En un quart de siècle, le festival savoyard qui « essaime la matière à penser » s’est forgé une réputation et une reconnaissance nationale. Entretien avec son emblématique président Dominique Favario.
Livres en Marches fête ses 25 ans. Comment l’événement a-t-il vu le jour ?
Un peu par hasard. Au départ, dans les années 1990, nous étions quelques-uns à avoir créé une association pour informer les habitants des Marches (où j’étais alors conseiller municipal) sur les questions d’urbanisme. Nous voulions alerter face à une urbanisation que nous estimions à la fois désordonnée et excessive au regard des enjeux patrimoniaux, environnementaux ou agricoles de la commune (qui est, entre autres, la première des Pays de Savoie en termes de surface de vignes plantées). Et puis, en 2000, le Schéma de cohérence territorial (Scot) est venu mettre des règles plus conformes à nos attentes : l’association n’avait plus tellement de raison d’être mais plutôt que de la dissoudre certains ont proposé de lui donner une vocation culturelle et un premier salon du livre a été organisé : nous avions réunis 20 auteurs régionaux et 800 livres d’occasion.
La vocation « d’essaimer la matière à penser », avec conférences, rencontres, ateliers… est venue plus tard ?
Oui. En 2005, après le rachat par des Américains du groupe que je dirigeais (Bébé Confort) et une carrière dans le monde de l’entreprise qui m’avait beaucoup apporté, j’ai décidé de me poser un peu. Je me suis dit « T’as bien bossé, tu connais l’économie (1) mais t’es nul en culture générale ». Alors j’ai commencé à m’investir dans ce salon du livre et à lire davantage, à me cultiver sur des sujets qui touchaient à toutes les problématiques sociétales, au vivre ensemble, à l’environnement… J’ai pris la présidence du festival et l’événement a commencé à prendre une nouvelle dimension.
Comment êtes-vous parvenu, dans un village de Savoie, à faire émerger un événement qui attire autant d’intellectuels renommés ?

Et en plus ils viennent gratuitement (sourire) ! Dans un monde où l’on pourrait parfois croire que la médiocrité l’emporte, il y a quand même plein de gens supers qui réfléchissent, qui proposent… À l’heure où la désinformation est devenue la règle, où les écrans l’emportent sur le livre et l’écrit, Il faut leur donner la parole ! Et c’est ce que nous avons fait. Et si Livres en Marches est un festival aussi reconnu aujourd’hui, c’est le fruit du long travail de l’association auprès des éditeurs, des auteurs, des personnalités relais. Une relation de confiance s’est tissée au fil des ans, le réseau s’est agrandi, le bouche-à-oreille a fonctionné (et fonctionne) à plein…
Les intervenants sont souvent de dimension (inter) nationale. C’est aussi le cas du public ?
Un festival c’est un peu comme un magasin : plus on s’éloigne, plus on a du mal à attirer. Nous avons des passionnés qui, tous les ans, viennent de loin : j’en connais personnellement de Paris, de Bretagne… Mais la majorité du public (près de 10 000 visiteurs l’an passé) est locale-régionale : Savoie, Haute-Savoie, bassins de Grenoble et de Lyon. Plus que l’éloignement géographique, l’une de nos problématiques c’est d’attirer au-delà du cercle des personnes convaincues. Pour « essaimer la pensée » – notre signature – il faut aller sur des territoires différents, à la rencontre d’autres publics. Au point que j’en viens même à m’interroger sur notre nom : est-ce qu’il ne constitue pas un frein, est-ce que ce n’est pas un peu trop “bobo”, est-ce qu’il n’est pas trop réductif autour du livre seulement, alors que ce que nous proposons va bien au-delà ? Nous nous efforçons de toucher un maximum de monde. Nous nous adressons à tous publics. Cela se traduit à la fois avec un prix très bas (5 € l’entrée alors que le coût de revient réel est de 25 €) et par des formats diversifiés : conférences, mais aussi ateliers (pour enfants et adultes) et animations (cette année : dictée, concert-conférence, jeux interactifs…). Et par le profil de nos intervenants : pour cette édition 2026, par exemple, nous avons El Négociateur, un influenceur très suivi par les jeunes, qui met en avant la solidarité (il vient d’écrire un livre – NDLR).
Vous touchez aussi de plus en plus de monde en essaimant à travers d’autres événements…
Effectivement. Depuis 2022, nous organisons des conférences tout au long de l’année, en plus du festival. Et diverses structures – très différentes les unes des autres – sont venues nous trouver pour qu’on les aide à organiser leurs propres événements et à faire venir les intervenants : le Crédit Agricole, le Syndicat de défense du Beaufort, l’association Idée à Annecy, la Maison de l’architecture… On peut dire que nous sommes devenus un référent territorial pour tout ce qui est enjeux sociétaux, pour toute cette “nourriture de l’esprit”. Alors que les crises et les questionnements se multiplient, ce petit bout de festival est devenu un outil au service du territoire et de ses habitants. Il apporte de l’information, nourrit l’esprit critique, permet de s’informer et d’échanger… Ça ne va sans doute pas suffire pour faire bouger les choses par le haut mais nous misons davantage sur les solidarités à partir du territoire.
À la faveur de ses 25 ans, Livres en Marches publie un livre : Essaimer la matière à penser – De grandes voix racontent ce qui nous lie. Pourquoi ?
Nous voulions marquer le coup, mais avec un livre qui ne soit pas daté, pas estampillé “25 ans”, d’où le thème, le titre et le format (2). Nous voulions au départ 25 contributions, 25 visions sur le lien. Au final nous en avons 27 : c’est un peu comme les conférences au programme cette année, nous en voulions 10 et il y en a 14 à la fin ! On peut dire que la matière à penser ne manque pas : il y a trop de choses intéressantes !
La réussite et la reconnaissance de ce festival, c’est une fierté pour vous ?
Fierté ? Je ne suis pas sur ce terrain. Ça me nourrit, ça oui. Et je me dis que cet événement est utile au territoire et à ses habitants. Et puis c’est évidemment une vraie satisfaction de voir tout cet engouement, à commencer par celui des 225 bénévoles, sans qui rien de tout cela ne serait possible.
Nous avons beaucoup parlé du passé et de l’édition 2026 mais l’avenir de Livres en Marches, vous le voyez comment ?
Je ne sais pas ! Nous avons besoin des entreprises, des bénévoles, des collectivités : j’espère qu’ils vont toutes et tous continuer à nous accompagner. Nous avons pris une place sur le territoire, au-delà d’un festival nous sommes devenus un centre de ressources. Mais nous fonctionnons toujours avec des moyens qui se veulent raisonnables : nous n’employons qu’une seule personne (Karen Toursel, coordinatrice, mon bras droit dans toute l’organisation et la programmation). Nous ne manquons ni d’idées, ni d’envie et nous allons essayer de répondre aux sollicitations qui nous sont adressées, mais dans les limites de nos capacités, matérielles et humaines. Pour le moment nous n’avons pas l’objectif de faire forcément plus, mais nous restons attentifs à toutes les sollicitations, avec la volonté de donner satisfaction. Nous sommes prudents sur l’évolution de nos coûts dans le contexte actuel (tensions sur l’économie et sur les finances publiques – NDLR). Cependant, nous restons une formidable boîte à outils tout en demeurant très pragmatiques. Notre avenir dépendra aussi de toutes celles et ceux qui nous rejoindront et l’histoire nous démontre que le champ des possibles est vaste ! Plus que jamais il est important de continuer à « Essaime la matière à penser » !
(1) À cette époque il s’est parallèlement investi dans la création puis le développement de Savoie Angels, devenue Savoie Mont-Blanc Angels, dont il a quitté la présidence en 2022, après 15 années de mandat. Il est par ailleurs président du groupe dVélos (12 magasins en Pays de Savoie et 1 en Isère ; 95 salariés ; 18,5 M€ de CA). (
2) Le livre est disponible sur le site de l’éditeur (basé à Thônes) : editionsinverse.fr
Plus d’infos
Livres en Marches, c’est 25 ans d’histoire, 225 bénévoles, 10 000 visiteurs attendus pour 14 conférences, 10 rencontres, 26 ateliers (jeunes et adultes), 85 auteurs en dédicace et 60 000 livres d’occasion à la vente à la bourse. Tous les détails sur : livresenmarches.com









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