit pas à expliquer cette inflation. «Nous sommes prêts à assumer notre devoir de solidarité, explique Christian Monteil, mais nous aimerions être certains que les mineurs non accompagnés que nous recevons sont bien tous mineurs, qu’ils sont bien isolés, et qu’ils relèvent bien du droit d’asile. Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre puisque la plupart sont sans papier. Sur le premier point, nous concluons un protocole avec la préfecture et le parquet pour évaluer les âges avec plus de précision. Sur le second, que puis-je faire? À titre personnel, je suis convaincu que ces gens arrivent via des filières constituées. Mais je ne suis pas la police aux frontières! L’État doit nous protéger. Il en va de même du troisième point. Si les nouveaux venus relèvent d’une forme d’immigration économique, nous devons le savoir et pouvoir agir en conséquence. J’ai rendez-vous le 9 mars avec Dominique Bussereau, président de l’assemblée des départements de France, pour qu’il porte cette parole auprès des ministères.»

La situation commence à poser problème : «Les mineurs non accompagnés pèsent déjà un quart de notre capacité d’accompagnement, ça pourrait être la moitié en fin d’année, poursuit le président haut-savoyard. C’est un choc pour les élus, pour les services, pour le budget. C’est d’ores et déjà un budget de plus de 8 millions d’euros pour la Haute-Savoie. Le problème est que nous avons peu de maîtrise du phénomène. C’est l’État qui garantit les frontières. C’est l’État qui fixe sa politique étrangère, à lui d’assumer ses choix.»

Les 28 pays de l’Union européenne accueillent 3,6 millions de réfugiés. Autant que pour le seul Pakistan. Ils représentent 0,7% de la population européenne.

Dans l’Ain, la charge a augmenté de 2 millions d’euros entre les budgets 2017 et 2018, pour atteindre 3,1 millions. En juillet dernier, la première vice-présidente du conseil départemental de l’Ain, Muriel Luga-Giraud, tirait la sonnette d’alarme : «L’État envisage-t-il une juste compensation, ou de revoir son dispositif ? »

Dans l’autre côté de la frontière

Le dossier des mineurs non accompagnés a touché la Suisse plus tôt que la France. La crise migratoire a connu un premier pic en 2015, indique la Cour des comptes de Genève, qui vient de publier un rapport sur le sujet. Les requérants d’asile mineurs non accompagnés étaient 795 en 2014 pour l’ensemble de la Suisse, et 46 sur Genève.
L’année suivante, c’était respectivement 2 736 et 135… « Le canton a alors dû revoir en urgence son dispositif », se souvient la juridiction, et donc harmoniser deux politiques parfois contradictoires, concernant les mineurs d’un côté, les réfugiés de l’autre.

Une chance plutôt qu’un poids

Les associations invitent à sortir des logiques comptables pour mieux prendre en compte l’humain.

Sans surprise, la froide analyse comptable et administrative des collectivités ne convient pas aux associations qui, sur le terrain, viennent en aide aux migrants. «Ce n’est pas aux Savoyards qu’il faut expliquer ce qu’est un immigré : colporteurs et ramoneurs en étaient, et de nombreux Savoyards sont partis tenter leur chance ailleurs!» Marc Pascal, militant du collectif Tous migrants, en appelle à plus de générosité de la part des élus, à plus de courage politique mais aussi, d’une certaine manière, à plus de réalisme.

«Ma conviction, c’est que si nous fermons la porte de la Savoie, c’est nous-mêmes que nous enfermons. De manière très pragmatique, nous avons besoin d’étrangers jeunes. Le discours politique se complaît dans une forme de frilosité qui, c’est une autre conviction, ne correspond pas à la sensibilité du public. Certaines collectivités agissent… mais ne veulent pas le dire! Sur la seule ville de Chambéry, 80 familles accueillent des migrants. Selon un sondage de L’Obs, 37% des Français seraient prêts à s’engager pour eux. »

Ce qui est vrai pour les migrants l’est encore plus pour les mineurs non accompagnés, assure Marc Pascal. «On ne peut pas laisser les jeunes dans de telles situations de détresse. Les générations futures, dont on nous rebat les oreilles, c’est eux ! Lorsqu’on les écoute raconter leur voyage, on ne peut plus comprendre les logiques purement financières des institutions. » Le maire de Fourneaux François Chemin voit passer ces jeunes. «Ils sont plus nombreux depuis la fin de l’été dernier. Les migrants arrivent par l’Italie, où les pouvoirs publics n’en peuvent plus. Mon collègue maire de Bardonecche n’arrive plus à gérer. Nous réfléchissons à des initiatives communes avec d’autres maires frontaliers. Nous avons besoin de l’État, et d’une clarification des règles européennes. »

Selon le militant, cette frilosité débouche de surcroît sur un grand gâchis : «Les jeunes qui ne trouvent pas de solution ici passent dans le département voisin, et rien n’est réglé. »


Par Philippe Claret, avec Myriam Denis


Cet article est paru dans Eco Savoie Mont-Blanc du 2 mars 2018. Il vous est exceptionnellement offert à titre gratuit. Pour retrouver l’intégralité des articles de notre hebdomadaire mais aussi de nos suppléments et hors-séries, c’est ICI

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