BTP : un secteur en quĂȘte de bras

par | 2 Août 2018

Alors que le bùtiment et les travaux publics renouent avec la reprise, les recrutements restent insuffisants. Comment inverser la tendance ?

Carnet de commandes dĂ©sespĂ©rĂ©ment vides, trĂ©soreries saccagĂ©es par des prix de marchĂ© intenables, 150 000 emplois dĂ©truits Ă  l’échelle nationale contre 2 500 sur le dĂ©partement, les annĂ©es noires du bĂątiment et des travaux publics (2008-2016) appartiennent dĂ©sormais au passĂ©. En 2017, le rebond de l’activitĂ© semble marquer le dĂ©but d’un cycle de croissance pĂ©renne. « Il faut rester vigilant, car notre secteur d’activitĂ© dĂ©pend de la commande publique. Toute dĂ©cision politique contre-productive pĂšse directement sur notre activité », a confiĂ© non sans prudence Pierre Convert, prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration BTP Ain lors de l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de l’organisation professionnelle le 4 mai dernier, rappelant toutefois que la grande famille du bĂątiment et des travaux publics « pĂšse Ă©conomiquement sur le dĂ©partement ». En effet, entre mars 2017 et fĂ©vrier 2018, le nombre de logements mis en chantier dans l’Ain a progressĂ© de 10,5 %, celui des logements autorisĂ©s de 8,6 %. De quoi rĂ©vĂ©ler le dynamisme retrouvĂ© du BTP, confirmĂ© au niveau rĂ©gional oĂč les taux augmentent de 5,6 % et 12,1 %. Sur la mĂȘme pĂ©riode, l’emploi salariĂ© dans la construction n’a progressĂ© que de 1 %, tandis que la proportion d’intĂ©rimaires a explosĂ© (28,7 %). Mais cette reprise est-elle fragile ? « Ne tombons pas dans un optimisme bĂ©at, a tempĂ©rĂ© Pierre Convert. Il y aura la baisse des aides, les organismes de logement malmenĂ©s, l’effet collatĂ©ral du prĂ©lĂšvement Ă  la source. Sans oublier que pour produire encore plus de volumes, il faut pouvoir recruter du personnel qualifié ».

Une demande croissante

L’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de BTP Ain rĂ©unissait justement quatre femmes autour de l’attractivitĂ© des mĂ©tiers du BTP et de l’épineux sujet du recrutement : CĂ©line Pomathiod Carry, directrice gĂ©nĂ©rale de TGL Group, Amandine Lacharme, chargĂ©e d’affaires chez Lacharme et fils (Crozet, entreprise de façadier), Marjorie Lavilletti, consultante ressources humaines chez coRHĂ©liance et Aziza Krimou, responsable de l’équipe entreprises Ă  PĂŽle Emploi. Dans le dĂ©partement, la hausse de l’offre d’emploi dans le secteur du BTP avoisine mĂȘme 40 % bien que le volume d’activitĂ© ne soit pas suffisant pour placer la branche d’activitĂ© dans le top 10. « Tous les corps de mĂ©tiers du BTP sont concernĂ©s par des recrutements pour l’avenir, indique Aziza Krimou, en prĂ©sentant la derniĂšre enquĂȘte BMO 2018 (besoins en main-d’Ɠuvre). Cette annĂ©e, prĂšs de 1 200 embauches sont Ă  prĂ©voir dans le dĂ©partement. Nous identifions des besoins spĂ©cifiques pour la menuiserie et l’agencement, mais aussi pour des ouvriers non qualifiĂ©s du second Ɠuvre, des ouvriers qualifiĂ©s des TP, des chauffagistes, des Ă©lectriciens et des chefs de chantier ».

Faire évoluer les mentalités

Chez TGL Group, la direction a choisi de prĂ©server ses Ă©quipes de production, mĂȘme en pĂ©riode de crise. Une stratĂ©gie Ă  double tranchant : « le pire dans les moments de crise et la meilleure dans les moments de reprise », a assurĂ© CĂ©line Pomathiod Carry. Nous avons une vraie surchauffe sur nos besoins en intĂ©rim, notamment sur le Pays de Gex, la Haute-Savoie et l’IsĂšre. Et il y a des mĂ©tiers oĂč le recrutement est difficile, comme les Ă©tudes de prix ou l’encadrement de travaux. Sur ces postes-lĂ , les entreprises s’auto-concurrencent pour les candidats et les collaborateurs. Il faudra aller chercher des ressources ailleurs ». Selon Amandine Lacharme, l’Éducation nationale joue un rĂŽle majeur pour changer les mentalitĂ©s : les professeurs issus des voies gĂ©nĂ©rales considĂšrent l’UniversitĂ© comme la filiĂšre d’excellence et d’épanouissement. « Je pense qu’il y a un dialogue Ă  instaurer avec les chefs d’établissement. Un jeune qui aime les mathĂ©matiques et l’effort physique se plairait aussi bien comme charpentier. Les mĂ©tiers du bĂątiment rĂ©munĂšrent trĂšs bien. Ce sont des mĂ©tiers de main-d’Ɠuvre oĂč la relation humaine tient une place importante. Peut-ĂȘtre qu’on ne fait pas assez de lobbying pour prĂ©senter nos professions ». Un argument corroborĂ© par la directrice gĂ©nĂ©rale de TGL Group. « L’acte de construire, cette fiertĂ© d’avoir bĂąti quelque chose de ses mains, ne ressort pas Ă  travers nos campagnes de communication. Nous donnons peu de sens Ă  ce que nous faisons ». Marjorie Lavilletti conclut : « Le travail d’un dirigeant consiste aussi Ă  donner envie Ă  des futurs collaborateurs d’intĂ©grer son Ă©quipe. Aujourd’hui, le rapport au travail a changĂ©, il faut adapter ses pratiques et comprendre ce qui fait sens pour les jeunes recrues ».

4 447

C’est le nombre d’entreprises actives dans les secteurs du bĂątiment (4 122) et des travaux publics (325). Ils emploient 12 259 salariĂ©s dans l’Ain.

2 milliards

C’est le chiffre d’affaires du bĂątiment et des travaux publics dans le dĂ©partement, pour les activitĂ©s suivantes : amĂ©lioration entretien de logements, amĂ©lioration entretien de bĂątiments non rĂ©sidentiels, bĂątiments non rĂ©sidentiels neufs et logements neufs.

Lobbying tous azimuts

CrĂ©dit d’impĂŽt pour la transition Ă©nergĂ©tique Ă  30 %, Assouplissement du dispositif locatif Pinel, maintien du PTZ sur l’ensemble du territoire, lutte contre le travail illĂ©gal avec la carte d’identification professionnelle, la FĂ©dĂ©ration française du bĂątiment a menĂ© nombre de combats ces derniers mois pour dĂ©fendre sa profession. « Les chefs d’entreprise vivent trĂšs bien la rĂ©forme sur l’apprentissage, oĂč les branches rĂ©cupĂšrent un prĂ©fĂ©rentiel, rĂ©agit Pierre Convert. Nous espĂ©rons aussi beaucoup de la future loi Elan ».


Patrice Fontenat, président de la section travaux publics de BTP Ain, trésorier de la FRTP Auvergne-RhÎne-Alpes

« Une tendance positive »

Patrice Fontenat« La tendance que l’on observe depuis 2017 est positive, les entreprises ont globalement un carnet de commandes qui se remplit. Au niveau national, le regain d’activitĂ© s’observe d’autant mieux que le grand Paris joue pleinement son rĂŽle de moteur Ă©conomique. Notre rĂ©gion est plutĂŽt bien positionnĂ©e dans cette reprise, et l’Ain sait tirer son Ă©pingle du jeu. Ainsi, les entreprises de notre secteur abordent 2018 plus sereinement en termes de volumes. De plus, dans nos mĂ©tiers, nous dĂ©pendons largement de la commande publique. Or, de nombreux chantiers semblent sortir de terre, notamment Ă  la demande de communes.

Maintenant, notre leitmotiv est de savoir comment trouver le personnel pour accompagner cette reprise. Au cours de ces longues annĂ©es de difficultĂ©s, nous avons essayĂ© de conserver nos personnels, sans doute un peu au dĂ©triment de l’accueil de nouveaux apprentis. L’attractivitĂ© de nos mĂ©tiers est Ă©galement une problĂ©matique qui s’impose Ă  nous. L’apprentissage est donc une prioritĂ© pour nos mĂ©tiers. L’embauche et l’investissement sont dorĂ©navant nos sujets tout comme la pĂ©rennitĂ© de cette embellie aprĂšs l’échĂ©ance municipale. »

FrĂ©dĂ©ric Bagne, prĂ©sident de la Capeb de l’Ain

« L’intĂ©rim ne suffit plus ! »

FrĂ©dĂ©ric Bagne« Toutes les Ă©tudes de conjonctures dont nous disposons Ă  la ConfĂ©dĂ©ration des artisans des petites entreprises du bĂątiment (Capeb) le dĂ©montrent en ce dĂ©but d’été : le travail est lĂ  et bien là ! Tout le monde en a : les maçons, les menuisiers, les Ă©lectriciens
 ont un carnet de commandes bien rempli, au moins jusqu’à la fin de l’annĂ©e. La tendance tiendra-t-elle sur le long terme, nous ne le savons pas mais je reçois tous les jours des appels d’autres chefs d’entreprise dans l’impossibilitĂ© d’assurer la charge de travail qui leur est proposĂ©e et qui recherchent des collĂšgues capables de rĂ©cupĂ©rer le marchĂ©. Ce qui n’arrange rien, c’est que le client veut tout, tout de suite ! Des chantiers sortent de terre un peu partout, en ville comme en secteur rural et les commandes viennent autant des collectivitĂ©s locales, notamment les communes, que des particuliers. Et chaque fois, avec une notion d’urgence. Du coup, un autre problĂšme est venu se greffer : la difficultĂ© Ă  recruter. Nous entendons un peu partout les mĂȘmes Ă©chos : l’intĂ©rim ne suffit plus Ă  combler les vides et les entreprises ne trouvent pas de salariĂ©s. Tous les mĂ©tiers sont sous tension : Ă©lectriciens, maçons, plĂątriers-peintres
 LĂ  encore, on nous contacte, mais la mission est compliquĂ©e. »


Par Sarah N’tsia et Myriam Denis

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